Les Cercles Vicieux II, (I)

La guerre de l´eau et ses dessous

-          Si l´Afrique ne se bat pas, ne sort pas de sa léthargie, elle va connaître le sort des peaux rouges : les envahisseurs blancs commencèrent par leur priver de leurs moyens d´existence en massacrant délibérément tous les bisons qui offraient la viande et le cuir aux indiens ; sans ressource, il ne leur resta plus qu´à s´offrir au bon vouloir des envahisseurs qui les canardèrent comme de vulgaires pigeons. Leur but atteint, les nouveaux envahisseurs firent venir d´Europe, leurs anciennes patries, des vaches et des cochons pour leur prochaine survie. Les indiens et nous, nous nous sommes trouvés, depuis le 15ième siècle, devant la horde la moins scrupuleuse, et sans le moindre doute la plus cupide de toute l´histoire humaine ; sorti de croisades ensanglantées, de l´inquisition gratuite et torturante qui dévasta l´Europe de milliers et de milliers d´innocents et de la guerre de trente ans qui la ruina de millions de vies humaines, c´est à peine si le sang avait séché sur leurs mains que déjà ils ravageaient le nouveau monde. Insatiables et incorrigibles, par milliers, soutenus par leurs missionnaires, par leurs armes, et par leur aristocratie, ils virent offrir au nouveau monde un des cocktails le plus destructif que l´histoire humaine n´aie connu : un mélange d´asservissement, de déportations, de massacre sans scrupules, de viols, de vols ; le tout garni d´une brûlante syphilis. Vive la civilisation ; si ces meurtres gratuits, ces dépossessions terriennes volontaires, et ces viols et destruction de cultures étaient les conditions sine qua non de notre civilisation, alors, désolé, elle est pourrie.

-          L´histoire du capitalisme occidental n´est, hélas, pas une fable de mille et une nuit, laissa tomber Weja.

Entamant son dessert, l´américain, comme pour justifier sa critique, ajouta :

-          Moi, en tant que noir, une de ces races qui a, depuis des siècles, le plus souffert de cette criminelle conception de la civilisation, et au nom de millions de victimes, je me donne le droit de critiquer cet état des choses avec la plus grande énergie. Au nom de tous les miens à qui on priva liberté, vie, santé et respect pendant des siècles, j´élève la voix et dit : assez de saloperies, assez d´injustice ; ce que nous voulons, c´est un monde libre, pas une prison du capitalisme impérialiste occidental !

Il se remit, et comme si de rien n´était, à déguster sa glace.

-          Et cependant, lui confia Weja, avec ou sans ton consentement, ils parlent de nouveau de civilisation et de liberté en Irak, à coup de bombes et de violences physiques et morales.

-          Triste civilisation que la nôtre reprit Laurence, dépité ; cupidité que tout cela, rage égocentrique et jalousie, le tout couvert de perfides affabulations  …America, ô America,

depuis quand la violence est-elle le fondement de la paix ? Vois-tu, Weja, depuis que nous connaissons la DTS, pour cacher notre endettement exorbitant, et satisfaire tout de même à exercer la distraction favorite du pouvoir américain, nous avons tendance à bombarder tous ceux qui, d´une façon ou d´une autre, pourraient avoir, ne fut-ce que par le pétrole, un bien stratégique, dont nous avions, je le rappelle, privé le Japon, ce qui a conduit à Pearl Harbor, en 1941 ; ou quiconque voudrait sortir de cet ordre international qui ne profite qu´aux mêmes, ou encore détenir les moyens de menacer ou de remettre en cause notre hégémonie ou d´en discuter la logique tordue, nous réagissons radicalement, contre toute retenue et sens universel…Et depuis, l´Amérique, le pays de la paix  et de la liberté use et abuse de la violence, pour imposer ses intérêts ; le terrorisme est à l´ordre du jour. Mais qui avait financé l´armement de Bin Laden contre les russes ?

-          Les américains, naturellement.

-          Mais tu vois, ce n´est qu´un prêté pour un rendu ; un simple boomerang. Nous ferions mieux de tendre la main vertueuse aux autres, plutôt que de leur vendre la violence et les engins de destruction.

-          Oui, dit Weja, le retour du courrier… Mais dis-moi, Laurence, les DTS

-          Ah, dit l´américain en riant, ce ne sont pas les droits de tirage spéciaux ; ceux de Washington sont le Deficit Terrorists Spending.

