25 février 2006
Monnaie, Servitude et Liberté.
Sur ce brillant ouvrage de Joseph Tchundjang Pouémi.
Rapport absolu entre la souveraineté et la monnaie
« Il n´y a pas de moyens plus subtils, plus sûrs de miner les bases existantes de la société que de vicier sa monnaie. Le procédé engage toutes les forces cachées des lois économiques dans le sens de la destruction, et il le fait d´une manière qu´aucun homme sur un million ne peut déceler » Lénine
Le rapport qui existe entre la monnaie d´un pays et son pouvoir est un rapport de réalisation et d´équivalence dynamique ; il reflète, dans sa portée et ses intentions autant la logique que la philosophie structurelle de ses fondements politiques. Beaucoup d´économistes éclairés le savent et l´enseignent à leurs étudiants, mais parce que cette science humaine se veut quantitative, analytique et symptomatique, elle passe souvent à côté du principal : de l´esprit organisé de ses intentions ; de la politique économique, et la politique tout court.
Dans Monnaie, Servitude et Liberté, Joseph Tchundjang Pouémi analysait et critiquait l´implacable répression monétaire exercée sur l´Afrique. Cette répression qui était de deux genres : interne et externe. Et si les nationaux (répression interne) commettent des bévues ou des erreurs d´estimation ou de « politique adéquate » pour mettre efficacement en œuvre leurs buts, la main étrangère (répression externe), elle, tout en ayant aucun droit à intervenir ou à s´engager sur la souveraineté d´un pays, intervient cependant insidieusement (et c´est le cas flagrant pour les anciennes métropoles colonialiste) sur l´espace économique souverain des pays en voie de développement. Leurs interventions sont d´autant facilitées que les structures des jeunes pays n´étaient rien d´autre que une projection hybride de leurs intentions de mainmise et de domination. Un des exemple éloquent, et plutôt caractéristique de l´interventionnisme suggestif français, par exemple est donné par l´auteur dans cette occasion : l´Organisation commune africaine et malgache décide de créer un centre de formation des cadres à Abidjan, précisément pour former des entrepreneurs africains. L´étude de « faisabilité » est confiée à l´Institut des hautes Etudes commerciales à Paris. Les conclusions de son représentant au conseil au conseil d´administration du centre sont formelles : « Le but de cette importante institution sera de déterminer la psychologie du consommateur africain ! » Troublant, n´est-ce pas que des entrepreneurs africains ne se voient prescrire que le rôle passif secondaire de rapporteurs de comportements. Le vœu caché et insolent du colonisateur, de l´hegémoniste résolu. Mais d´un autre côté, pourquoi les africains éprouvaient-ils toujours l´obligation de faire examiner leurs projets par les étrangers, leurs anciens colonisateurs ? N´est-ce pas là la preuve réelle que les uns étaient ancrés dans leurs complexes de domination et que vraisemblablement les autres n´arrivaient pas à se libérer de l´aliénation mentale ?
Sur une autre fausse allégation selon laquelle les africains ne savaient ou ne pouvaient pas épargner, parce que les sciences économiques enseignent que lorsque les revenus d´un pays sont bas, l´épargne est quasi inexistante, l´auteur prouve avec les chiffres indiscutables du FMI que le taux d´épargne du ghanéen est supérieur à celui du britannique et que celui de l´ivoirien est supérieur à celui du français. Faire une telle allégation revient de la pure affabulation. Mais la question qui reste posée est : pourquoi l´épargne britannique ou française sont-elles plus efficaces, tandis que celles des ghanéen et des ivoiriens reste stérile ?
Et c´est là qu´intervient la fourbe intervention politique des banques de financement commercial. Celles-ci, en effets, sont toujours détenues par les intérêts coloniaux centralisés, et au lieu de financer des projets ayant incidence et rapport économique lié au développement social du pays dans lequel elles opèrent, elles défendent plutôt les intérêts de leurs propriétaires qui sont tous en Afrique, aujourd´hui encore : pour la Belgique (Banque Bruxelles Lambert, Société générale), la France (le Crédit Lyonnais, La Banque de Paris, la Société générale).
Ces banques minent et torpédient le développement agricole et industriel de dynamisme réel et indépendant de l´Afrique noire, pour le substituer par la consommation de produits finis ou le financement d´entreprises ou de projets représentant les intérêts immédiats de leurs clients occidentaux qui eux sont liés à l´achat de produits commerciaux occidentaux. Elle ne sont ni liées, ni intéressées à l´avenir de l´Afrique ; elles ne défendent que les tantièmes et les intérêts de leurs maîtres qui eux sont ancrés et engagés dans la stratégie et les intérêts occidentaux. Il faudrait donc, pour aller de l´avant et se libérer de ce joug économique et financier occidental aliénant, se doter de banques commerciales impliquées et irrémédiablement liées aux intérêts immédiats de l´épanouissement social et au développement économique du pays dans lequel ils exercent leurs licences. Et le mieux seraient qu´elle soient contrôlées par des intérêts africains déterminés.
Sur le système monétaire international, l´auteur dit à raison : « La logique du système monétaire international veut que les pauvres prêtent aux riches, que dis-je, donnent aux riches. »
Voilà le machiavélisme scandaleux du système dans lequel nous évoluons. Et lorsque je vois que les économistes, les intellectuels, les hommes politiques qu´ils soient de l´occident ou de l´Afrique, avalisent et défendent cette douloureuse hérésie pour le monde noir, force m´est de me dire que décidément le monde occidental peut être faux et criminel. Et que l´aveugle et l´aliéné africain ne l´est pas moins.
Et je pense à ces enfants mourant de faim et d´apathie qu´on étalait dans des spots publicitaires pour éveiller la pitié et la fausse générosité occidentale, de ceux dont on étalait les blessures et les faiblesses pour mieux les avilir, briser leur personnalité et enterrer leurs droits légitimes, pendant qu´on leur volait leur dernière chemise. Ma colère atteint un niveau de dégoût qui avoisine la haine. Si ces enfants savaient que c´était avec leurs efforts, leurs derniers sous que l´occident se pavanait devant eux…et leur faisait des concerts soit disant pour les aider !
Cet ouvrage est un des meilleurs que j´aie lu pour élucider les mécanismes de répressions économiques et financiers sur l´Afrique noire, et je précise l´Afrique noire, puisque les autres, eux subissent une autre formule plus « arabisée ». Ceci met en lueur, encore une fois, le racisme latent de l´humanisme occidental.
Je remercie infiniment l´auteur Joseph Tchundjang Pouémi, ainsi que son éditeur. Même si ce n´est qu´à titre posthume ; eh oui, l´auteur a été abattu sur la rue quelques jours après l´apparition de son livre. C´est vous dire, chers lecteurs et amis de la liberté, que si vous avez du temps, lisez cet ouvrage. L´auteur s´est donné un mal évident pour vulgariser l´économie, les mécanismes financiers et les structures de répression ainsi que leur systématisme en les mettant à la compréhension du commun des mortels. Et je m´avoue moi-même séduit et flatté par ses efforts qui témoignent d´un grand amour pour la réalisation de l´homme noir, et pour la science économique en général. Et parce qu´il a payé son courage et son engagement avec la mort (comment pouvait-il en être autrement face à un système criminel et assassin), mon respect, et j´en suis persuadé aussi, le vôtre n´en est que plus élogieux.
Beaucoup de gens sous estiment le rapport financier et économique qui régit notre existence, et pourtant, il est bien simple : imaginez-vous que l´économie est assimilable à votre à notre système de circulation sanguine, à ses multiples canaux, à ses veines et au battement rythmé et régulier de son cœur. La vie, la monnaie ou le financement serait le sang constitué de globules rouges pour l´approvisionnement en oxygène ( investissement, créativité, entreprise) et les globules blanches pour la défense et lutte contre tous les dangers pouvant mettre la santé de l´existence à mal.
