Sur ce brillant ouvrage de Joseph Tchundjang Pouémi.

Rapport absolu entre la souveraineté et la monnaie

« Il n´y a pas de moyens plus subtils, plus sûrs de miner les bases existantes de la société que de vicier sa monnaie. Le procédé engage toutes les forces cachées des lois économiques dans le sens de la destruction, et il le fait d´une manière qu´aucun homme sur un million ne peut déceler »  Lénine

Le rapport qui existe entre la monnaie d´un pays et son pouvoir est un rapport de réalisation et d´équivalence dynamique ; il reflète, dans sa portée et ses intentions autant la logique que la philosophie structurelle de ses fondements politiques. Beaucoup d´économistes éclairés le savent et l´enseignent à leurs étudiants, mais parce que cette science humaine se veut quantitative, analytique et symptomatique, elle passe souvent à côté du principal : de l´esprit organisé de ses intentions ; de la politique économique, et la politique tout court.

Dans Monnaie, Servitude et Liberté, Joseph Tchundjang Pouémi analysait et critiquait l´implacable répression monétaire exercée sur l´Afrique. Cette répression qui était de deux genres : interne et externe. Et si les nationaux (répression interne) commettent des bévues ou des erreurs d´estimation ou de « politique adéquate » pour mettre efficacement en œuvre leurs buts, la main étrangère (répression externe), elle, tout en ayant aucun droit à intervenir ou à s´engager sur la souveraineté d´un pays, intervient cependant insidieusement (et c´est le cas flagrant pour les anciennes métropoles colonialiste) sur l´espace économique souverain des pays en voie de développement. Leurs interventions sont d´autant facilitées que les structures des jeunes pays n´étaient rien d´autre que une projection hybride de leurs intentions de mainmise et de domination. Un des exemple éloquent, et plutôt caractéristique de l´interventionnisme suggestif  français, par exemple est donné par l´auteur dans cette occasion : l´Organisation commune africaine et malgache décide de créer un centre de formation des cadres à Abidjan, précisément pour former des entrepreneurs africains. L´étude de « faisabilité » est confiée à l´Institut des hautes Etudes commerciales à Paris. Les conclusions de son représentant au conseil au conseil d´administration du centre sont formelles : « Le but de cette importante institution sera de déterminer la psychologie du consommateur africain ! » Troublant, n´est-ce pas que des entrepreneurs africains ne se voient prescrire que le rôle passif secondaire de rapporteurs de comportements. Le vœu caché et insolent du colonisateur, de l´hegémoniste résolu. Mais d´un autre côté, pourquoi les africains éprouvaient-ils toujours l´obligation de faire examiner leurs projets par les étrangers, leurs anciens colonisateurs ? N´est-ce pas là la preuve réelle que les uns étaient ancrés dans leurs complexes de domination et que vraisemblablement les autres n´arrivaient pas à se libérer de l´aliénation mentale ?

Sur une autre fausse allégation selon laquelle les africains ne savaient ou ne pouvaient pas épargner, parce que les sciences économiques enseignent que lorsque les revenus d´un pays sont bas, l´épargne est quasi inexistante, l´auteur prouve avec les chiffres indiscutables du FMI que le taux d´épargne du ghanéen est supérieur à celui du britannique et que celui de l´ivoirien est supérieur à celui du français. Faire une telle allégation revient de la pure affabulation. Mais la question qui reste posée est : pourquoi l´épargne britannique ou française sont-elles plus efficaces, tandis que celles des ghanéen et des ivoiriens reste stérile ?

Et c´est là qu´intervient la fourbe intervention politique des banques de financement commercial. Celles-ci, en effets, sont toujours détenues par les intérêts coloniaux centralisés, et au lieu de financer des projets ayant incidence et rapport économique lié au développement social du pays dans lequel elles opèrent, elles défendent plutôt les intérêts de leurs propriétaires qui sont tous en Afrique, aujourd´hui encore : pour la Belgique (Banque Bruxelles Lambert, Société générale), la France (le Crédit Lyonnais, La Banque de Paris, la Société générale).

Ces banques minent et torpédient le développement agricole et industriel de dynamisme réel et indépendant de l´Afrique noire, pour le substituer par la consommation de produits finis ou le financement d´entreprises ou de projets représentant les intérêts immédiats de leurs clients occidentaux qui eux sont liés à l´achat de produits commerciaux occidentaux. Elle ne sont ni liées, ni intéressées à l´avenir de l´Afrique ; elles ne défendent que les tantièmes et les intérêts de leurs maîtres qui eux sont ancrés et engagés dans la stratégie et les intérêts occidentaux. Il faudrait donc, pour aller de l´avant et se libérer de ce joug économique et financier occidental aliénant, se doter de banques commerciales impliquées et irrémédiablement liées aux intérêts immédiats de l´épanouissement social et au développement économique du pays dans lequel ils exercent leurs licences. Et le mieux seraient qu´elle soient contrôlées par des intérêts africains déterminés.