Le visage de Laurence s´illumina tout à coup à l´arrivée d´un grand américain jovial :          

-          Hé, coyote ! Ca fait plaisir de te voir ; viens dans mes bras que je t´embrasse, vieux fripon !

-          Hé, tonnerre, mais c´est Stevenson, sacré bon dieu, t´a vraiment bonne mine, vieux bandit !

Les deux amis se jetèrent dans les bras l´un de l´autre et se serrèrent chaudement la main.

-          Tiens, où est Perl ; ne me dis pas que tu la caches de moi, demanda Laurence sur un ton taquin.

-          Allons donc, cette coquette s´est sauvée aux toilettes ; quand elle sait qu´elle va te rencontrer, c´est à peine si elle peut se retenir. Elle se saupoudre sûrement le nez ou rafraîchit son rouge à lèvre pour mieux te marquer, Don Juan ; je me demande combien de temps je vais devoir être jaloux cette fois-ci. Si tu tiens à vivre longtemps, retiens-toi, hein !

Sur ces mots, une voix gracieuse retentit dans le restaurant :

-          Laurence, ah, Laurence !

-          Perle, Perle ; femme éternelle, comme tu m´as manqué !

-          Ah, non, hein ; retiens-toi que diable ! C´est une femme mariée…

Stevenson jouait avec talent son rôle d´époux jaloux.

Sans faire cas de l´avertissement, Laurence avait quitté son siège et soulevé la jeune femme dans ses bras ; celle-ci ne se gêna pas le moins du monde pour l´embrasser à bras le corps.

-          Dieu, tu est devenue encore plus belle ; ne me dis pas que tu le dois à Stevie…

-          Oh, non ; l´espoir que tu me reviendrais un jour m´a rajeuni de jour en jour… ah, c´est bien toi !

-          Retenez-vous, que diable, supplia Stevenson à voix mitigée ; que vont penser tous ces gens…Et toi, Laurence, penses à notre amitié et cesse de dévorer ma femme des yeux.

Tous se mirent soudain à rire ; c´était de bons amis qui ne s´étaient pas vu depuis bien longtemps, et leurs rapports en témoignaient, leur amitié n´en avait point souffert, ainsi qu´une bonne pincée d´humour.

Weja, qui observait la scène quelque peu à l´écart, fut présenté.

-          Oh, dit Perle ; un vrai et authentique africain…

-          Perle retiens-toi, il est homosexuel, dit Stevenson lapidairement.

-          Oh, non, un si beau garçon ? Demanda Perl avec une mimique déçue.

-          Des sornettes, dit Laurence en se moquant gentiment de son ami ; ça t´apprendra à avoir une belle femme, lorsque Weja sera rentré en Afrique, tous ses nombreux cousins voudront venir aux Etats-Unis pour rapatrier leur reine, tu es perdu mon gars.

-          Dieu, dit Perle avec suffisance, il était grand temps que tu nous reviennes, Laurence ; je me sens revivre !

-          Hé, contra Stevenson, je vais écrire à l´immigration ; pas un africain de plus, ils sont dangereux. Tous des terroristes.

-          Ah, ah, ah ! La peur, hein, monsieur Stevenson ? Quand on veut noyer son chien, on l´accuse de rage…

-          Eh, quoi ; n´est-ce pas ce que nous faisons en Irak ? Que personne ne me le reproche, c´est de bonne guerre. C´est américain.

Les boissons servies, on se remit gaiement à converser.

-          Parles-nous un peu de l´Afrique, demanda Stevenson.

-          Oh, oui, parles-nous du continent éternel, ajouta Perl.

Weja, après quelques hésitations, tenta le mieux que possible de satisfaire la curiosité de ses amis. Après quelques instants, Stevenson reconnut :

-          L´Afrique brûle, c´est le moins qu´on puisse dire…

-          Est-ce étonnant après tout ce que les européens s´y sont permis ?

-          Il n´y a qu´une façon de soigner un abcès, dit Laurence ; c´est de le crever et de nettoyer proprement la plaie avant de l´aseptiser et la bander. Sinon, pas de guérison.

-          C´est la guerre de toujours, dit Stevenson.

-          Depuis des siècles, le monde blanc mène une guerre sournoise contre l´Afrique et l´homme noir, on se demande si les africains l´ont jamais compris, dit Laurence.

-          Ce n´est pas ce qu´ils disent…commenta Weja.

-          Ah, non ? L´esclavage…la colonisation…toutes ces souffrances, des actes d´humanisme ? Est-ce de l´humour noir ?

