Opinion

Le poids de l´avenir

Un fardeau n’est lourd que lorsqu’on veut à tout prix le porter, plutôt que de le rouler devant soi. Le mieux serait de le faire porter par des instruments de locomotion appropriés que la science et la technique, c’est à dire la volonté rationnelle créative, a créé. Tel est le dilemme actuel de l’homme noir : au lieu de commencer par le début, c´est à dire de domestiquer l´éléphant, le cheval ou l´âne ; il veut rouler en Mercedes, voyager en avion. Si au moins cette culture noire produisait ces biens, tout serait en ordre. Hélas ses grands esprits, au lieu de mettre la science et la technique à son service afin que cette race les utilise pour se réaliser et assouvir son tourment sociohistorique contemporain, elle se contente de consommer plutôt que de créer, elle quitte le pays ou se retrouve à œuvrer à l´étranger. Mais pourquoi en est-il ainsi, n’est-ce pas illusoire de croire qu’au 21e siècle le progrès tombera du ciel, que l´étranger assouvira tous nos désirs ? Et qu´en est-il de la réalisation sensible, que diable ; la fonction la plus importante de l´existence ?

Au demeurant, le capital que nous investissons pour acquérir ces automobiles, ces usines clés sur portes ; ne fait-il pas défaut à notre réel progrès d´indépendance ? Ou les intérêts des dettes faites dans ce but ne nous enfoncent-ils pas dans le gouffre, dans le piège infamant de l´endettement ? Les chinois qui aujourd´hui font tellement trembler l´occident ne disaient-il pas sagement : « Ne me donne pas du poisson, apprends-moi plutôt à pêcher » ? Ou la race noire serait-elle masochiste ; qu’elle verrait ses femmes et ses enfants mourir de faim sans en éprouver quelques regrets ? Que faut-il en penser et qu’en est-il en vérité ? Je crois qu’il y a que deux facteurs négatifs que l’Afrique noire doit redresser ou guérir pour retrouver le bon chemin.

Le premier facteur à résoudre est celui de l’aliénation mentale ; le second est celui de l’émancipation intérieure, face à nos fausses traditions (séparer la graine de l´ivraie), le grigrisme trop envahissant de notre pensée rationnelle, et enfin accepter que la technique et la science n’est pas le privilège de l’homme blanc, mais qu’il y a une pensée rationnelle qui s’exprime de diverses façons. Sinon il n´y aurait pas de voitures françaises, italiennes, américaine, suédoises, japonaises...etc

Venons-en au premier de ces facteurs : depuis 600 ans, pour ne parler que la domination et de la castration judéo-chrétienne qu’a subi l’Afrique noire, celle-ci dont les intellectuels ou la société entière n’avait pu apporter résistance à ce fléau qui lui valu l’esclavage, la colonisation, tous les vices du maître blanc attelé sans le moindre regard moral ou éthique à son accumulation ; cette culture noire se trouve profondément choquée, aliénée, désaccordée de son identité et de son orientation sociohistorique. D’autant que pour retarder son réveil, le Pouvoir Blanc va assassiner tous ses élites régulièrement et mettre en oeuvre un système d’exploitation de la plus vile sournoiserie à son endroit. L´une de leur victime, le père Engelbert Mveng du Cameroun n´interpella-t-il pas lors d´un synode au Vatican : « De quel évangile parle-t-on ? Celui des blancs qui tuent et qui oppriment ? Ou celui des noirs qui sont exploités ? »

Au pire, on s’arrange, comme aux Etats-Unis, à confiner les noirs dans le sport, la musique ou la distraction. Et si par hasard quelques uns d’eux émergent, eh bien, c’est l’exception qui confirme la règle ; et après tout, ils travaillent et enrichissent l´idéologie dominante, celle qui écrase leurs frères, ce système n’est-il pas beau, fantastique, n’est-ce pas ?

Le noir porte le nom chrétien, de cette même religion qui lui apprend que Dieu est blanc et veilla jadis à ce que les fers lui soient enserrés afin de servir la civilisation blanche, la race soi disante élue de Dieu ; n’est-ce pas une preuve d’aliénation que d’aller prier dans l’église de l’assassin de votre liberté ? De celui qui vous tortura, brûla, vous arracha à votre culture et la détruisit, et sous la Jim Crow se crut autorisé à tous les abus. Et si Dr. Mailloux, au Canada et pour encenser de puissants milieux et universités des Etats-Unis et leurs latent racisme, dit que les noirs sont idiots; il faut croire que de tels comportements ne prouvent en rien du contraire.

