SARAH BAARTMAN et OTA BENGA

Seigneur de tout espace et de tout temps

Toi qui règnes sur la terre et les hommes

Toi qui m´a appris à aimer lumière et vent

A chérir preux soupir qui me consomme

Donnes-moi la force de m´élever au toit

De la plus belle et fière prière de ma foi.

Simoni Kimbangu

Ota Benga fut un pygmée du Congo qui fut capturé, arraché aux siens et vendu par les sociétés mercantiles de Léopold II en 1904 au missionnaire Samuel Phillips Verner  qui l´emporta aux Etat Unis où il servit d´attraction à l´exposition mondiale de Saint Louis en 1904, .

Il fut, pour attirer attiser la curiosité et naturellement faire recette, encagé dans une hutte en compagnie d´un orang-outang, et la hutte parsemée d´os humain pour illustrer son cannibalisme. Ce fut un attraction fort visitée, parce qu´elle incitait autant les bas instincts des blancs que le mépris qu´ils éprouvaient à l´endroit des noirs.

Une autre grande figure de l´histoire américaine connut ce traitement rabaissant et injurieux : le grand chef indien Géronimo auquel les envahisseurs blancs reprochèrent d´avoir combattu jusqu´au bout pour le territoire et la liberté de son peuple. Il fut, de foire en foire exposé ligoté et livré aux quolibets et aux jets de pierre des visiteurs amusés. Et en mourut.

Ota Benga, lui fut libéré par des hommes d´église afroaméricains, mais dix ans après son arrivée aux Etats-Unis, amers et profondément blessé par le traitement qui lui avait été réservé, il se suicida. Avec une ironie cruelle, M.E. Buhler écrivait :

From his native land of darkness,

To the country of free,

In the interest of science,

And of broad humanity.

(M. E Buhler by Phillips Verner Bradfort and Harvey Blume, Ota Benga: the Pygmy in the Zoo, New York 1992)              

Sarah Baartman, une khoi-khoi Sud Africaine surnommée la vénus hottentote pour mieux la commercialiser, subit, à quelques différences près, le même sort injurieux qu´Ota Benga. Comme lui, elle fut arrachée en 1810 à sa famille et son milieu social par le médecin de navire anglais Alexander William Dunlop qui la ramena en Europe à l´âge de 20 ans et aussitôt commença le martyre pour cette jeune africaine. A Londres d´abord, puis en 1814 à Paris où elle fut prêtée à toutes les curiosités les plus basses soit disant à cause de ses organes sexuels protubérant. Des pseudo scientifiques s´efforcèrent de prouver ou de démontrer qu´elle n´était pas humaine mais bien animale, avoisinant le singe. Cliché connu et largement exploité pour éveiller ou exercer de primitifs instincts de voyeurisme et de discrimination raciale. Elle mourut à Paris prostituée et pauvre en 1916 à  âge de 26 ans, soit 6 ans après son arrivée sur le continent. Et aussitôt, une autre malsaine curiosité éleva la voix : celle de l´école anthropologique raciste du Baron Georges Cuvier qui disséqua le corps et dira : « Ses mouvements ont quelque chose qui rappelle d´une part le singe tandis que ses organes sexuels externes d´autre part rappelleraient ceux d´un orang-outang. »

Mais si cela fut ainsi, pourquoi l´appela-t-on donc la Venus hottentote ? Pour prouver ou établir la présomption selon laquelle tout noir est en fait primitif ? Les savants français défendant ce point de vue furent en tout cas déçus : leurs théories ne purent ni se vérifier, ni tenir à l´analyse empressée qu´ils firent des organes internes de Sarah Baartman.

En 2002, et sous la demande explicite de Nelson Mandela, la France confondue et plutôt gênée d´être prise en flagrant délit d´entretenir des thèses racistes et discriminantes, rendit le corps de cette jeune africaine exposée au musée de l´homme à son pays légitime.

Quand la culture noire se permettrait-elle un tel acte insidieux de racisme et de discrimination ? Quand verra-t-on un blanc ou une blanche nue exposée par tous les angles dans les foires, parce qu´ils ou elles avaient les yeux bleus, les cheveux blonds ou parce que leurs organes sexuels extérieurs n´étaient pas assez développés ?