Visiblement en colère, Perl s´écria :

-          Mais qu´est-ce qu´il vous faut pour que vous le compreniez ? De nouveaux esclaves, des nouveaux colonisateurs fouetteurs et coupeurs de mains ? Ou attendez-vous que les cols blanc de la Gatt ou du Fond Monétaire International vous enferment définitivement dans la logique étroite du système de l´exploitation aveugle ? 

-          Nous avons déjà compris, dit calmement Weja dont le visage était devenu grave.

-          Ah, vraiment, demanda Stevenson ; nous, nous n´avons pas reçu d´assistance psychologique, pour nous guérir de nos psychoses dues à l´esclavage. Pour nous, personne n´a levé une expédition punitive pour punir les terroristes esclavagistes, et nous libérer…bien au contraire, toute la race blanche qui aujourd´hui chante les louanges de la civilisation et de ses acquis s´est associée pour nous vilipender à qui mieux mieux…Et aujourd´hui, lorsque nous levons le petit doigt, la police tire, frappe et maltraite plus vite qu´elle n´apparaît. Quand bien même, par film ou par témoins, on la prend en flagrant délit de violence gratuite, en justice, le système les acquitte. Parle-moi de justice…A-t-on oublié Rodney King…et tous les autres ?

Weja se tint coi, ce visage de l´Amérique, ces afro américains le récriaient avec amertume, car malgré tout, les inégalités  et leurs fardeau de maux intarissables n´avaient pas disparu.

Pour eux, ce pays n´avait pas toujours été celui du lait et du miel ; cela avait plutôt été celui des larmes et des tortures les plus viles….afin que le maître, l´homme blanc, se couvrit de gloire et de grandeur.

-          De quoi te plains-tu, dit ironiquement Laurence, après tout, l´état américain t´a reconnu 15% d´indemnité annuelle due à l´esclavage.

-          A condition, dit Perl ironique, de le prouver…belle saloperie, n´est-ce pas ? Les blancs savent que tous les noirs étaient illettrés, et aujourd´hui, courir les archives d´il y a cinq cents ans…une entreprise insurmontable. Pour 15%...

-          Mon dieu, cette fortune ! Comme si on pouvait réveiller les morts, réparer les blessures psychologiques qu´ont subi des générations de noirs, changer la répercussion de la misère sur leurs familles, leur milieu social, leurs filles prostituées, ou les alcooliques désespérés, les fous…Non, il y a entre nous un crime plus grand que tout cela : le traumatisme de l´esclavage. Alors tu sais, ces 15%, ce n´est pas le paradis, c´est une obole.

Je troquerai volontiers ces 15% contre une reconnaissance entière, la fin du racisme institutionnalisé par des inégalités sans fin ; une reconnaissance physique, morale, intellectuelle qui ne soit pas fondée sur le complexe dépassé de la discrimination et de ses effets historiques néfastes. L´histoire, si on pouvait changer son cours maudit…

Silence. On entendait que le cliquettement lointain des clients qui s´activaient autours de leurs plats. 

-          Et alors, cette Afrique…, relança Perl frondeuse.

-          Le problème, commença Weja, est que nous devons nous battre à tous les fronts de l´existence : en avant, en arrière, dans l´esprit, à la matière ; chez les vieux, chez les jeunes. Et tous sont impatients, frustrés, ou la plupart aliénés sans le savoir, ou ils s´accrochent à des images dépassées, des concepts tronqués ou truqués parce que l´avenir tarde à se dessiner sous l´incroyable pression occidentale qui, elle, a des résultats à présenter. La guerre a déjà commencé, mais ce qu´il nous faut, c´est d´abord une victoire de l´esprit ; le reste suivra tout seul. Vous et nous, nous le savons, ô combien, que la liberté, il vaut mieux la faire que la subir ; attendre que quelqu´un d´autre nous la propose ou la fasse pour nous, c´est risquer de s´exposer à recevoir un cadeau empoisonné qui emprisonne et détruit, plutôt qu´il n´épanouit et émancipe.

Silence. On avait l´impression que chacun essayait, par ses propres images, avec sa propre expérience sensible, à se réaliser la situation.

D´un large geste de fatalité, Perl laissa choir :

-          Ce n´est pas étonnant qu´à force de chercher de faux raccourcis, la politique en Afrique se laisse berner par quelques faux visionnaires qui se révèlent que trop tôt n´être que des marchands de la faim et de la misère. La réalisation par le progrès, c´est autre chose que la mendicité et l´attentisme…il faut y travailler, y travailler jour et nuit ; rien n´est gratuit, même au Paradis…il paraît que les portes du jardins des merveilles ne s´ouvrent que si on a répondu

adéquatement à la question : qu´as-tu fait pour mériter la paix des justes ?