Pour ne prendre que le danger actuel de terrorisme islamique envers la civilisation occidentale, par exemple, ne voit-on pas avec quelle résolution, quelle méthodique, quelle acribie le Pouvoir Blanc de concert s’organise pour lutter contre cet ennemi ? Ne voit-on pas avec quel mal ils essaient d’empêcher tout pays arabe d’accéder à la bombe atomique ? En face d’un ennemi, sourire ou faire le singe, ce n’est pas ce qui sauve du danger. Il faut bien se défendre et adopter une stratégie conséquente pour préserver ses intérêts socioéconomiques, ainsi que l´originalité de sa culture.

Quand on dit à un noir que Dieu pour lui est noir, et même que toutes les recherches archéologiques faites pourtant par l’homme blanc prouvent que le premier habitant de la terre était noir, et que par là même Dieu doit être noir, puisque ses premiers enfants étaient noirs, et même à ce moment là, il va encore prier chez la chrétienté qui lui dit qu’il n’est qu’une shoah, un pêcher, une erreur de la création ! 600 ans de martelage et d’aliénation mentale ont fait un désastre mental incroyable en Afrique, et partout où l’homme noir a été débarqué pour servir de bête de somme. L’homme noir pourtant inventif et intelligent ne croit plus en lui-même, il ne se donne plus ni la force, ni la peine de résoudre lui-même ses problèmes, il se laisse guider et employer par l’homme blanc. Patrice Lumumba a souffert l’enfer sur ce point de vue, et il est mort amers, désespéré : il offrait sa vie pour des gens qui ne savaient pas pourquoi et surtout ce qu’ils devaient faire de leur liberté ! Et pourtant, disait-il : " Entre la liberté et l’esclavage, il n’y a pas de compromis". Et malgré la mort prochaine, cela ne l´a pas empêché à écrire à sa femme et à ses enfants en leur prédisant que l´avenir du Congo, de toute l´Afrique serait beau et qu´il passait par son identité et son affirmation historique.

Mobutu, en l’assassinant pour le compte de la CIA, reprit son discours d’authenticité et l’employa pour pervertir d’autant mieux la masse en l´enchaînant à la consommation de produits étrangers ; et le comble, les dirigeants actuels au Congo qui le renversèrent, en reviennent à la christianisation, n’est-ce pas une folie ? C’est cela ce qu’on appelle le dilemme de l’aliéné : il ne sait plus où est son identité et tape dans le vide ; ce faisant, il s’enserre encore plus dans le filet de l’aliénation et celui de la dépendance. Croire qu’on peut se réaliser avec l’aide au développement, en vendant ses matières premières à une vitesse effrénée, pendant que les banques commerciales étrangères convoyaient chaque jour la monnaie de l’économie en occident, c’est le plus grand affront que l’homme noir ne se soit jamais permis à s´infliger. Ce qui prouve que les cerveaux de ses intellectuels ne fonctionnent plus logiquement, mais suivent un chemin suicidaire, aliéné. Et si l’étranger n’existait pas que diable, que ferions-nous ? Ces matières premières ne sont pas éternelles ; lorsqu´elles auront disparu, de quoi vivra-t-on donc ? Faut-il vraiment croire que la logique qu´entretient actuellement l´Afrique noire est intelligente ? On a beau crier, on a beau demander à cette "élite" dépravée de se réveiller ; peine perdue. Ils semblent comme l’alcoolique invétéré qui nie la vérité : mais non, je ne suis pas alcoolique ! Jusqu’au jour où abattu, au bord de la mort, il doit se faire désintoxiquer pour rester en vie. Et même ce jour là il va essayer de faire croire aux gens qu´on lui a jeté un sort ! Allons donc, bêtise et illumination primitive que tout cela. La raison enfermée à l´impasse du grigri et de l´affabulation.

Comment nous débarrasserons-nous de cette lèpre d’incapables et d’illuminés ? Et par la même occasion aussi du christianisme, véritable poison occidental mortel pour notre liberté, notre identité éthique, morale, existentielle ? Henrik Clarke ne disait-il pas à propos de la religion : « Si on est un fils de Dieu et que Dieu est en vous, alors dans votre imagination, Dieu est supposé être comme vous. Lorsque vous acceptez une image de Dieu donnée par une autre personne, vous devenez le prisonnier spirituel de cette personne »

Leurs missionnaires se croient au paradis, chez nous ; mais si leur religion était si bonne et si vertueuse, la seule et l´unique parole de Dieu, pourquoi avait-elle accompagné et recommandé l’esclavage ? Le Dieu blanc, le soi disant Dieu pour tous aurait-il autorisé l´assassinat, le meurtre, la destruction culturelle, l´esclavage et le meurtre des droits des noirs, des indiens d´Amérique, des juifs de l´Holocaust, parce que ceux-ci étaient perpétrés par des blancs ? Un Dieu de tous, pour tous ? 

