Extrait des Cercles Vicieux III

Fleurs graciles de liberté

La visite des parents de fatma tomba mal pour Lou, parce que le soir, il avait, en compagnie de Malaïka, invité Hélène Lemoine et son frère Pierre André à souper au Coq d´or ; et à la perspective de laisser les parents de Fatma seuls aux prises avec leur fille ou de ne pas être là si quelques différences se dessinaient, ne plaisait ni à Lou, ni à Malaïka. Fatma non plus n´avait pas été enchantée par ce croisement d´événements. Elle bouda quelque peu, arguant qu´on la laisserait seule, qu´on l´abandonnait à ces « aveugles », comme elle nommait ses propres parents. Tristes augures s´était dit Lou en jetant un œil entendu à Malaïka. Toute cette situation était fort regrettable ; ce malentendu familial n´aurait jamais connu ce développement si les parents avaient montré plus de respect pour la personne et les ambitions de leur propre fille.

Pour Fatma, cette journée fut des plus nerveuse ; après ses heures de tennis qu´elle prenait avec Sumita tous les samedis à 10 heures, les deux jeunes filles allèrent à l´auto école et revinrent à la maison pour le dîner. Il leur arrivait de manger en ville à deux ou en compagnie d´amis, mais ce jour là, elles rentrèrent plus tôt que d´habitude, et l´humeur de Fatma n´était pas des meilleures. La jeune fille s´enferma aussitôt dans sa chambre et ne laissa que Sumita et Kalumeh à elle. Et au lieu de venir dîner à table avec tout le monde, elle passa à la cuisine, se fit des sandwiches et disparu sans mot dire dans ses murs.

A table, irritée, Malaïka voulut réagir, mais Lou l´apaisa et lui assura qu´il allait s´en occuper.

Après le dîner il se rendit dans la chambre de la rebelle et la trouva couchée sur son lit à écouter la musique.

-          Eh bien, ma belle ; que se passe-t-il ? Demanda-t-il en parcourant les murs couverts de posters de la chambre ; tout y était depuis les chanteurs, les sportifs, jusqu´aux avis contre la guerre d´Irak, pour la libération de la femme, contre la paupérisation et pour l´amitié des peuples. Une chambre comme tout autre jeune de son âge.

Et comme elle ne réagissait pas, Lou lui enleva gentiment les écouteurs des oreilles.

-          Eh bien, répéta-t-il, qu´est-ce qui se passe ?

-          Rien. Répondit abruptement la jeune fille.

-          Mais si, il y a quelque chose, sinon tu n´aurais pas boudé notre compagnie…bon, je t´écoute.

Elle se tourna de l´autre côté du lit, puis elle lâcha :

-          Pourquoi me laissez-vous seule avec… ?

Elle ne termina pas sa phrase.

-          Mais dis donc, ce sont tes parents…ce ne sont pas des étrangers ! Rétorqua Lou.

Fatma se retourna, elle sembla impressionnée par la vois énergique de Lou.

-          Ca, avoua-t-elle, je ne le sais plus du tout…nous sommes différents…eux m´ont tellement effrayé par leur vue bornée…c´est humiliant.

Lou ne dit un instant mot. Il savait que la jeune fille pakistanaise avait raison ; si les parents n´écoutaient ou ne prenaient pas en compte les désirs de leurs enfants, à quoi cela servait-il de mettre des enfants au monde pour les traiter comme de vulgaires objets de d´échange ou de regain d´influence. A se demander quelle était la conception de l´être humain de tels parents.

Il prit la main de la fille dans la sienne :

-          Ecoute, tu connais notre système de sécurité, personne ne quittera cette demeure sans que Kal ne lui aie autorisé la sortie, et puis il y a les amis de Kalumeh : Roc et Sala ; ils peuvent bien mordre, au besoin…

La jeune fille éclata de rire :

-          Mon Dieu, ces pauvres chiots !

-          Oh méfies-toi ; Kalumeh les a bien dressé, il le suivent partout…s´il leur dit d´attaquer, ça va être le grand carnage…ah oui !

Fatma sourit tristement, puis elle se logea dans les bras de Lou et pleura à gros sanglots.

