Extrait des Cercles Vicieux III

Vive le Brésil !

L´hiver relâcha à peine ses étreintes froides, laissant la place à la pluie intermittente suivie d´un soleil incertain, encore chancelant, que la nouvelle atteignit Lou lors d´un court séjour au Brésil ; il revint immédiatement en France et exigea aussitôt de voir Holger hospitalisé à Marseille. Hélas, livré avec une dangereuse dysenterie, il avait été mis en quarantaine pour éviter toute surprise de contagion. Lou prit contact avec Blanc et celui-ci intervint auprès de son collègue traitant. Revêtu d´une combinaison isolante, Lou eut, en compagnie de Blanc et du médecin traitant Sorel, accès au malade. L´allemand était mal en point : son visage était amaigri, surmené et pâle, mais lorsqu´il reconnut Lou, il esquissa un faible sourire :

-          Lou, ça fait plaisir…

-          Surtout ne te dépenses pas, lui enjoignit son ami.

Il resta longtemps à son chevet et ne gagna son hôtel qu´après avoir longuement conversé avec le professeur Sorel, et celui-ci lui affirma que les examens étaient en cours, mais qu´à son avis, ce n´était qu´un passable virus digestif. Il avait paré au plus urgent afin que le malade ne se déshydrate pas désagréablement. Trois jours plus tard, Dieu merci, Holger quitta la quarantaine et fut transféré dans une chambre normale de l´institut de médecine tropicale. Lou et Kal s´empressèrent de visiter leur ami ; ils le trouvèrent affaibli, mais déjà plus loquace :

-          Ah, les voilà…s´écria-t-il content de les voir.

-          Ah, oui ; tu nous a fait bien peur ; que s´est-il passé, demanda Lou en riant, je croyais que tu devais soigner les autres, pas t´infecter toi-même !

-          Ca, mon ami ; ça fait partie du métier…je ne sais même pas comment c´est arrivé, enfin, bon…c´est passé, c´est le principal.

C´était une belle chambre bien aérée, dont les fenêtres ouvraient sur une large vérandas couverte laquelle donnait sur le jardin fermé de la clinique ; Lou l´avait exigé, pour offrir à son ami autre chose qu´un parking ou la vue d´immeubles gris bétonnant.

Il était bien soulagé que son ami fut hors d´affaire ; il devait se l´avouer : il avait mauvaise conscience ou plutôt, il ne sortait pas de cette coupable impression que pendant que lui se complaisait à Bordeaux et travaillait somme toute pour des étrangers, Holger Schneider, lui, s´adonnait à protéger des africains menacés par la malnutrition et les incessantes maladies de

la pauvreté. C´était son devoir à lui, pas celui de l´allemand de veiller sur les siens, comme le faisait Zola et tant d´autres. Et encore une fois, son séjour à l´étranger lui parut déplacé, et du coup, la mort de Mito et celle de sa grand-mère lui revinrent amèrement à l´esprit et malgré que la journée fût dégagée et plutôt ensoleillée, il ressentit un étrange froid l´empoigner. Tout cela était absurde se dit-il en ce secouant intérieurement pou retrouver son équilibre ; cet éloignement en France, cependant, avait ses avantages : il avait pu prendre distance avec son milieu affectif originel, ce qui lui avait permis de voir et de comprendre certaines choses beaucoup plus largement que s´il était resté au pays. Et en travaillant pour Charles, il avait, ainsi que Malaïka, Bebo et Weja, non seulement gagné leur liberté financière, mais ils avaient fait des expériences qui leur seraient certainement utiles le moment venu. Quoiqu´il soit, leur ouverture d´esprit s´était élargie, ce qui, contrairement aux appréhensions de tous, ne les avait en aucun cas éloigné de leurs ambitions de réalisation et de liberté, bien au contraire, ces ambitions étaient devenues plus précises, parce que leurs contours étendus par la riche dimension impersonnelle de l´étranger les avaient nourris et dévoilés à une plus généreuse mais aussi une plus exigeante conception de l´existence. Même la définition de la liberté qu´ils se faisaient avant leur séjour en Europe avaient subi des changements profonds : la liberté n´était plus seulement une quelconque définition de la réalisation sensible, elle devait tenir compte aussi de biens de facteurs écologiques, économiques et sociohistorique des autres, ceux avec lesquels nous partageons l´existence terrestre et qui, d´une façon ou d´une autre, par leurs choix et leurs erreurs, influaient sur les marchés des produits finis ou des matières premières par leurs surproductions, leurs abus d´énergie ou leur dépenses par trop inconsciente de minerais dont la disparition, à la longue, n´était plus qu´une question de temps. Et l´exemple était vite trouvé : si l´occident buvait à toute allure le pétrole, ne contraignait-elle pas les nations montantes à se reconvertir à d´autres sources d´énergie ? Cet occident pouvait-il se mettre à jouer le gendarme nucléaire tout en sachant que des pays par exemple comme l´Iran, l´Inde, la Chine ou encore le Brésil devraient, pour s´industrialiser, diversifier leurs sources d´énergie en construisant notamment des centrales nucléaires ? Ou ces pays industrialisés qui détruisaient avec leurs cheminées intempestives l´atmosphère, obligeant toutes les autres nations à supporter leurs déchets toxiques dans l´atmosphère, fallait-il les imiter ou devait-on leur demander, oui, les forcer à respecter l´air sans frontière qui appartenait à tous. La liberté était devenue un enjeu universel, communautaire, social et individuel. Et bien plus que le seul préjudice de santé, ces nations industrialisées contraignaient les jeunes nations sous développées à chercher d´autres solutions, d´autres alternatives intellectuelles, matérielles que les leurs pour satisfaire aux besoins de leurs industrialisations ; cette contrainte était ressentie, à juste titre, comme étant une restriction aux choix de moyens et de perspectives existentielles. Et que l´occident gourmand et égoïste l´accepta ou pas, cette revendication n´était pas seulement fondée, elle était pertinente et légitime. Aussi légitime que les occidentaux se donnaient le droit de consommer aveuglément le pétrole, par exemple ou les matières premières du tiers monde sans aucun égard pour ceux qui en auraient un jour besoin. On avait retrouvé des déchets allemands des fameux sacs jaunes en Inde, certains pays comme le Nigeria ou l´Afrique du Sud, attirés par les gains au recyclage et quelques douteux hommes d´affaires, s´étaient prêtés à ensevelir sur leurs sols les déchets européens…attitude infamante, car chacun devait apprendre, et surtout les occidentaux, à résorber les déchets de leurs sociétés, plutôt que de les refiler aux autres. Tout cela rappelait un peu la mentalité esclavagiste, colonialiste et surproductionniste : rejeter aux autres le poids de ses responsabilités, en se gardant bien de ne pas  partager le meilleur morceau du gâteau industriel que si le prix et le bon vouloir en privilèges économiques ou stratégiques y répondaient.