Pourquoi les églises en Europe se vidaient-elles, et pourquoi l’homme blanc, malgré la parole de Dieu, depuis 2000 ans n’était-il pas devenu un saint ? Il volait, violait, tuait encore ; que se passe-t-il, n’avait-il pas compris la parole de Dieu, lui qui aimait la propager sur toute la terre ? En langage populaire, cela se traduirait ainsi : ce serait le sort d’un homme qui ne sait pas satisfaire sa propre femme sexuellement et qui s’en va chez la belle voisine lui faire les éloges des orgasmes qu’il lui réserve !

Pour montrer à quel point cette attitude de déculturation avide et bornée est préjudiciable à notre identité, il suffit de se rappeler ce que le président du Brésil Luis Inácio Lula da Silva reconnaissait en 2003 : « Il n´y a pas dans une société de symptôme plus dramatique de racisme que d´induire les hommes et les femmes à nier leur propre identité » Il faudrait ajouter : pour servir celle d´un autre.

Nous devons apprendre, que nous le voulions ou non, à tuer les faux dieux du prêt à porter, du prêt à consommer, du prêt à penser, de la colonisation et de son aliénation mentale pour redécouvrir ce Dieu noir qui a toujours été en nous et qui pour nous guiderait nos pas vers une réelle liberté et notre ambitieuse, pleine et souveraine réalisation.

Pour ce qui est du deuxième facteur, il faut dire qu’il est aussi dépendant du premier. Mais comment expliquer que même la colonisation avait plus de respect pour la connaissance et l’éducation de nos propres enfants que tous les régimes politiques d’après indépendance ? Même si on admet, et c’est vrai, que l’occident se donne beaucoup de mal pour endiguer notre vraie et pleine indépendance, afin de nous conserver en aliénés consommateurs de ses abondantes surproductions et qu’avec l’aide du FMI et de la Banque Mondiale, ils mettent consciemment fin aux investissements éducatifs et sociaux. Mais pourquoi se met-on en devoir d’être dépendant de ces institutions ? On nous avait fait croire que nous faisions partie du monde capitaliste libre, mais lorsque nous aspirons à capitaliser pour assurer notre avenir, systématiquement, l´occident s´emploie à nous en empêcher : elle élève des barrières douanières, elle finance des troubles militaires chez nous, elle nous vend des produits avariés si pas toxiques. Et aujourd´hui elle préfère investir en Chine et en Europe de l´Est que chez nous, n´est-ce pas curieux ? Ces communistes d´hier seraient devenus plus intéressants que nous qui avons donné jusqu´à notre dernière chemise à ce système des siècles durant, que nous le voulions ou non ?

Malcolm X ne disait-il pas à raison: « Sitting at the table doesn´t make you a diner, unless you eat some what´s on that plate…”. Serions-nous assis à une table pro format? Et pendant que l´occident s´empiffrerait, s´en mettrait plein la gorge, nous, nous attendrions qu´on nous lance les os, pendant que nos femmes et nos enfants aspiraient à des mets délicats ?

La spiritualité n’est pas mauvaise, lorsqu’elle reconnaît et emploie la raison et la science pour élever l´âme et inciter à la recherche de son équilibre et de son harmonie, mais lorsqu’il n’y a qu’incantations bornées, non discutées, fondées et soumise à la science ou à la raison, et au demeurant si celles-ci ouvrent sur des mutilations comme l’excision des filles, ou des croyances cabalistiques freinant la liberté de l’esprit créatif et connaissant, en renvoyant le tourment humain légitime de l´existence à une toute puissance du sacré aveugle et irrationnelle ; ces pratiques doivent être combattues, si pas abolies, afin que la société puisse aller de l’avant et gagner en objectivité et en réalisme. Actuellement les intellectuels africains sont aussi désordonnés qu’égarés dans leurs tribulations. Il y a ceux qui croient qu’il faut retourner à la pensée égyptienne, peut-être pour se reposer sous la gloire des pyramides. Et cependant, ce ne sont pas des pyramides qui vont construire des ponts, des écoles, forger les instruments et concevoir et éditer les livres qui nous manquent pour notre réalisation. Et il ne faut pas oublier un fait historique éloquent : cette civilisation, toute brillante qu’elle était, s’est écroulée ou a disparu notamment parce que la connaissance était réservée aux prêtres, aux aristocrates et pharaons. Et parce que sa logique était plus adoratrice du passé, de l’au-delà que du futur. Elle nous a laissé un désert qui grandit de 5 km chaque an pour avoir déboisé tout le Sahara pour utiliser son bois pour rouler ou mettre en place les énormes pierres des pyramides qui, comme on le sait, pèsent souvent plusieurs tonnes ! Et si c’était un prétexte que l’intelligentsia noire déjouée invente pour tromper les petites gens à défaut de se mettre au travail, c’est à dire : de construire des automobiles, des avions, tous les instruments modernes de réalisation ? Un détour cochon, un déni de devoirs, dirai-je.