-          Allons, bon…la calma-t-il

Que pouvait-il faire, sinon la consoler ? Toute cette histoire n´était-elle pas autant pénible que ridicule ? Hélas, bien trop de personnes se faisaient une fausse idée de l´existence, et même de la liberté. L´existence, en vérité, était beaucoup plus complexe que certains esprits étroits n´arrivaient à l´appréhender. Dès que l´être avait vu le jour, la présomption de légitime devoir de réalisation l´étreignait et faisait de sa vie une suite effrénée d´efforts et de développement de l´expérience sensible afin de mieux réaliser sa perception et mieux atteindre la jouissance

de toutes ses possibilités intellectuelles, objectives et subjectives vers la pleine réalisation.

La liberté, sur ce tableau émouvant et exceptionnel, était la clé la plus belle pour ouvrir les portes fermées, découvrir des forces et des perspectives nouvelles, risquer, s´efforcer à élargir ses horizons afin que la jouissance de la réalisation en soit plus large, plus riche. La liberté, ce n´était pas, comme beaucoup le croyait humer l´air frais de la nature, être capable d´abus et d´excès ou priver aux autres de droits légitimes ; bien loin de là, il y avait plus d´efforts, d´interdits et d´obligations autant envers soi-même qu´envers les autres dans la liberté, qu´en réalité, elle ne devenait vraie, puissante et de plus en plus pleine qu´à partir du moment où nous nous rendions compte qu´en réalité, son secret le plus profond, c´est l´amour qu´on porte à soi-même, le respect qu´on accorde aux autres dont on profite du partenariat, de la créativité, de l´aide tout court. Et en définitive, c´est ce sentiment d´appartenir à une société humaine, à un groupe d´êtres humains, à une famille qui nous offre sécurité, assistance et qui, au dessus de tout, met notre réalisation individuelle au dessus de ses valeurs les plus chères.

Etre libre, cela signifiait en vérité se donner les moyens de la liberté, produire la conditio libertatis en employant tous les moyens objectifs et subjectifs au préalablement cultivés et développés tout en respectant l´éthique et la morale sociale humaine et universelle, car celle-ci est la condition sine qua non que notre réalisation soit respectée, et honorée de la valeur qui l´enrichit et l´encourage à s´épanouir au mieux parce qu´elle serait reconnue et estimée par la société humaine.

Lou haussa les épaules : il n´avait pas l´intention d´abandonner cette fille à qui que ce soit, surtout si elle s´y opposait. Depuis que Fatma avait trouvé refuge chez eux, il avait, ainsi que Malaïka, Kalumeh…Kal et Chanda ; tout le monde était arrivé à l´aimer, et ce n´était que normal que chacun défendit ses désirs, ses attentes et l´assista, dans la mesure du possible à réaliser ses rêves. Elle et Sumita s´étaient si bien intégrés dans la vie familiale que Lou se demandait parfois si elle n´étaient pas simplement devenues des jeunes soeurs dont lui et Malaïka devaient protéger l´existence et la préparation à l´entrée volontaire dans la vie adulte.

Lou ne savait pas où cela allait mener, cela n´avait même aucune importance, où le train de la vie conduisait quelqu´un ; ce qui lui importait, c´était que ces jeunes filles fassent au mieux ce qu´elles désiraient, ce qu´elles voulaient. Le reste ne dépendait que d´elles-mêmes. Mais comme à chaque être sur cette terre, elles avaient droit à leur secours, à leur inconditionnel soutien, à leurs conseils. Tel était l´avis de tous dans la maison, et Lou espérait que le monde entier en fît de même.

-          Allons, bon fini cette bouderie idiote, viens ; j´aime ton sourire, ta présence, tes blagues…même quand elles sont épicées, vois-tu…allez, viens, tu vas devoir supporter les miennes.

La jeune fille se leva en souriant et lui prit la main en riant.

Avant de sortir, Lou se tourna vers elle :

-          Sais-tu ce qui manque dans ta chambre ?

-          Non, quoi donc ?

-          Mais ma photo, mon enfant ; mon visage est si…réconfortant !

Là elle éclata de rire et son joli visage rond s´éclaira sur tous ses jeunes traits d´une fraîcheur toute candide.

-          Une photo de toi, mon Dieu, Lou quelle vanité ! A part cela tu es si modeste, n´est-ce pas ?

Lou posa grossièrement dans le couloir pour elle :

-          Tiens, ne suis-je pas phénoménal, tranquillisant, plein de…

-          Arrête, il va pleuvoir ; c´est du pur ridicule…!

Main dans la main, ils entrèrent en riant au salon.

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Extrait des Cercles Vicieux   Auteur Musengeshi Katata   Tous droits réservés.

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