Sur le système monétaire international, l´auteur dit à raison : « La logique du système monétaire international veut que les pauvres prêtent aux riches, que dis-je, donnent aux riches. »

Voilà le machiavélisme scandaleux du système dans lequel nous évoluons. Et lorsque je vois que les économistes, les intellectuels, les hommes politiques qu´ils soient de l´occident ou de l´Afrique, avalisent et défendent cette douloureuse hérésie pour le monde noir, force m´est de me dire que décidément le monde occidental peut être faux et criminel. Et que l´aveugle et l´aliéné africain ne l´est pas moins.

Et je pense à ces enfants mourant de faim et d´apathie qu´on étalait dans des spots publicitaires pour éveiller la pitié et la fausse générosité occidentale, de ceux dont on étalait les blessures et les faiblesses pour mieux les avilir, briser leur personnalité et enterrer leurs droits légitimes, pendant qu´on leur volait leur dernière chemise. Ma colère atteint un niveau de dégoût qui avoisine la haine. Si ces enfants savaient que c´était avec leurs efforts, leurs derniers sous que l´occident se pavanait devant eux…et leur faisait des concerts soit disant pour les aider !

Cet ouvrage est un des meilleurs que j´aie lu pour élucider les mécanismes de répressions économiques et financiers sur l´Afrique noire, et je précise l´Afrique noire, puisque les autres, eux subissent une autre formule plus « arabisée ». Ceci met en lueur, encore une fois, le racisme latent de l´humanisme occidental.

Je remercie infiniment l´auteur Joseph Tchundjang Pouémi, ainsi que son éditeur. Même si ce n´est qu´à titre posthume ; eh oui, l´auteur a été abattu sur la rue quelques jours après l´apparition de son livre. C´est vous dire, chers lecteurs et amis de la liberté, que si vous avez du temps, lisez cet ouvrage. L´auteur s´est donné un mal évident pour vulgariser l´économie, les mécanismes financiers et les structures de répression ainsi que leur systématisme en les mettant à la compréhension du commun des mortels. Et je m´avoue moi-même séduit et flatté par ses efforts qui témoignent d´un grand amour pour la réalisation de l´homme noir, et pour la science économique en général. Et parce qu´il a payé son courage et son engagement avec la mort (comment pouvait-il en être autrement face à un système criminel et assassin), mon respect, et j´en suis persuadé aussi, le vôtre n´en est que plus élogieux.

Beaucoup de gens sous estiment le rapport financier et économique qui régit notre existence, et pourtant, il est bien simple : imaginez-vous que l´économie est assimilable à votre à notre système de circulation sanguine, à ses multiples canaux, à ses veines et au battement rythmé et régulier de son cœur. La vie, la monnaie ou le financement serait le sang constitué de globules rouges pour l´approvisionnement en oxygène ( investissement, créativité, entreprise) et les globules blanches pour la défense et lutte contre tous les dangers pouvant mettre la santé de l´existence à mal.

Et une chose est certaine, nul ne vit heureux et de bonne santé lorsque son système est malade, et personne de bonne foi ne vit avec le sang d´un autre. Surtout si celui-ci est empoisonné ou empoisonnant.

La liberté et la souveraineté d´un état, d´une nation est directement liée à sa monnaie et à la capacité de celle-ci à circuler librement pour s´atteler, se mettre au service de la réalisation de ses enfants. Croire comme le fait sournoisement l´occident en parlant de liberté, de démocratie ou de respect des droits des hommes

qu´elle peut cependant avec des méthodes criminelles nous étouffer, assassiner nos femmes et nos enfants, nous priver de notre libre et souveraine réalisation est de la pire des immoralités qui existe. Et ceci ne confirme qu´une chose : cet occident arrogant et prétentieux n´est autre qu´une culture primitive et bornée dont l´intellect étroit empêche la perception à une définition vraie et réelle de la liberté. Tout ce qu´elle nous offre et nous inculque n´est qu´un faux pernicieux qui n´entretient et ne reconnaît que ses intérêts partiaux et exclusifs.

Et cependant, nous aussi, comme toute race, comme tout peuple sur cette terre nous avons droit à la liberté ; à une vie souveraine et indépendante dénuée de pauvreté et

du mépris de quiconque. Et nous y tenons.

Musengeshi Katata

Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu

Monnaie, servitude et liberté aux Editions Menaibuc ISBN 2-911372-16-6