Et une chose est certaine, nul ne vit heureux et de bonne santé lorsque son système est malade, et personne de bonne foi ne vit avec le sang d´un autre. Surtout si celui-ci est empoisonné ou empoisonnant.
La liberté et la souveraineté d´un état, d´une nation est directement liée à sa monnaie et à la capacité de celle-ci à circuler librement pour s´atteler, se mettre au service de la réalisation de ses enfants. Croire comme le fait sournoisement l´occident en parlant de liberté, de démocratie ou de respect des droits des hommes
qu´elle peut cependant avec des méthodes criminelles nous étouffer, assassiner nos femmes et nos enfants, nous priver de notre libre et souveraine réalisation est de la pire des immoralités qui existe. Et ceci ne confirme qu´une chose : cet occident arrogant et prétentieux n´est autre qu´une culture primitive et bornée dont l´intellect étroit empêche la perception à une définition vraie et réelle de la liberté. Tout ce qu´elle nous offre et nous inculque n´est qu´un faux pernicieux qui n´entretient et ne reconnaît que ses intérêts partiaux et exclusifs.
Et cependant, nous aussi, comme toute race, comme tout peuple sur cette terre nous avons droit à la liberté ; à une vie souveraine et indépendante dénuée de pauvreté et
du mépris de quiconque. Et nous y tenons.
Musengeshi Katata
Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu
Monnaie, servitude et liberté aux Editions Menaibuc ISBN 2-911372-16-6
L´aliénation et sa naiveté
Extrait des Cercles Vicieux III
Tout ce qui brille n´est pas or
Mbo et Lou mangèrent de bon appétit ; Mbo, à la grande joie de Lou, avait fait le repas qui était succulent, ce qui le fit monter encore d´un cran dans l´admiration que lui portait son jeune ami. Après le café, ils allèrent ensemble promener à l´étang et lorsqu´ils revinrent, Mbo entra pour la première fois dans le bureau de son hôte. Lou le vit parcourir la bibliothèque avec un soin particulier, lentement, comme quelqu´un à l´affût. Il releva le recueil des poèmes de Garvey et le garda dans sa main, puis s´arrêtant devant chaque portrait au mur il donna à chacun son nom, même à Emmett Till; ce qui fit une joie énorme à Lou. Mais ce qui s´en suivit le laissa perplexe. Mbo s´excusa avec son livre et sortit sur le jardin. Lou le vit parcourir la cour et se diriger vers l´étang. Deux heures plus tard, il revint, prit place au salon du la bibliothèque et demanda à boire.
- C´est très beau, chez toi…l´étang et le bois sont merveilleux, commença-t-il ; on doit bien s´y reposer ou se promener. Y a-t-il de poissons ?
- Oh, oui ; je m´en suis personnellement rendu compte, répondit Lou en servant le jus d´orange.
N´y tenant plus, Lou posa la question qui lui brûlait les lèvres :
- Mbo, comment en sortirons-nous, de ce bourbier ?
Mbo sourit faiblement, comme quelqu´un qui se réservait :
- Il le faut…il y a toujours une solution à un problème…quel qu´il soit. La question la plus importante est cependant celle-ci : apportons-nous la solution optimale pour résoudre le mal ? Là, dit-il avec conviction, là est notre choix impératif.
Ils parlèrent longtemps, comme si le temps, pour ces deux hommes, avait cessé d´exister ; seules comptaient les raisonnements, les pensées et leurs tributs rationnels de prémisses, de questionnements, de logiques controverses aux conclusions parfois déroutantes.
Vers 22 heures, Mbo lui avoua soudain :
- Ce que tu vois actuellement en Afrique, c´est peut-être la fin de la naïveté. Cela fait mal, je le sais, mais c´est peut-être nécessaire…ce qui me chagrine et me révolte à la fois, c´est que les vrais responsables de ces crimes restent invisibles, à l´abri de toute conséquence de poursuites juridiques. Ce sont des criminels de droit commun au sens universel.
- C´est exactement ce qui me dérange : de savoir que je me trouverai demain devant des
gens auxquels je serrerai la main tout en sachant que parmi eux se trouvaient des criminels invétérés…des assassins. Moi ça me dérange énormément. J´aurai l´impression, Mbo, de livrer l´avenir de mon fils aux crocodiles du fleuve. S´ils sont toujours là, qu´est-ce qui me dit qu´ils ne s´en prendront pas à mon fils, ou à ses amis ?
Un long silence traversa la pièce ; Lou se leva et se versa un verre de vin. Et pendant qu´il marchait de long en large, il ne cessa de se dire intérieurement : n´est-ce pas l´erreur fondamentale de l´Afrique de croire que la liberté se ferait par d´autres, sans qu´une projection réelle de la sienne ne soit exprimée et clairement imposée ? Ne pas savoir tirer leçon de ses expériences les plus douloureuses ; quatre cents ans d´esclavage et d´humiliation furent suivis par une nouvelle humiliation : la colonisation qui prit aussi son siècle ; puis vinrent les excédents et la corruption mercantiliste occidentale institutionnalisée qui nous ruina les réserves monétaires et les accumulations, tandis que la valeur monétaire était contrôlée et ruinée à loisir par de faux marchands d´indépendance et de liberté. Dieu du ciel, quand commencerons-nous à nous protéger, à nous opposer à cette discrimination, à cet utilitarisme infamant qui nous détruisait lentement mais sûrement. Quand ? De là à penser que le nègre était idiot, il n´y avait que deux pas. Aucun peuple ne se laisse avilir, humilier à ce point sans que son intelligentsia ne s´organise pour se préserver de la prochaine visite infamante. Mais existait-elle seulement, cette éminence grise de la société qui avait la responsabilité d´interpréter le passé pour défendre le présent et préserver l´avenir ?
Elle existait, sûrement ; sinon, pourquoi avait-on assassiné Patrice Lumumba, Malcolm X, Martin Luther King ? Comme le disait un représentant du Mississippi à Washington : « Quand un noir a des idées, la meilleure chose à faire est de le mettre sous terre le plus vite que possible ». Primitive et criminelle conception de l´existence.
Ou encore, sous la peur ou le complexe inexplicable de la révolte imminente, un témoin blanc, au cours d´un procès de lynchage, rapportait : « les blanc ne pourront plus vivre dans ce pays si nous laissons les noirs prendre de l´importance ». Une façon comme une autre d´étouffer des revendications légitimes tout en brandissant des allégations gratuites, plus propice à cultiver l´hystérie criminelle, qu´à rendre justice et à préserver un ordre social digne de sa propre constitution.
Près d´un siècle plus tard, lors de la réhabilitation d´Ed Johnson lynché injustement, le juge Meyers de Chattanooga, en condamnant le sheriff qui avait autorisé le lynchage du pauvre, reconnaissait : « Il fallait à la communauté blanche un noir, pas nécessairement celui de la personne qui avait commis le crime »
Aux Etats-Unis, comme dans tous les territoires de repeuplement par l´esclavage, ainsi que dans l´Afrique de la colonisation, la logique était restée la même : celle de la destruction de toute conscience, de toute identité de l´homme noir qui tendait à la liberté ou à l´aspiration d´une meilleure existence. L´intelligentsia existait donc, mais elle avait été décimée ; et aujourd´hui, qu´en était-elle devenu d´elle ? Quand on voit un Louis Michel, ancien premier ministre belge et actuel commissaire européens aller faire des leçons de démocratie et de vote au Congo en 2005, on se demande si parfois la Belgique ne cesserait pas de s´ingérer dans la politique d´un pays indépendant, surtout si, cette Belgique avait fait assassiner son plus grand leader : Patrice Lumumba. Incorrigibles jusqu´au bout du ridicule ?
