Extrait des Cercles Vicieux III

Le Voeu caché de l´amour

Malaïka se retourna dans le lit vers son mari ; celui-ci, contrairement à ses habitudes, ne dormait pas. Il était occupé dans le noir à brasser quelques idées, ou ne trouvait-il simplement pas le sommeil. La jeune femme lui caressa la poitrine tendrement, presque imperceptiblement. Elle était comblée, au bord de l´euphorie si cela peut s´expliquer ainsi : elle avait retrouvé l´amant qu´elle aimait et chérissait. L´étreinte qu´ils venaient de partager avec lui avait levé tous ses doutes sur son empressement et sa passion. Depuis qu´il était rentré d´Afrique, elle avait craint qu´il ne fut définitivement refroidi ou choqué par ce poignant moment d´adieu avec Mito. Malaïka avait ressenti, à son retour, bien plus intimement que quiconque ce qui s´était passé en lui ; elle avait essayé de lui délier la langue, hélas, ce fut peine perdue. A croire que la douleur, la blessure fut trop forte ou trop vive pour l´étaler à l´air libre.

Elle s´était contenté d´attendre silencieusement à ses côtés qu´il en parlât de lui-même, lorsque le temps serait venu.

Et cette nuit, elle eut l´impression qu´il se débattit, dans sa tendresse, avec une fougue toute

impétueuse : et dans le feu et la flamme de l´accord sensible de leur étreinte, elle avait crû y découvrir un désespoir inachevé qui criait sa détresse comme un enfant en face d´une prière

défiante, aux aveux sourds et incompris dont Malaïka, dans sa communion, avait partagé les larmes, invoqué l´intensité, parcouru l´interminable espace de jouissance, mais qui, au-delà de l´assouvissement du plaisir, lui laissa un curieux sentiment de détresse. Puis elle s´était, en fin d´une course désagrégeante, retirée sur elle-même pour laisser mourir les hautes vagues

sur lesquelles ils avaient vogué.

Une femme sait toujours ce qui se passe dans un homme, du moins ce que son étreinte révèle ;

parce que cet instant est difficile à cacher derrière les masques journaliers que les gens adoptent pour jouer leur rôle dans le train-train quotidien des enjeux et des rapports sociaux. Nus et emportés par le feu du désir et la recherche de son aboutissement, les traits de caractère, et les tendances individuelles ne se délivraient que d´autant plus spontanément à la jouissance et à son tumulte. Et l´espace d´un moment, chaque être humain était un enfant sous l´ombre enrichi de l´arbre aux fruits inassouvis de la vie : seulement accompagné par l´autre, celui ou celle qui partageait cette quête insurmontable et pathétique. Et si l´orgasme libérait, il n´était souvent qu´une cime, qu´un éclair libérateur à l´autre bout du tunnel : du côté où nos tourments, nos angoisses s´estompaient, noyés dans une mer qui, par son immensité et sa profondeur, nous redonnait, par la fortuite satisfaction, simplement la force de recommencer, plutôt qu´elle nous offrait l´infinie splendeur qui nous libérerait définitivement de nos imperfections. Et ainsi, sous d´autres formes, avec d´autres contenus, le tourment subsistait.    

Lorsque la voix de Lou résonna dans la chambre, Malaïka fut saisie de tendresse et vint se blottir dans ses bras, à même son cœur qu´elle senti battre régulièrement, comme une promesse retrouvée, qui renouait le dialogue interrompu de la voix dans son retour à la raison

de communication.

-          Comment puis-je te dire, t´avouer que je t´aime au dessus de tout ?

Malaïka sourit dans la pénombre silencieuse de la chambre ; c´était donc cela : l´aveu désespéré. Elle se contenta, sans un mot, à se nouer plus étroitement à lui. Il continua, comme mû par un besoin libéré de  confession :

-          Jamais vois-tu je ne me suis rendu compte à la fois de la précarité de l´existence que dans son immense valeur…lorsque je l´ai vue mourir dans mes bras…Ah, si tu savais, Malaïka ; tout ce qu´on raconte sur cette maladie est bien loin de décrire sa monstruosité. Et tous ceux qui consciemment ou inconsciemment condamnaient qui que ce soit à la subir, sont d´une cruauté inhumaine : c´est le meurtre le plus douloureux et le plus désagrégeant de la vie humaine.

Il parla longtemps, ainsi apprit Malaïka que Mito et Lou avaient parlé de leurs enfances, qu´il lui avait lu ses poèmes choisis, jusqu´à ce qu´avec un maigre sourire désolé elle s´éteignit comme une bougie découverte soufflée par un vent de tempête insaisissable. Il ne laissa aucun détail, comme si il revivait les jours, les scènes, ces moments déchirants comme on boit une amère médecine dont on ne sait pas si c´était son goût ou son contenu qui guérissait, ou condamnait inévitablement à la détresse. Puis parla aussi amèrement de la misère qui jonchait les rues africaines et parsemait l´air de ce continent d´épines insalubres qui entredéchiraient ses victimes à chaque bouffée d´air, blessaient et humiliaient la vue à chaque pas dans la ville et les bidonvilles insalubres ; partout où le manque et le désespoir habillaient les visages, traquaient les pas comme une ombre diabolique qui rendait les désirs hagards, égarés. On sentait qu´il avait beaucoup souffert durant ce voyage, et qu´il avait bien plus perdu que des êtres chers ; il avait rencontré et côtoyé, malgré lui, bien d´ennemis sociaux.

Quand il cessa de parler, Malaïka l´entendit sangloter ; elle aussi n´avait pu retenir ses larmes.

Puis, ce fut le silence ; un silence qui effraya Malaïka qui s´empressa d´essuyer de sa main les larmes sur la poitrine de Lou. Elle s´y accrocha, et sous le battement tranquillisant de son de son cœur, elle s´endormit.

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Extrait des Cercles Vicieux    Auteur Musengeshi Katata    Tous droits réservés

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