Non sans une grimace, Stevenson, le mari de Perl ajouta :

-          La foire aux charlatans…Ce n´est pas étonnant que Georges Bush, le grand Robin Hood de l´impérialisme capitaliste dit : « L´Afrique est gouvernée par des incapables. » Un affront quand on pense que sa philosophie politique consiste à saigner le pauvre pour engraisser le riche. Est-ce le même Georges Bush qui, ne sachant pas qu´une camera de télévision tournait encore, disait, lors de sa première élection le 14 juin 2001 au premier ministre suédois Göran Persson : « C´est fou que j´aie gagné. Je me suis opposé à la paix,

à la prospérité - et contre mon prédécesseur. » Etait-ce le même Georges Bush ou était-ce un autre ?    

La jeune femme, coquettement, lança un clin d´œil à son époux ; celui-ci, pour tromper son embarras, en toussant, reprit rapidement :   

-          Cela va être dur, plus les jours passent, plus l´armée des ennemis se multiplie. Même la discrète Chine a pris pied au Soudan, en Angola et au Congo. Quand on analyse ses derniers investissements empressés en Amérique Latine, en Afrique…on se rend compte qu´elle n´investit que dans l´exploitation ou le transport des matières premières. Ses buts sont plus qu´intéressés ; elle ne fait pas de cadeau. Pour tous ceux qui le croiraient…naïvement. Ni la Chine, ni l´Inde, ni le Pakistan. La gourmandise de l´industrialisation n´a pas de limite. Les ennemis sont partout, et se cachent sous les formes les plus inoffensives…Assistance au développement, mon œil ; ils veillent sur leurs intérêts : les matières premières. La méfiance est de rigueur. Même l´eau, la simple et vulgaire eau, fait l´objet de noires convoitises impérialistes.

-          Comment, demanda Weja surpris, est-ce possible ?

-          Mais bien sûr, mais c´est ignominieux et perfide, l´eau est une essence fondamentale à l´existence humaine ; la détenir, ou plutôt, s´en rendre maître, c´est décider de la vie ou de la mort de quelque société que ce soit.

-          Un vrai scandale, s´écria Laurence ; qui a bien pu se donner une telle idée ?

-          La communauté européenne, répondit froidement Stevenson.

-          Hein, est-ce possible ; les maîtres de la civilisations, de la culture et de la démocratie ? S´écria Perl consternée.

-          Mais oui, les mêmes qui parcourent le monde en parlant de liberté, de droits de l´homme et de respect de la dignité humaine. A Paris, siège de la GATT, la Communauté européenne, résidence des trois plus grandes sociétés multinationales de l´eau, en l´occurrence : RWE( Allemagne), Ondeo Suez et Veolia Vivendi ( France), ont enjoint 72 pays dont le Pérou, la Bolivie, le Brésil, le Paraguay, l´Argentine, la Malaisie, les Philippines,…et le Kenya à ouvrir sans délai leur marché d´eau à la privatisation afin que ces sociétés, sous la pression politique de l´Union européenne, puissent en prendre possession et contrôler ainsi un bien naturel qui devient de jour en jour stratégique et susceptible de convoyer, dans l´avenir, d´énormes profits…mais il faut l´avouer aussi, de nombreux conflits.

-          Oh, mon dieu, s´écria Perle, la fourbe cochonnerie…

-          User du pouvoir et sa puissance financière pour prendre le tiers monde à la gorge, dit laconiquement Weja…pouah, que c´est dégoûtant !

-          Le pouvoir à tout prix sur les autres, les faibles et les innocents, afin de mieux les asservir, conclut Laurence ; est-ce nouveau ? De 1441 à aujourd´hui, n´est-ce pas la politique de la pensée et des buts capitalistes ?

-          Tiens, dit Perl ; 1441, ça me dit quelque chose…n´est-ce pas la fameuse résolution du Conseil de Sécurité sur l´embargo de l´Irak ?

Tout le monde se regarda, et soudain, tous les visages exprimèrent une expression effrayée :

-          Pas possible, dit Weja, cette coïncidence ! 1441, c´est la date de la première violation de l´Afrique, du Congo par les portugais de Diego Cao, et celle de l´enlèvement des premiers esclaves, 14 en tout. C´est une blague, hein ?