Cette égyptomanie a un autre aspect méconnu de leurs adeptes : selon toute évidence, les anciens égyptiens habitants le territoire égyptien tel que nous le connaissons aujourd´hui, furent refoulés vers le Sud par les hordes et les invasions ottomanes et arabes (et ceci n´est, encore une fois pas une preuve de grandeur militaire). C´est dire que réveiller aujourd´hui une égyptomanie pourrait avoir une conséquence secondaire indésirable : jeter le faible d´esprit entre les mains de l´Islam, son envahisseur et esclavagiste d´hier ; celui qui, bien plus longtemps que l´occidental avait pratiqué l´esclavage des noirs et la destruction de leurs patrimoines culturels. Y a-t-on pensé ?   

Marcus Mosiah Garvey, un des précurseurs de la pensée politique positive noire disait : « Des producteurs nègres, des distributeurs nègres, des consommateurs nègres » ou encore : « Le monde nègre peut-être autosuffisant. Nous souhaitons sincèrement traiter avec le reste du monde, mais si le reste du monde ne le désire pas, nous ne le rechercherons pas non plus » pour souligner ce qui était réellement important : la réalisation sensible, et le respect de l´intégrité et de la liberté des autres. Et celui qui comprend bien ce qu´elle signifie, sait que ce processus de véritable réalisation temporelle est lié à plusieurs facteurs concourants lesquels émancipent et forgent l´esprit, l´âme et le corps social à sa véritable finalité réelle, et celle-ci est avare de liberté, de souveraineté et d´indépendance afin de se réaliser en toute harmonie en dehors de toute contrainte qui pourrait lui être nocive.

Je n’ai rien contre la connaissance de l’histoire, surtout si c’est la mienne et cependant, j’insiste sur le principal, plutôt que de se saisir du subsidiaire, et diable, la situation de l´Afrique l´exige : s’atteler à produire et maîtriser les instruments et les devoirs de l’avenir. Et croyez-moi, ils sont énormes et contraignants. Nous aurons toujours le loisir, entre temps, de parcourir la vie de nos pharaons chéris, mais nous aurons au moins mis notre machine existentielle en route et ainsi œuvré à protégé nos femmes et nos enfants de la misère et de la pauvreté. Faire la liberté, plutôt que de l’apprendre à longueur d’histoire passée, ou de la subir comme nous l´avons fait jusqu´à ce jour.

Nous avons de si belles femmes, de si beaux enfants ; leurs sourires et leurs joies lorsque leurs désirs, leurs attentes se réalisent, avons-nous perdu cette fierté d’amour et de respect  pour ceux qui sont la prunelle de nos yeux? Qui logera donc nos rêves aux paupières des étoiles, comme le demandait si bien Senghor ? Pas l´occident en tout cas, qu´on ne se fasse pas d´illusion. Ce mensonge nous a coûté des siècles et des siècles du mépris le plus cruel qu´on n’aie jamais réservé à une race. Et l´africain qui l´a compris le sait : celui qui, dans les rapports humains dit à un autre : suis-moi, je ferai ton bonheur est de la plus grande fausseté. Le bonheur qui est un assouvissement sensible individuel ne peut s´accomplir que dans et par l´expérience et l´exercice sensible conscient de toute personne humaine quelle qu´elle soit. Et si ce bien-être est collectif, alors tout le monde doit y trouver son compte.

La colonisation, la tutelle politique, culturelle, économique est de la plus grande aberration ; si les français, pour ne prendre que ceux-là, en doutent encore, pourquoi donc leurs propres enfants s´hasarderaient-ils à brûler à Paris, la ville de l´amour, dans toute la France, les symboles d´une société qui, à leurs yeux, était fausse et sournoise en leur privant de chances réelles de réalisation. C´est dire qu´ils en avaient marre que depuis plus de vingt ans, en lieu d´amour et d´avenir, on ne leur avait offert que mépris et exclusion. Et pour paraphraser Jacques Chirac qui aimait à dire effrontément : « l´Afrique n´est pas mûre pour la démocratie », avec leur révolte cette jeunesse voulaient lui dire : « De quel genre de démocratie s´agit-il ? Est-ce cela que nous réservons aussi à nos enfants ? Ils attendent depuis si longtemps…

Musengeshi Katata.