Et disséquer ce corps pour vouloir établir des théories racistes…France, France ; qu´est-ce qui a bien pu se passer dans la tête de certains de tes enfants ?  Et tout le monde trouvait cela normal, divertissant et peut-être scientifique ?

Et qu´on ne s´y trompe pas, ces exhibitions de nègres eurent lieu dans toute l´Europe : en Allemagne, par exemple, ce fut à Hambourg le Hagenbecks Tierpark, le zoo de Carl Hagenbeck qui, de 1908 a 1932, à côté de singes, avaient exposés des congolais dont on pouvait même, pour les femmes, à l´aide de voyeurs et de dispositifs adéquats, observer intimement, à loisir.

En Belgique, au royaume du roi bâtisseur qui vendit aux allemands et aux américains leurs victimes raciales et les jouets favoris de leurs zoo, ce furent naturellement des congolais qu´on logea dans des huttes sans chauffage et sans vêtement en hiver et qui moururent de froid et de la haine animale qu´on leur réserva.

Cette histoire de Sarah Baartman réveille le souvenir oublié du massacre allemand des hottentots, des nanas et des hereros. Ceux-ci furent conduits par les hereros constituant la plus grande majorité de ces ethnies en 1904 dans une révolte qui avait pour cause l´appropriation illégale de leurs terres par les allemands et la consignation d´autochtones dans des réserves désertiques, où la terre ne nourrissait pas son homme. Les blancs, malgré les protestations et les incitations au partage des terres fertiles, les repoussèrent à leur sort mortel. Acculés, ces peuples, devant la famine et la soif qui les guettaient, prirent les armes. Ce fut le général Lothar von Trotha qui reçut l´ordre de mâter la rébellion menaçant les fermiers allemands. Il le fit sans le moindre compromis, et de manière sanglante et inhumaine : du 11 août 1904 à 1907, lorsqu´il fut relevé par le gouverneur Friedrich von Lindequist, on estime ses victimes à 180.000 et ceux qu´il repoussa vers la mort certaine dans le désert d´Omaheke et qui durent, pour survivre ou continuer à se battre, de priver leurs propres enfants du lait de leurs mères ou à ouvrir le corps de leurs morts pour en extraire quelque liquides pouvant étancher la soif.

La liberté, et son corollaire : le droit à la libre et souveraine réalisation est un bien légitime à chaque être humain dès sa naissance ; sinon à quoi servirait la vie sinon à réaliser nos rêves, nos attentes, notre réalisation sensible. Tous nous concourrons  à ce précieux but, à cette phénoménale magie de l´existence. Nous pouvons nous entraider, partager, nous unir afin que notre vie, dans ses efforts communs, soit allégée. Mais le plus primitif des êtres humains, c´est celui qui d´emblée veut s´approprier la part du lion et priver tous les autres de leurs droits légitimes. Et sur ce point de vue, la civilisation occidentale a fait montre d´une rapacité sans précédent dans l´histoire humaine. Il suffit d´aller dans les annales de l´esclavage et leurs précieux détails pour avoir la chair de poule. Ou encore dans les massacres coloniaux, leurs prétextes et leurs méthodes pour s´étonner sur la méchanceté criminelle que cette culture avait mis à jour pour atteindre ses sombres buts. Rien n´y manque. Sauf la morale et le sens humain.

Et si aujourd´hui on les entendait parler de Dieu, qu´on les voyait restaurer leurs églises, parler culture et civilisation ; il arrive souvent aux africains, à toutes les victimes, qu´elles furent indiennes, algériennes, malgaches, camerounaises, congolaises, haïtiennes, juives de se demander : de quoi parlent-ils ? Savent-ils au moins de quoi ils parlent, eux qui n´ont fait, toute leur histoire durant, que tuer, meurtrir, détruire et s´approprier tout ce qui appartenait aux autres ?

Lorsqu´on les entendait parler d´humanisme, de liberté ; n´était-il pas légitime que nous nous méfions de leurs définitions, de leurs intentions ? Au nom de Ota Benga, de Sarah Baartman, de Geronimo, de Zumbi, de Patrice Lumumba, de Simoni Kimbangu, d´Amilcar Cabral, de Thomas Sankara, de Malcolm X, de Martin Luther King, de Steve Biko, Toussaint Louverture, Samora Machel…une liste sans fin.

Et c´est tout à fait légitime.

Musengeshi Katata

Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu.

munkodinkonko@aol.com