Mbo, calmement, s´était mis à lire John Henrik Clarke. Le temps passa sans que personne ne parla, puis Mbo se leva soudain et dit :
- Que dirais-tu de dormir à la belle étoile ?
Lou le regarda sidéré, puis il accéda au curieux désir de son visiteur : il alla dans cave et revint avec une tente de camping, deux couchettes, des lampes de poche…
- N´oublies pas de prendre cette bonne bouteille de cognac, conseilla Mbo ; nous allons camper à l´étang…
- Ah bon, allons-y accepta Lou…
Arrivé à l´étang, Lou actionna les lumières électriques cachées dans les buissons.
- Mon Dieu, s´exclama Mbo ; tout semble bien illuminé chez vous…l´étang est-il profond ?
- Oh oui…deux mètres, si je me souviens bien.
- Eh bien, dans ce cas, on peut s´y baigner…releva Mbo.
- Oui, évidemment.
Lou regarda son visiteur se déshabiller en entrer dans l´eau froide ; il nagea quelques minutes, puis sortit de l´eau.
- Tu devrais essayer…l´eau est froide mais rafraîchissante.
Lou hésita, déconcerté : que faisait donc leur piscine de l´autre côté de la propriété, ou à la cave ?
Bon gré mal gré, il suivit le conseil de Mbo ; lorsqu´il sortit de l´eau, Mbo lui tendit un verre de cognac qu´il prit avec empressement. Et étrangement, il se sentit soudain mieux dans la couverture de campagne. Mbo fit quelques blagues qui plurent beaucoup à Lou et les firent rire tous les deux généreusement. La nuit avait cessé d´être étrangère, elle était devenue complice, enjouée et pleine d´humour.
Ils causèrent et parlèrent de choses et d´autres, puis Mbo lui avoua :
- Lou, si tu savais à quel point notre douleur nous ronge et nous consume…
Nul peuple dans l´univers n´a été autant éprouvé par l´histoire…A croire que réellement la race noire est maudite…
- Sommes-nous maudit ? Demanda Lou quelque peu scandalisé.
Mbo se mit à rire librement, sans doute amusé par les traits de son hôte.
- Mais pas du tout… ! Tout cela n´est qu´un vicieux concours de circonstance…rien de tout cela n´est une damnation. Peut-être que certaines personnes, pour justifier leur complexes envers la race noire, entretiennent ce genre d´élucubration, mais tranquillises-toi, ce n´est qu´affabulations gratuites.
Et il se mit de nouveau à rire, mais cette fois, il ne fut pas seul.
- Ce mal, dit un moment plus tard Mbo, nous touche plus que d´autres parce que nous savons certaines choses, et parce que notre intelligence sait qu´on aurait pû se l´éviter…
- Mais pourquoi n´arrivons-nous pas à nous y organiser que diable, ceux qui meurent de faim, ceux qui meurent du sida, les analphabètes désorientés…ce sont tout de même nos enfants, nos amis, nos frères !
Silence. Mbo se contenta de boire son cognac à petites gorgées précieuses. Puis il resta longtemps à observer la surface de l´étang, là où les roses d´eau dansaient sous la brise impénitente de la nuit. Au bout d´un long moment il rassura :
- Nous en sortirons, ne t´en fais pas…nous y veillerons. Mais l´épreuve a aussi sa fonction. Comment va ton ami l´américain ?
Changerait-il de sujet, pensa Lou pour se défile ? Quelque peu exaspéré, il répondit :
- Très bien j´espère ; je lui ai écrit dernièrement…
Il lui parla de Laurence et du contenu de sa lettre. Il se contenta tout le temps d´acquiescer,
Puis il lança :
- Je crois que vous allez avoir une correspondance intéressante…l´histoire de la lutte afro américaine pour la liberté et la reconnaissance des droit civils est un agenda précieux de l´histoire de l´homme noir.
Ils s´allongèrent dans leurs couchettes, à l´abri de la tente. Lou parla de son projet à son ami ; celui-ci le trouva très intéressant et lui promit d´en parler aux autres afin qu´ils lui prêtent bonne main.
- Ne les sous estime pas, Lou ; ce sont des chimistes, des biologistes méconnus, mais ils sont étonnant tu t´en rendras compte. Ils peuvent te rendre des services formidables.
- Je n´en doute pas…j´aurai vraiment besoin d´aide pratique spécialisées sur place.
- Eh bien, tu peux compter sur eux ; je vais m´en charger.
Plus tard, lorsque les sourcils lourds Lou s´abandonnait lentement au sommeil, il entendit la voix de son ami dire :
- L´acquisition, la conquête de la raison existentielle de légitimation historique est un bien douloureux processus, Lou ; pour certains peuples elle se fait par « l´autre » que l´on voue à tous les maux, ou dans le processus de légitimation déictique. Mais sa vocation la plus réalisante se trouve dans la réalisation existentielle tout court, l´acte émancipant d´épanouissement, de jouissance et de défense de l´existence sensible vers son point le plus harmonieux, à sa valeur de plénitude la plus riche. Ce que tu vois en Afrique…et qui nous fait tous souffrir, c´est la renaissance douloureuse d´un continent bafoué, avili, trompé ; un continent dont les enfants qui vont y voir le jour, ont l´enfer derrière eux…Plus rien ne peut les effrayer, plus rien ne peut les amoindrir…des enfants qui ont tout à gagner.
Lou se frotta les yeux pour se maintenir éveillé : enfin, parlerait-il, dirait-il ce que Lou attendait de lui ? Lou s´était tout oreille. Mbo continua :
- Les erreurs et les carences de notre culture plutôt verbale que cryptographique, tu la connais, nous n´y reviendrons plus, et cependant, cela nous a retenu d´accumuler la connaissance et d´objectiver la pensée…toujours se confier à des griots dont la mémoire et l´interprétation des sens et du contenu pouvaient avoir connu l´intermède du vin de palme, ou quelques fantaisies personnelles…c´était s´exposer au bon hasard la mémoire. Vérifier tout cela devenait un défi. Le dernier remarquable effort de créer une écriture, en Afrique, revient au talentueux Njoyo, roi des Bamoun, au Cameroun ; né en 1876, il monta son trône à l´âge de 19 ans. Et après avoir simplifié par six fois l´écriture qu´il avait fondée, et qui comptait, à la fin, 80 lettres ; il fut détrôné et confiné par les français en exil à Yaoundé où il mourut le 30 Mai 1933. Et soit dit en passant, ce fut l´inventeur du moulin à maïs.
Mbo se tut, peut-être réfléchissait-il ou simplement essayait-il de se mettre dans la peau de ce roi talentueux admiré par les allemands, craint et évincé par les français pour son esprit d´organisation, sa créativité innovatrice et son sens dérangeant d´indépendance et de liberté.