-          Pas du tout, dit Stevenson ; l´histoire est un éternel recommencement. Le plus choquant, dans cette affaire d´eau, ce n´est pas seulement l´esprit, c´est aussi la méthode : On fait écarter les jambes aux gouvernements endettés ou obligés, afin que le capitalisme international puisse les baiser à loisir, et si des bâtards gourmands et revanchards naissent de ces étreintes sans assouvissement, ce n´est la faute que des gouvernements locaux, à eux de satisfaire les déceptions de leurs rejetons ; le grand capital, lui, est irresponsable et, il faut le dire, loin de portée. A Thameswater, une succursale américaine de la RWE, la Communauté européenne a promis, dans les négociations de la GATT, de faire valoir les droits de cette société auprès de son ou ses pays de préférence quand  -1) aux difficultés administratives et juridiques qui contrarieraient l´entrée sur le dit marché ; -2) aux difficultés qui entraveraient le rapatriement des bénéfices. Mais jusqu´ici, la saloperie serait encore du domaine de la cochonnerie ordinaire bien connue du capitalisme international si les deux cas de la Bolivie et de l´Argentine ne sautaient aux yeux : - En Argentine, l´Aguas Argentina, une succursale de Ondeo Suez et Veolia Vivendi( France), a exigé, comme le fera aussi en Bolivie, l´Agua del Tunari( USA), au lieu d´investir ses propres capitaux, que le pays obligé prit un crédit de 911 millions de dollars à la Banque Mondiale ou finançât lui-même les services de la multinationale. Curieux contrat : la multinationale jouit de bénéfices sans avoir investi, le pays obligé, lui, comme en Argentine, supporte les intérêts de la dette, ce qui provoque une augmentation de 40% du coût de l´eau, et depuis 1993, rien n´a été entrepris pour améliorer la qualité d´eau de la capitale, Buenos-aires. Mais de 1993 à 2001, cette multinationale française a rapatrié 427 millions de dollars de bénéfices !

-          Ohhh ! S´écria Perl scandalisée.

-          Si senor. Olé ! Lança méchamment Stevenson.

-          Escroquerie, lança Laurence ; et personne ne peut s´y opposer ?

-          Si. La Bolivie l´a fait avec succès : en 2000, lorsque le contrat fut signé, le coût de l´eau a augmenté de 300%, contraignant les indigènes à dépenser 25% de leurs revenus pour subvenir à payer leurs factures d´eau ; mais les habitant de Cuchabamba sont parti sur la rue et l´on occupée jusqu´à ce que l´Agua del Turnari (USA) a été congédiée.        

-          Ouf, dit Perle, de justesse…Et personne ne les a aidé ; protesté contre ce genre d´ignominie ?

-          Oh, bien sûr ; Maude Barlow, du Council of canadians, a ouvertement critiqué ce genre d´entreprises, ainsi par ailleurs que Dr. Skarpelis-Sperk (SPD, Allemagne), membre de la commission économique du parlement allemand, et Thomas Fritz, économiste de l´Attac. Tous ont déploré l´engagement douteux de la Communauté Européenne qui pratique une double morale : tandis qu´elle se protège elle-même de ses propres monopolistes et les punit sans retard,- rappelons-nous des contraventions prononcées, par le commissaire européen au cartel Monti, contre VW, contre les producteurs de ciments européens pour concertation interdite aux prix, ou dernièrement contre le grand Microsoft - elle contribue à lâcher ses loups sur le tiers monde en faisant pression sur eux. Double morale ?

-          Cet exemple montre cependant, dit Stevenson, qu´on peut chasser le diable, si on le veut. 

-          L´enfer, on le sait, est pavé de bonnes intentions, lâcha Weja d´une voix blasée. Mais quand j´y pense, cette affaire me rappelle une autre : les tribulations de la Monsanto pour s´emparer de la licence du riz basmati, en Inde. Grâce à la lutte furieuse des paysans indiens qui avaient, pendant 400 ans, développé ce riz dans un intérêt collectif. Ce combat, en Inde pour s´approprier, avec l´aide de la GATT et de la WTO, des TRIPs indiens est bien connu. Heureusement que ce peuple n´a pas l´intention de se livrer aux multinationales américaines

et européennes de l´impérialisme Bio agronomique . L´exemple de la guerre de l´huile de Neem le prouve amplement. La résistance et les victoires contre les usurpateurs étrangers doivent au courage et à la bravoure de Vandana Shiva, Linda Bullard, Magda Alvoet, bien de victoires.