Beaucoup de choses étaient devenues claires, d´autres impératives, certaines secondaires, d´autres prioritaires ; mais tout cela ne concourut que d´autant mieux a affirmer leur volonté, ce qui ne rendit que plus exigeant et plus large le contenu de leurs rêves, de leurs attentes, de leurs désirs. A quoi cela conduisait-il, se demanda un jour Lou, à être plus malheureux devant  le manque et la précarité de l´existence ou à les rendre plus sensible à l´enjeu existentiel tout court, sans vouloir changer les choses ? Ils avaient changé, cela allait de soi, et étaient devenus plus mûrs, plus large d´esprit. Et ce fait n´était pas seulement un avantage, c´était aussi un étrange nœud sensible individuel qui, parce que connaissant ou averti, souffrait bien plus du manque, de la bêtise, et de l´inconscience qui ne se rapportaient qu´à une sensibilité étroite, à des désirs étriqués ou à des rêves écornés ou pauvres…le mal est toujours dans la connaissance ; l´ignorance, elle, tranquillise et aveugle, et cependant, entre l´une et l´autre, il n´y avait pas de choix possible car seul l´être exigeant, connaissant et ambitieux pouvait offrir à son âme la cime de ses fleurs sensibles : celles où les désirs et les satisfactions s´entremêlaient désespérément à la quête de l´excellence, et même si cet excellence n´était et ne resterait qu´un vœux, cela ne valait-il pas la peine de l´entreprendre ? L´effort, le chemin n´était-il pas aussi ennoblissant qu´un quelconque résultat ? Il n´y avait aucun doute.

-          Eh bien, mon vieux ; et cette sacrée diarrhée ? Demanda Lou lorsque Holger se fut habillé pour une petite promenade sur la véranda.

-          Surtout ne m´en parles pas ; on a beau être médecin…on ne s´habitue pas à ce genre de mauvaise expérience. Oh, là, là ; j´ai bien crû y laisser mes entrailles !

Lou aida son ami à ajuster son imperméable, puis ils sortirent à petits pas sur la véranda et prirent place sur les sièges extérieurs. Une petite pluie maligne, comme un zézaiement d´abeilles, frappait les feuilles des plantes du jardin.

-          Encore un peu froid, pour mon goût, reconnut Holger en essayant d´humer grandement l´air frais du jardin.

-          Ca, l´été n´a pas encore ouvert ses portes…concéda Lou. Ah, comment va Zola ? Ajouta-t-il après un court instant.

-          Bien, il s´y fait ; c´est un gars bien, plutôt sympa…et travailleur. Je suis content de l´avoir auprès de moi. Mais dis-moi, Lou ; j´ai reçu une somme astronomique de ta part…aurais-tu fait un hold up ?

Lou aimait cet humour sarcastique et bon enfant de l´allemand.

-          Ah, ce n´est que ta part ; nous avons fait de bonnes affaires, cette année…

-          Eh bien, mon ami…c´est la première fois que je reçois autant d´argent…Mon banquier est devenu si aimable, si courtois…monsieur Schneider par-ci, monsieur Schneider par-là…Insupportable ce soudain amour du client. Tiens, il s´est même enquis de ma santé… peut-être pour savoir si je n´étais pas déjà mort. Sans successeur…il aurait la main facile sur mes avoirs.

Lou se mit à rire devant la mine dégoûtée de son ami.

-          Ce sera pour une autre fois…Ah, je suis content que tu te remettes si rapidement. Mets-toi à ton aise, et reposes-toi sans vergogne. Quand tu pourras marcher, vite des vacances…

-          Quelle idée, des vacances ; tu parles déjà comme un européens, sais-tu Lou !

-          Allons, tu dois te reposer, après tu iras avec plus de motivation au travail. Que dirais-tu du Brésil ? Les femmes sont superbes dans ce pays, et le soleil, majestueux.

Holger se mit à rire, et l´instant d´un moment son visage quitta sa pâleur, redevint vivant et serein.

-          Brésil, hein…tu connais mes goûts…Oui, ce serait pas mal, le carnaval de Rio. C´est sûrement une blague ?

-          Pas du tout, c´est Bebo qui sera contente de te recevoir…

-          Je me sens déjà guérir, se mit-il à rire.

-          Tant mieux, ça en vaut la peine. Bon allez, reposes-toi ; Rio ne peut pas attendre longtemps.

Il ramena son ami au lit et le recouvrit. Lorsqu´il quitta l´hôpital, il était plutôt de bonne humeur.

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Extrait des Cercles Vicieux   Auteur: Musengeshi Katata   Tous droits réservés

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