Mais tout cela, malgré qu´il en prit connaissance avec une certaine fierté, ce passé ne satisfaisait plus Lou. De l´Afrique, de son histoire et de son passé, il avait l´impression de se trouver devant une femme enceinte qui accoucha d´un enfant trop sensible, trop faible pour survivre dans un monde rude, sans éthique et sans morale qui le jeta en pâture aux vautours esclavagistes ou colonialistes, à une nuée sauvage et sans égard qui le plongea dans des douleurs sans fin. Et maintenant que l´Afrique était de nouveau enceinte, on se demandait quelle serait sa progéniture. Oui, Lou pensait que Mbo avait trouvé l´ allégorie exacte de ce continent, celle de la mère aimante qui espérait que ses vœux se réaliseraient enfin par la naissance d´un enfant fort, intelligent, créatif, rebelle et épris de lui-même et des siens au point qu´il se mettrait hâtivement à l´œuvre pour les protéger et leur donner un champs de réalisation généreux et libre. Tout cela pourrait-il se réaliser, ou n´était-ce qu´un rêve, une prière de mère éprouvée qui caressait chaque soir son ventre arrondi par ce fruit attendu de l´amour dont elle espérait qu´il viendrait assouvir ses attentes. Les attentes de tout un continent qui souhaitait que ce nouveau né ait la bravoure d´un Shaka, la témérité d´un Malcolm X, la passion d´un Patrice Lumumba, le cœur d´un Martin Luther King, le réalisme d´un Marcus Mosiah Garvey, la sauvegarde d´une Harriet Tubman…Dieu du ciel, où et quand naîtrait-il cet enfant élu ; on entendait déjà les veines douloureuses de la mère !
Mbo continua d´une voix impersonnelle, comme assise sur un nuage indolent :
- …les autres erreurs, tu les connais aussi : la suivante est que nous tardons trop à détrôner notre naïveté, à tuer tout ce qui, en nos habitudes antérieures ou dans nos traditions, ne nous aide pas à réaliser nos buts. Ou tous ce qui nous enferme à l´enseigne de l´ignorance ou de l´inefficacité dans un monde rationnel, profondément technique et créatif.
La troisième et la plus perfide de toutes, est de nous être laissé inculquer le dogme selon lequel Dieu est blanc ; ceci a eu des conséquences psychologiques, métaphysiques, morales et intellectuelles destructives sur notre personnalité en tant que race noire en nous suggérant, dans notre subconscient, que nous n´étions pas des enfants de Dieu, puisqu´il était blanc, comme Jésus, comme l´esclavagiste arabe ou blanc l´imposèrent sous peine de mort et d´exclusion. Et si nous n´étions pas des enfants de Dieu, nous étions maudits ou voués à servir de paillasson à ceux qui étaient des enfants de Dieu. Cette Shoah ségrégative et injurieuse a été inventée par l´homme blanc pour exercer tous ses méfaits, que ce fut à l´endroit des juifs ou à celle des noirs. Quand on veut noyer son chien, on l´accuse de rage, c´est bien connu. En réalité, tout cela ne fut qu´une mise en scène d´un utilitarisme déshumanisant et criminel.
Il se tut quelques minutes, puis reprit :
- Ils s´appellent tous Bienfait, Parfait, Céleste ou Célestin, Apollon ou Apolline, Déogratias, Clément, Modeste, François, Catherine, Henri…et encore ; mais personne d´eux ne sait qu´en réalité tous ces noms leur empêchent d´être, d´avoir accès à eux-mêmes, d´être les enfants légitimes de Dieu autrement qu´avec le cachet chrétien comme ils l´étaient avant la colonisation musulmane ou chrétienne ; avant que toutes ces peaux blanches ne viennent leur estampiller leur cachet en leur donnant une référence autorisant leur bienveillante reconnaissance existentielle spirituelle.
En vérité, si Dieu existe, il est plus grand que l´islam, plus grand que le christianisme ; il est à la fois le tout et la partie, la pluralité et la différence, et il est aussi…noir !
Et il n´appartient à aucune race sur cette terre de se substituer à Dieu pour vilipender, dénigrer ou soumettre quelque race que ce soit ; celui qui se conduit de la sorte fait parjure à la grandeur et à la multitude de la création. Et s´il ne peut pas dominer ses bas instincts, parce que son mode de vie l´entend ainsi, son bon plaisir ou son étroitesse d´esprit, il peut toujours soumettre ses propres enfants à l´esclavage ou à la nullité : ce sont les siens ; les autres, ce sont des créatures de Dieu, pas de qui que ce soit.
- Si Dieu existe…lâcha Lou.
Mbo se mit grassement à rire, et répliqua :
- Et s´il n´existe pas, pourquoi les noirs ou quelque race que ce soit se laisserait-elle subjuguer par une autre ? Aucune raison n´est-ce pas ? Eh bien, vois-tu ; avec ou sans Dieu, tout acte de domination ou de refus de liberté à un être humain, à une race, est un acte injurieux et injustifiable.
Dans le noir de la nuit, Lou sourit : c´était bien lui, le gourou ; maintenant, il reconnaissait ses pas félins dans la dialectique. Une logique sans faille, aussi simple que l´eau limpide de l´étang tranquille au jardin proche. Et tranquillement, il s´endormit.
Mais le lendemain matin, au déjeuner, Lou demanda à Mbo :
- Mais que ferons-nous donc toute cette génération avide d´elle-même, celle qui avait perdu son identité originelle de créativité spirituelle, morale, sociale ? Comment lui rendre sa personnalité historique, si toutes les prémisses, si tous les instruments de sa quête lui ont été volé ou déformés ?
- Ca, dit Mbo en plissant les traits, c´est notre drame…ce ne sera pas facile d´effacer les traces traîtresses de la soumission au Pouvoir Blanc…Cette castration spirituelle est des plus destructive. Il faudra beaucoup d´amour et de compréhension pour leur faire comprendre que le centre de leur vie, ce n´est ni Paris, ni à Washington, ni Berlin, ni à Bruxelles mais bien en Afrique ou en eux-mêmes ; là où ils vivent, dans la société qui les héberge, dans la couleur de peau qui est la leur et qui est tout aussi naturelle que celle du voisin. Et ça commence par ces banques commerciales qui expatrient trop joyeusement à l´étranger le capital africain…ou qui se refusent à financer l´épanouissement de la société africaine dans ses désirs et ses traditions…sous prétexte que seuls la vie occidentale et ses valeurs compte. Quand au Pouvoir Blanc, il serait temps de lui faire comprendre qu´un africain veut le rester, pas seulement avec sa peau ; il l´est avec son cœur, sa langue, son histoire, ses traditions…et que si cet occidental, ancien esclavagiste et ancien colonialiste veut continuer à chanter liberté et démocratie, il doit apprendre à changer, à respecter l´identité de ses partenaires, leur histoire, leur réalisation et ne pas croire que tout le monde est à son service, que tout le monde entier lui appartient ; si c´est ça la démocratie, eh bien il mène les gens plutôt en bateau.
- Tu crois vraiment que la guerre des cultures et des religions qui se mène depuis des siècles s´arrêtera ? Demanda Lou sceptique.
- Ère primitive que tout cela, ère de rationalité étroite et bornée ; le monde évolue…Quiconque veut garder ses amis les respecte, c´est bien connu. Et l´occident gourmand et gloutonnant aura besoin de clients. La Chine arrive, l´Inde aussi, et Taiwan, et le Brésil…L´Afrique aujourd´hui abattue, se relèvera…ça va devenir étroit sur le marché international. Celui qui n´est pas estimé, celui qui ne respecte pas les autres va bientôt se retrouver seul chez lui à cuver sa solitude et restera assis sur ses invendus. Ca peut faire bien mal…les invendus. Pourquoi crois-tu que la France devient si compréhensive pour l´Afrique ? Il se sont rendus compte qu´à la longue ce sont les africains qui achètent chez elle, parlent sa langue ; ce ne sont ni les américains, ni les allemands, ni les anglais et encore moins les autres européens : ils produisent eux-mêmes, et ne parlent que leur langue…faut-il alors continuer à appauvrir l´Afrique, son client favori ?
- Il faut être bien bête…ces temps sont révolus. Si les européens avaient traités l´Afrique avec considération pour son avenir et ses sociétés ; nous n´en serions pas là aujourd´hui : l´Afrique serait à même de consommer et d´acheter, au lieu de tendre perpétuellement la main. Et tu vois, ni l´esclavage, ni la colonisation n´a débouché sur l´industrialisation et le progrès ; c´est bien la preuve que ce sont des hérésies. A force d´être gourmand, cupide et insatiables, les européens ont étouffés l´Afrique, et maintenant que la concurrence se fait ardue, ils commencent lentement à regretter leur boulimie. Racisme et discrimination, ça peut aveugler bêtement.