Et cependant le monde se réveille et s´organise autour de la Via Campessina, organisation créée à Mons, en Belgique, en 1993.

-          Moi, dit Stevenson, je me demande toujours : si le capitalisme arrivait à posséder toute la terre et que celle-ci, grâce à sa productivité, avait atteint la saturation matérielle ; à qui vendrait-on les excédents ? Aux martiens ?

Weja se mit à rire, suivi de Perl ; Laurence, lui resta circonspect.

-          De petites guerres destructives vont appauvrir des pays entremêlés…la reconstruction, c´est aussi un business…pourquoi crois-tu qu´on veut empêcher à tout prix la vulgarisation des bombes atomiques ? Ce seront les moutons qu´on ne craindra pas…

-          C´est la guerre, pas de quartiers, dit Perl. Sinon, nous aurions connu l´enfer pour rien ; ce ne serait pas juste. Qu´est-ce qu´ils ne nous ont pas fait subir pendant 5 siècles ? Mon dieu, quand j´y pense, j´ai envie de vomir…

Silence.

-          Mais, dis-moi, Weja, crois-tu qu´il n´existe au monde aucune pensée économique, aucun système autre que celui d´un capitalisme fondé sur l´esclavage, la colonisation et les inégalités ?

-          Cela a été une de nos questions les plus discutées. Nous devons trouver une autre voie que celle de l´exploitation sauvage et de l´asservissement. Sans passer par l´aberration d´un socialisme vide et trompeur, répondit Weja le visage soucieux.

-          Il ne faut pas se faire d´illusions ou jeter la hache après la cognée ; il est grand temps, ajouta Laurence.

-          Ce n´est plus le temps de mortes illusions…aides-toi, et le ciel t´aidera, lâcha Perl.

-          Surtout ne me fais pas pleurer avec ton sacré christianisme ; chaque année, on nous la chante comme une chanson sage. Mais lorsque nous parlons de tout ce qu´il nous a coûté, c´est à peine si quelqu´un nous écoute ; à croire que les blanc veulent à tout prix nous faire payer les souffrances de la crucifixion, et pourtant, nous n´avons pas tué Jésus !

-          Tu veux dire qu´ils veulent nous faire payer le prix de leur propres faiblesses, le prix de leurs insuffisances et celui de leurs erreurs ou de leurs excès ? Saloperie. C´est pire de la pire fourberie ; c´est tout simplement de la dernière bassesse. S´il voulaient le progrès, l´industrialisation ; pourquoi ne l´ont-ils pas fait d´eux-mêmes, au lieu de se servir d´esclaves noirs, n´y avait-il plus de blancs ? Quelle immonde bassesse !

-          Mais ma chère, c´est bien connu que la race blanche est physiquement inférieure à la race noire. Tu n´as qu´à regarder tes dents…aujourd´hui encore ils te voleraient, les salauds ; quand à eux, qui voudrait d´exemplaires incapables de se brosser les dents, allergiques même au pauvre soleil ?

Un rire moqueur parcourut la table avant de s´éteindre bien vite, comme étouffé par la gravité de l´esclavage dont le contenu de l´histoire, à la fois triste, cruel et pénible, ne prêtait que trop peu à la légèreté. Tout à coup, une voix retentit :

-          Hé, Laurence !

-          Hé, Jeffrie… ! Dieu, ça fait plaisir de te voir !

Le nouveau venu salua la ronde et prit place à la table :

-          Et Joyce ? Demanda Jeffrie

-          Aux oubliettes, répondit Laurence avec un haussement d´épaules désintéressé.

-          Définitivement ?

-          Sans retour, assura Laurence.

-          Excellent, grinça Perl ; cette petite morveuse, elle me tapait sur les nerfs. Cette arrogance ! Elle te prenait vraiment pour sa propriété privée. La salope, s´écria Perl révoltée.

Le visage de la jeune américaine se crispa en des traits arqués de dégoût. 

-          Eh bien, dit Jeffrie conciliant en levant son verre, au célibat et à la liberté !

-          A la liberté, dit Laurence, un bien trop précieux pour le mettre entre des mains étroites !

-          A la liberté, dont nous ne connaissons que trop douloureusement la valeur, dit Stevenson.

-          A la liberté, dit Weja, à l´amour de tous les nôtres, et à l´avenir !

-          A l´avenir ; propre et belle, sans guerre et sans injustice !

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Extraits des Cercles Vicieux    auteur Musengeshi Katata    Droits réservés

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