- Ou la folie des grandeurs, ajouta Lou.
- Mais oui ; mais voyons voir si cette folie des grandeurs leur débarrassera de leurs invendus…attention, les enfants : la Chine arrive et avec elle un tout autre vent de l´histoire.
- Holger, un ami médecin allemand dit que l´occident va bientôt venir pleurer devant les portes de l´Afrique…il pense qu´ils veulent se faire un bouclier agricole…
Mbo se mit à rire :
- Dis-lui qu´il a bien vu ce qui se passe. Mais cette fois-ci ils se mordront les doigts ; ils ne pourront plus assassiner, voler piller et avilir la bible à la main tout en parlant de civilisation. Cette hérésie là, c´est du café froid. Sans abandonner leurs complexes et leur christianisme primitif, ils vont aller à la pêche…et attendre longtemps que le poisson ne morde à l´hameçon. Ne serait-il pas mieux de créer un partenariat équitable et honnête ? Une véritable mise à jour d´idées, d´intentions organisées et gérées par le respect mutuel ?
C´était un beau dimanche ; Lou proposa à son ami de faire une longue promenade à vélo. Celui-ci accepta volontiers. Ils dînèrent dans la nature, en pique nique et s´abreuvèrent du riche paysage bordelais. Au retour, le soir, chacun se doucha et se jeta avec joie dans la lecture d´un livre.
Curieux ménage, pensa Lou ; chacun semblait apprécier la compagnie de l´autre et même la rechercher, mais le désir de solitude personnelle, d´être seul avec soi-même
était tout autant important. Lou avait alors l´impression qu´il ne connaissait pas l´homme qui se trouvait devant lui, tant celui-ci s´était renfermé sur lui-même pour mûrir ou cultiver quelques pensées. En famille, c´était rarement le cas ; Malaïka venait toujours lui demander ce qu´il pensait, à quoi il pensait. Et parfois elle ne lâchait prise que lorsqu´il lui avait vraiment dit de quoi il s´agissait. Parfois il lui soufflait dans l´oreille une réponse osée, ce qui l´enchantait ou la taquinait, selon le cas ; et cependant Lou aimait ce désir de rapprochement continu qui animait sa femme comme quelqu´un qui ne veut pas laisser rompre un contact, un lien précieux. Il avait appris lui aussi à jouer ce jeu, à la surprendre et à lui demander ce qu´elle pensait ; étonnamment, elle réagissait tout à fait comme lui : elle en profitait pour lui faire partager un souci, se pressait, avec forte argumentation féminine à lui avouer ses sentiments ou flirter à l´inattendue, ou elle se rapprochait tout simplement de lui pour savoir ce qui le tourmentait, lui. La famille ou la conjugalité, c´est bien autre chose que l´amitié, tout autre chose. Avec sa femme, Lou échangeait non seulement ses tourments, ses appréhensions, ses attentes et cherchait à mieux la connaître, à trouver le meilleur langage qui menait à son cœur et peut-être à son âme. Un va et vient attentionné. La recherche d´une communion homogène, complice. C´étai autre chose qu´une amitié intellectuelle et ses échanges d´idées et de rationnelles structures.
Lorsque Mbo eut découvert les avantages de la précieuse installation de télécommunication de la villa, il en usa avec joie et appela ses amis du monde entier ; Lou s´étonna sur tous ceux avec lesquels il entretenait une correspondance suivie.
- Tu ne crains pas une note de …demanda-t-il ?
- Pas le moins du monde ; j´ai un contrat avec les PTT, et de toutes les façons, ce n´est pas moi qui paie, c´est la société Charles Legrand qui honore les factures.
- Ca, c´est une vie qui me plairait aussi, dit Mbo en riant…oui, c´est un coup qui me ferait grand bien.
Et il se remit à profiter des avantages de la vidéophonie.
Le soir, après un bon verre de vin et quelques bonnes histoires toutes marantes les unes que les autres, Mbo lui raconta la dernière :
- …Claude alla tout joyeux chez lui et avoua à sa femme qui s´étonnait de son euphorie : - Marie, Marie ; Dieu m´a choisi…Dieu a entendu notre prière, il nous exhausse nos rêves ! De quoi parles-tu, expliques-toi, demanda sa femme. Dieu m´a béni, il m´a envoyé un blanc qui veut nous offrir une voiture neuve. Quoi, une voiture neuve, rêverais-tu ? Mais pas du tout ! Je n´ai qu´à remplir et faire signer certains documents à mon Directeur et au ministre…et tous nous recevrons des Mercedes neuves ; flambant neuves, dernier modèle !
Oh, mon Dieu, et où sont ces papiers ? Au bureau, dans mon tiroir. J´espère que tu l´as verrouillé ? Ne te fais pas de soucis, deux fois plutôt qu´une. Cette voiture, je la veux ! Sa femme l´embrassa : Mon chéri, nous pourrons enfin impressionner nos voisins, surtout celui de la maison du coin qui se pavane toujours avec sa vieille Toyota fumante, mon Dieu ; tu ne vas pas louper cette chance, n´est-ce pas ?
Quelques semaines plus tard, le mari fait son entrée chez lui en souriant : - Marie, Marie ; ma chérie, viens voir ce qui brille devant notre porte ! Sa femme sortit : pas possible, oh, mon Dieu…Dieu existe vraiment ! Oh, mon chéri, puis-je m´habiller rapidement afin que nous visitions ma mère, ma sœur, et ma tante…Mais oui, répondit le mari, dépêches-toi ; elle est climatisée…sans bruit, musique, téléphone…Oh, mon Dieu…Allah mbudillah ! Dieu est grand. Fiers et démonstratifs, Claude et Marie ainsi que leurs deux enfants montèrent dans leur voiture neuve et firent le tour de parents émerveillés, pleins de compliments et de respect.
Claude avait oublié de dire à sa femme en quoi consistaient en fait ces signatures qui rapportaient autant joie mobile. Il s´agissait d´un achat d´une centaine de voitures Mercedes pour les généraux de l´armée, les hauts fonctionnaires de ministères…les dignitaires du régime Mobutu et ceux du parti …ainsi que leurs multiples concubines. En place de financement de chemins de fer…Dieu existe, je veux bien le croire, j´en suis persuadé ; je n´en ai jamais douté, pas du tout ! Continuera Claude à clamer à l´église le dimanche, quand ses amis se penchaient sur sa nouvelle et étincelante limousine.
La belle escroquerie, ajouta Mbo à la fin. Et tout à coup il se mit à rire de toutes ses belles dents :
- Dieu est grand, Dieu est grand ; l´homme blanc a frappé à ma porte et m´a apporté la bonne nouvelle. Dieu est grand, Dieu est grand !
Devant la danse grotesque qu´esquissa Mbo, Lou fondit lui aussi dans un fou rire nerveux.
A la fin ils se regardèrent tous les deux avec pitié : le pauvre idiot de Claude…s´il savait seulement ce qu´il venait de faire. Et tandis que Claude et ses chefs se réjouissaient de la technologie allemande, les paysans qui attendaient vainement que leurs produits soient acheminés vers les marchés, eux, ne verront pas arriver le chemin de fer. Le Dieu blanc l´a vraisemblablement voulu ainsi.
Lorsque le calme fut revenu, Lou demanda à son ami :
- Mbo, que penses-tu de la Théologie de la Libération ?
Tout à coup Lou, Lou cru voir dans les yeux de son interlocuteur une flamme mauvaise, une sorte de signal d´alarme qui annonçait chez lui l´exaspération ou la colère. Il se domina cependant et s´efforça, d´une voix posée, à répondre :
- Cette habitude de courir le subsidiaire plutôt que de défendre le principal…Mon Dieu, Lou ; tu ne vas pas me faire cela…Passe encore que les gens portent des noms coloniaux, qu´ils parlent la langue du maître au lieu de soigner la leur : celle qui porte leur véritable texture sensible, leur racines, leur rationalité…qu´ils entretiennent la culture du maître, et apprennent son histoire mieux qu´ils ne connaissent la leur, celle de leurs ancêtres…de tous cela je suis encore tolérant. Je passe l´éponge, à condition que des résultats concrets, réalisant y répondent. Mais lorsque le mutant place au dessus de lui, dans sa spiritualité absolue, un Dieu qui n´avait ni la couleur de sa peau, ni ses désirs, ni ses attentes…Un Dieu qui lui fut inculqué sous toute les formes les plus honteuses de la négation…et qui, par surcroît n´a pour but que de le soumettre à un étranger, de le mener à sa négation…ma patience est à bout. C´est le suicide complet ! Pourquoi ces blancs n´acceptent-ils pas que Dieu pouvait être noir ? Après tout ce n´est pas le leur, et il ne sont tout de même pas obligé de lui adresser leurs prières, n ´est-ce pas ?
Lou répondit
- Mais parce que notre spiritualité éminente, celle qui est au dessus de nous, n´est que la projection de notre imaginaire dans sa perfection la plus conforme à notre apparence réelle. Pour l´homme blanc, Dieu est blanc ; pour l´homme noir, Dieu est…
- Noir naturellement, coupa Mbo ouvertement satisfait ; on ne voit pas une poule accoucher d´un bœuf, ou encore rêver d´être un éléphant. Là se trouve le véritable crime de l´esclavage et de la colonisation, ou de toute tentative de domination mentale ou spirituelle : faire croire à quelqu´un autre qu´il doit haïr la couleur de sa peau, qu´il est maudit ou qu´il ne vaut rien du tout ; à moins d´adopter la religion de son maître : arabe ou européen, en l´occurrence l´Islam ou la chrétienté qui, elles lui suggèrent que Dieu ressemble à son maître, pas à lui. Et que désormais, ce sera son Dieu. Cette juxtaposition spirituelle n´a qu´un but : détruire toute personnalité, toute identité spirituelle originelle indépendante, vider l´individu ainsi confondu de toute volonté propre, de toute source incontrôlée d´individualité propre et le remplir avec une identité d´emprunt qui le lie à une liturgie, à une spiritualité aliénante qui tout en l´empêchant de rester ou de devenir lui-même, fait obstruction à sa liberté, c´est à dire à sa réalisation en tant qu´individu libre, autodéterminé par sa propre sensibilité, ses propres rêves, leur attentes et leur finalité.
- Une chose, un être-produit du maître ; un article étiqueté, pourvu d´une fausse identité, d´une fausse spiritualité, sans autre finalité que celle de frapper à la porte fermée de son soi empêché, et ainsi à répondre inévitablement à sa fonction : servir et encenser les valeurs et la volonté du maître, ajouta Lou avec effroi.
Mbo se tut. Il quitta la compagnie de Lou et marcha vers l´étang. Lorsque Lou le rejoignit, il jouait à lancer des pierres sur la surface de l´eau. Après un long silence, il reprit :
- Patrice Lumumba et Henrik Clarke se sont exposés là-dessus : L´un, citant Sartre disait : « On nous avait appris à chanter les louanges de Dieu pour nous faire oublier que nous étions des hommes »…
- Clarke, lui disait : « Si on est un fils de Dieu et que Dieu est en vous, alors dans votre imagination, Dieu est supposé être comme vous. Lorsque vous acceptez une image de Dieu donnée par une autre personne, vous devenez le prisonnier spirituel de cette personne », ajouta Lou non sans recul.
- Mais vois-tu, là est le drame de la théologie de la libération : au lieu de libérer le prisonnier de ses chaînes par l´entrée principale de sa prison, elle prend la petite fenêtre barricadée d´où elle ne voit que la main et le visage du détenu. Et si l´église catholique y consent bon gré mal gré, ce n´est pas le relent de contestation prolétarienne de cette nouvelle tentative marxiste qui la confondra, parce qu´elle sait pertinemment bien que les barreaux de la fenêtre sont de bon fer résistant. Le père Engelbert Mveng, jésuite camerounais, fera la remarque la plus importante de ce mouvement en disant : « L´Evangile doit contribuer à notre libération, sinon il ne nous intéresse pas. A quand les encycliques, à quand les excommunications condamnant – avec la même force qu´hier le marxisme -, l´asservissement de la dette, l´esclavage culturel, la pauvreté anthropologique de l´Afrique ? ». Ou encore : « De quel Evangile parle-t-on ? Celui des Blancs qui tuent et oppriment ? Ou celui des noirs qui sont exploités ? »
Un court silence s´ensuivit, puis, Mbo reprit :
- Il fut assassiné le 22 avril 1995 dans sa demeure à Yaoundé. Curieux assassinat qui montrait, comme pour les assassinats d´intérêts capitalistes de tous les hommes politiques noirs que non seulement Mveng avait touché la vérité, mais que suivant la bonne vieille loi du capitaliste esclavagiste ou du colonialiste, il fut éliminé. La loi sourde des intérêts avait parlé.
- Ce qui prouve pour le moins que l´église et le capitalisme ont des liens étroits, ajouta Lou.
- Exactement, s´empressa de reconnaître Mbo. C´est pourquoi, quand on parle de libération, il faut à la fois libérer le souffrant de l´esprit, ainsi que des structures et de l´emprise culturelle et économique qui étouffent celui qui aspire à la reconquête de sa véritable authenticité en lui ouvrant un ciel de créativité originelle. Et seulement alors, on peut parler de libération. Tous ceux qui essaient de nier la pluralité de Dieu, sont des gens dangereux, parce qu´ils consacrent, volontairement ou pas une polarisation insoutenable, ou un monopolisme spirituel désuet, dégradant pour la liberté de l´esprit, pour la véritable définition de la démocratie et celle de la civilisation. Et ce faisant, ils restreignent la tolérance, cette grande vertu humaine à n´être qu´une vulgaire mise en scène qu´on peut interpréter, manipuler, corrompre. Vouloir effacer l´inégalité par un bâton magique, à gros mots de révolution, de réformes toutes aussi embuées de subjectivisme ou d´éternelles critiques entachées de frustration, de jalousie ou même de fainéantise, c´est le plus grand mensonge qui puisse exister. L´inégalité matérielle existera toujours parce qu´elle vient de la différence de créativité intellectuelle, talentuelle, visionnaire. L´homme qui travaille ou qui épargne pendant que son ami s´amuse et dépense, sera toujours plus riche que ce dernier. Mais la discrimination raciale, l´esclavage, ce sont des crimes catégoriques intolérables et criminels. Autant que celui qui travaille a le droit d´exiger que celui qui l´emploie ne dispose pas de sa plus value pour l´assassiner plus tard ou pour emmurer les enfants de son ouvrier à l´inégalité sociohistorique. Mais croire à un égalitarisme de biens, de moyens, de dispositions intellectuelles ou physiques, c´est faire preuve de faiblesse dangereuse d´esprit, et, pour ma part, d´imbécillité. Des criminels, il y en aura toujours parmi nous, ce n´est pas une raison pour instaurer un système social qui légitime le crime qu´il soit racial ou structurel. Les dommages causés par ces crimes sur la société sont immenses et irréparables ; leurs effets nocifs se répercutent désagréablement dans l´espace et le temps. Les effets de l´esclavage, ceux de la Jim Crow (1880-1960) n´ont-ils pas perduré dans la société américaine ?
Quant à ceux de l´apartheid copié sur cette pratique américaine et sur le code noir français de 1685, n´en souffrons-nous pas encore aujourd´hui ?
Lou s´assit, les mains croisés sur ses genoux relevé face à l´étang. C´est à peine s´il ne se retenait pas à rire : ce dictateur Mobutu, lui, avait vu ce danger que personne n´appréhendait visiblement et ordonné la naturalisation de tous les noms chrétiens en noms africains. Quelle ironie, quelle ironie du sort. Peut-être cela expliquait-il qu´il devint plus tard, d´enfant chéri des américain à l´animal à abattre. Il se tourna vers Mbo, celui-ci avait repris ses pas en long et en large. Puis il vint prendre place à coté de son ami. Avec un soupir qui n´annonçait rein de bon il demanda :
- Sommes-nous d´accord que le monde capitaliste soit disant « libre » stagne en ce moment ? Cet endettement à la chaîne, ces chômeurs qu ´on dissimule avec des statistiques créatifs, ces escroquerie sans nom d´Enron, de Parmalat, de VW, l´appauvrissement du tiers-monde et surtout de l´Afrique à laquelle on n´arrive pas à offrir plus que des écritures comptables…Tout cela pendant que des centaines de milliards étaient perdus en bourse…
- Oui, je suis d´accord avec toi…le ver ronge l´arbre. Mais note que cela n´a pas empêché la DDR de s´envoler en fumée ou à l´URSS de se disloquer comme un château de cartes.
- Eux, ils n´avaient pas d´esclaves économiques auxquels ils déverseraient leurs inflations et leurs excédents industriels…Mais, ajouta Mbo avec ironie : New Economy, ça te dit quelque chose ?
Lou grinça sur la cette méchanceté que Mbo s´empressa de retirer d´un geste entendu de la main :
- Pendant que le monde capitaliste stagne sous la crise de croissance et des concentrations polarisées de moyens de production…pendant qu´il s´endette pour tromper les apparences – note que cet endettement a aussi un effet désastreux voulu : l´exercice de la planche à billet dont le tiers-monde et l´Afrique en particulier paient la facture parce qu´on peut étouffer le prix des matières premières avec de gros slogans de conjoncture, spéculer sur les valeurs, la monnaie ; et si rien ne marche, eh bien on a encore le canon et l´invasion militaire sous des prétextes les plus aventureux…Une chose est cependant indéniable : le résultat. Quand on a mangé à Paris, à Berlin, à Washington…à satiété ; on n´a pas encore mangé au Soudan, en Ethiopie, au Tchad, au Congo…Et les fleurs qui poussent à Paris, à Berlin, à Washington, au Japon, en Suisse…ne sont pas celle qui fleurissent à Kinshasa, à Brazzaville, à Accra…croire que ces pays industrialisés nous réalisent, c´est de la foutaise…une aliénation mentale. L´impérialisme occidental ne veut pas s´avouer qu´il est incapable de sortir de sa cupidité de son régionalisme, de ses structures médiévales…de son racisme et de sa discrimination. Il ne veut pas reconnaître qu´il a les poches plus grandes que son cœur ; la cupidité plus avide que ne l´est son humanisme.
Il s´éclaira la voix, et continua sur le même ton analytique monotone :
- …A l´époque où la croissance fêtait son âge d´or, plutôt que d´investir chez les africains, on les endetta ; on les cribla de dettes. Maintenant que la croissance fait défaut d´euphorie dans les pays industrialisés, qu´elle est plutôt soutenue et subventionnée que spontanée ; au lieu d´investir dans les futurs marchés pour accroître leur potentiel, et particulièrement en Afrique qui avait des carences énormes…on choisissait d´investir et de privilégier l´Asie du Sud-est…
Lou l´interrompit :
- Serions-nous par hasard aigris, lésés dans notre amour propre par l´esclavage et la colonisation qui nous castra, ou sont-ce ces murs de stagnation, faites de misère et de pauvreté chronique qui nous rendent amers ?
Mbo se débattit, comme surpris dans un filet, puis la mine ouverte, il avoua :
- Bien sûr ; eux, ils n´ont pas souffert de l´esclavage, du pillage ensanglanté de la colonisation…de tous ces vils assassinat d´élites, de l´oppression infamante d´un capitalisme primaire, secondaire, tertiaire aveugles, sourds et, pour le moins dégradant…Quand penserait-on à nous autrement que par l´aumône et l´endettement sournois ? Si Bush, en début de ce siècle dit que celui-ci sera consacré à l´Asie, mon Dieu, quand se rendra-t-on compte que l´Afrique qui a donné plus que sa dernière chemise pour le monde capitaliste, elle aussi attend aussi qu´on lui reconnaisse le droit d´épanouir son économie, de donner à ses enfants une vie sans misère et sans pauvreté ?
Lou ne répondit pas, et se contenta de lancer, à son tour des pierres dans l´étang. Après un court intermède, Mbo continua :
- …ce choix illustrait une option économique stratégique plutôt que l´équité : le court terme plutôt que le long. Et pour endormir les esprits, on offrait à l´Afrique le pain sec : réduction de dettes qui n´avaient, en réalité, que profité à l´occident. Un simple jeu d´écriture comptable. Et pour enfumer le tout, on faisait des concerts, on faisait des spots publicitaires…plus de vent que de bonne foi pour cacher le principal : on trompait de nouveau les africains…comme toujours. Pour voir à quel point cette pratique d´endettement était volontairement sournoise, il faut se rappeler de la règle d´or du capitalisme : on ne prête pas aux pauvres, surtout si on sait qu´avec leurs maigres revenu, ils ne sauront pas honorer leurs échéances. Si on brise cette règle fondamentale, il y a connivence et intention occulte. Un piège, en somme.
Lou revint vers son ami et instinctivement, resta debout devant lui, en part à un désarroi intérieur qui n´arrivait pas à passer le bord de ses lèvres, tant il lui était resté sur la gorge.
- Dieu…Dieu du ciel…que faire ?
Mbo lui jeta un regard entendu, comme si lui-même, au prise avec la même question, n´arrivait pas, sous sa complexité, son émotionalité et sa crudité, à se libérer d´un sentiment trouble qui allait du désespoir à la colère et l´impuissance. Il se domina pourtant en continuant :
- Notre faiblesse du passé nous coûte bien cher…il ne nous reste plus qu´à compter sur nous-mêmes…réparer les erreurs du passé, retrouver notre souveraineté trop facilement perdue, asseoir et conforter l´esprit de notre avenir et apprendre à le défendre avec la dernière énergie…là est la marche de notre histoire moderne.
Ils marchèrent vers la maison, en prenant le petit sentier qui longeait le petit bois bordant la propriété par l´arrière. Personne ne dit mot ; chacun était dévoré par quelques pensées poignantes, de celles dont les ailes blessées survolaient le passé pour permettre à l´oiseau de retrouver son nid après une malheureuse migration qui l´avait mis en danger ; le souffle court, ce phoenix des airs usait de toute l´expérience du passé pour épargner ses forces et arriver à bon port…se reposer…retrouver ses forces, soigner ses blessures dans le havre connu. Là ou ses ancêtres avaient marqué de leurs pas insolites et de leurs souffles empressés les sentiers des grands guerriers du continent éternel. Leurs âmes avaient étreint l´espace, marqué le temps impénitent et éphémère…il doit bien y avoir quelque part, caché dans le tissu multicolore de leur culture, cette foi, ce cri qui réveille leur conseil invisible ?
L´histoire de l´homme noir, c´est l´histoire d´un aigle de feu et de flamme brassant l´espace libre de son continent de ses ailes agiles et fières, mais à force de fêter sa superbe, il en oublie le chasseur à l´affût au sol. Il arrive trop tard pour prendre le premier train du progrès, et pour ne pas moisir à l´attente du prochain, il décide de marcher vers son but et ce faisant, il devient la proie de bien de dangers qui peuplent sa route. Sans provision, sans eau ; le soleil brûlant sous les pas, arrivera-t-il à bon port uniquement soutenu par sa volonté ? Pour escalader toutes les montagnes de sa route, toutes les cimes défiantes qui le guettaient, sous sa faim et sa soif ; sa foi réussirait-elle à lui préserver constance et ténacité ?
Arrivera-t-il à rejoindre sa tribu éparpillée dans sa fuite contre les marchands d´esclaves ou les mangeurs d´âmes qui la menaçaient dans les buissons, à chaque détour de la forêt ; arrivera-t-il à conduire les siens à retrouver le royaume de l´esprit réconcilié, où son âme retrouverait enfin la vérité promise par la prédiction de la vieille Songolo Batanda ? Le temps, le temps jouait-il pour lui ou jouait-il contre lui ? Ces cris de détresse, de douleurs et d´effrois qu´il entendait souvent emplir les vents indolents de la vaste plaine et qui le martyrisaient au point que parfois il ne savait ni dormir, ni s´orienter…arriverait-il à les échanger contre le tamtam dégourdi de la retrouvaille ?
Parfois, à le regarder traverser la plaine caressée par les vents déchaînés des saisons inattendues, ce voyageur défiant en lambeau donnait l´air d´un échalas égaré, d´un artiste doué à la recherche têtue d´un rêve perdu. Pourtant, le soir, quand tous les bruits envahissants du jour s´estompaient, que le soleil chavirant de son œil attendri, à l´horizon infini s´évanouissait ; le ciel s´ouvrait, étoilé et confiant à sa vue d´enfant émerveillé, on entendait alors son vaillant cœur battre comme un tambour déchaîné, et son sang pur et chaud charrier dans ses veines des vœux solitaires et brûlants. Et lorsque enfin un sommeil trouble l´emportait au royaume profond de ses ancêtres, ses mains vides et crispées serraient encore dans leurs poignes sa dernière prière : celle de son voeu inaltérable à la liberté.
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Extrait des Cercles Vicieux Auteur Musengeshi Katata Tous droits réservés.
Sur les graines agricoles améliorées
Sans garantie et irréproductibles
L´agriculture du laboratoire
Sur les cultures de graines biologiques "améliorées"
Compliment, madame Claire Aymes et Michel Claire pour votre protestation.
( 24 Février 2006 22H50 )
Mais ce que vous voyez devant vous n´est rien d´autre qu´un esprit sourd et borné devant le bon sens le plus évident, et le plus responsable. Nous africains nous connaissons bien cet esprit qui a fait l´esclavage pendant 400 ans et la colonisation pendant 100 ans tout en parlant de liberté, de progrès, de respect des droits humains; et aujourd´hui encore on les voit impénitents à gros mots parler de civilisation, de démocratie, d´humanisme alors que par la francafrique, les bombardements en Irak, et la mainmise éhontée sur les matières premières du monde, ils ruinent et congédient toutes leurs victimes à un avenir appauvri et dénué de tout développement. C´est le même esprit à s´y méprendre, il n´y a aucun doute: un esprit borné par l´intérêt à court terme et la cupidité aveuglante et quasi insalubre. Ces gens ne voient pas le rapport qu´il y a entre les équilibres de la nature et notre santé ou la pollution et nos actuelles maladies. Pour eux, il s´agit dans ces nouveaux gênes d´aliéner le monde entier, car disons le bien haut pour ceux qui rêvent encore: ces graines artificielles, pour peu améliorées qu´elle soient, elles ne sont pas reproductibles naturellement; c´est donc être liés irrémédiablement au producteur. Et ce cocktail biochimique n´est ni éprouvé, ni garanti sain. C´est jouer au Lotto en ayant la corde au cou. Mais les américains sont arrivés à imposer, comme toujours leurs vues industrielles et spéculatives. Et quand demain les effets néfastes apparaîtront, plus personne ne sera responsable. C´est connu. A les entendre aujourd´hui, les africains se seraient eux-mêmes enchaînés et exportés aux Etats-Unis, dans les îles de l´Atlantiques ou se seraient appliqués eux-mêmes le code noir ou la Jim Crow. Et Guantanamo ou Abu Grhaib, ce sont des camps pacifiques de tourisme où la liberté et les droits humains sont respectés et entretenus. Faut-il commencer à pleurer? Mais oui, de rage. Parce qu´inévitablement, on se sent trompé et mené au meurtre de la démocratie. Comme pendant l´esclavage ou la colonisation. Et ça, ça révolte. Le monde n´aurait-il rien appris ?
Musengeshi Katata
Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu
Le verre brisé
A Tootsy
Le verre brisé
« Qui logera nos rêves aux paupières des étoiles ? »
Léopold Sédar Senghor
Quand on analyse tout ce qui a trait à l´histoire de la culture africaine de l´homme noir, surtout celle des 600 dernières années, on en arrive à l´image d´un enfant du monde qui, devant la source rafraîchissante de son propre destin, de sa propre réalisation, se trouve au bord d´un gouffre dans lequel il tente hargneusement d´en sortir pour déguster la libre lumière du jour et célébrer de vive voix la chanson passionnée qui lui brûle les lèvres et l´âme. De la soif déchirante qui le tenaille, de cette faim meurtrissante qui grouille ses entrailles et lui fait souvent perdre l´entendement, et désespérer en de longs regrets solitaires, Il a tellement souffert qu´il en vient parfois à se demander si un jour la victoire de sa foi, le courage de son cœur et la grandeur de sa témérité lui rendront justice.
Il gratte, il grimpe, il s´accroche, désespéré, aux parois rugueuses et glissantes de son repaire d´infortune, et ne comprend pas pourquoi ses efforts ne portent pas de fruits. Il se croit damné et voué à la perdition, et paraît, devant la source fraîche et alléchante de la vie, avoir perdu ou cassé le verre transparent dans lequel il devait de désaltérer. Il utilise ses mains jointes en une prière brûlante mais le nectar frais arrive à peine à ses lèvres. Désappointé, il fond en larmes et perd contenance.
Ce qu´il ne voit pas dans sa colère et son désespoir, c´est que ce verre qui constitue l´âme profonde de son histoire, on peut en recoller les bris et retrouver de haut en bas de sa culture le tam-tam inassouvi de ses rêves répétés et repris par la cadence inaltérable des pas de ses ancêtres sur le sol chaud et bouillant de leurs attentes : les cris, les rires, les pleurs, la complainte inachevée et chaleureuse de l´amour y sentait encore l´étreinte fraîche et passionnée ; tout cet héritage riche et savoureux qui sur sa langue envahie le faisait mourir de joies et de plaisirs semblait chercher dans sa bouche asséchée la goutte humide qui en libère la savoureuse splendeur.
Patrie, patrie de liberté et d´amour ; je ne suis qu´un enfant de la nuit des temps. Si ma prière est trop chaude pour assouvir ta soif, je la refroidira et la couvrirai de miel afin que les tendres sens éveillés de ta vertu se nourrissent de sa splendeur. Mais laisses-moi quérir à tes pieds la victoire affolée de ton soupir.
Je ne suis qu´un enfant tremblant et faible qui a besoin de ton sourire, de ton amour et de ta liberté pour grandir et aimer la sublime beauté de ton corps.
Musengeshi Katata
Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu