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Forum Réalisance

Cet espace va à la recherche de l´existentialisme de l´homme noir pour lui permettre de mieux se déterminer face à l´histoire et face à la réalisation de sa liberté.

28 février 2006

Les Cercles Vicieux: voie de salut ?

Extrait des Cercles Vicieux III

Freud, évidence et réalité africaine; le salut?

  A peine Lou et Malaïka avaient-ils ouvert la porte que Fatma vint à leur rencontre en pleurs.

-          Eh bien, ma jolie, demanda Lou ; qu´y a-t-il donc ?

Fatma, sans un mot, se blottit dans les bras de Lou et pleura à gros sanglots.

-          Eh bien… ! S´exclama Malaïka ; qu´est-ce qui se passe ici ?

Kal vint, de la salle de séjour, vers le groupe formé par Lou, Malaïka et Fatma ; derrière lui sautillait Kalumeh qui se précipita dans les bras de sa mère.

-          Elle s´est prise de bec avec Sumita…expliqua Kal à l´endroit de Lou.

-          Hem…supputa Lou, allez, bon viens et expliques-moi cette histoire…

Au salon, Lou fit asseoir la jeune fille en face de lui et relança :

-          Eh bien. Raconte…

Fatma raconta ce qui était arrivé : elle était revenue du voyage scolaire et avait voulu montrer ses photos à Sumita ; celle-ci, au début, fut intéressée. Mais un moment plus tard, elle se mit à déchirer les épreuves et à les éparpiller dans la chambre.

Fatma était toute retournée.

-          Est-ce tout, demanda Lou en prenant Kalumeh sur les bras et que celui-ci, ravi, s´attaquait à la cravate de son père.

Fatma jeta un regard à Kal, visiblement gênée, puis, baissant les yeux, elle avoua :

-          Nous nous sommes jetés de vilains mots…

-          Tiens, tiens. Nous y voilà…et quel sont ces mots ? Demanda Lou circonspect.

-          …J´ose pas, avoua Fatma rougissante.

-          Je t´écoute…Kalumeh aussi. Eh, bien ?

-          C´est elle qui a commencé ; elle m´a traité de fille gâtée, de petite prétentieuse…de petite tendresse effrontée. Elle a dit que mes amis étaient de petits morveux faux et trompeurs ; qu´en réalité c´était tous des salauds, avoua Fatma.

-          Ah…et toi ?

-          Hem…je …je lui ai dit que c´était elle la salope…et que…

-          Oui, je t´écoute…

Fatma sembla se faire beaucoup de mal à dire la suite, mais devant la distraite insistance de Lou suivie d´un ton ferme de sa voix, elle désista et lâcha :

-          Je lui ai dit que c´était elle la salope si elle écartait ses jambes à n´importe qui…

Malaïka qui venait d´entrer dans la pièce avait sursauté, et s´était aussitôt écriée :

-          Mon Dieu quel vocabulaire…indécent !

-          Je m´excuse, tante Malaïka…je ne voulais pas…elle m´a tellement mise en colère ; je ne savais pas ce que je disais. J´ai voulu m´excuser…mais elle n´a plus rien voulu entendre. Elle m´a giflé et s´est précipité dans sa chambre.

Les trois adultes dans la pièce se regardèrent en silence, puis Lou lança à Fatma :

-          Que je ne t´y prenne plus à user de tels mots…incroyable ! Et maintenant disparais…

La jeune fille jeta un regard perdu autour d´elle, puis elle se leva en pleurant et monta les escaliers en courant ; on l´entendit s´enfermer dans sa chambre.

-          Hem…Bon, dit Lou lorsque Fatma disparut ; que fait Sumita en ce moment ?

-          Elle s´est casernée dans sa chambre ; elle ne veut ouvrir à personne, j´ai déjà essayé, lâcha Kal calmement.

-          J´ai bien peur, reconnut Malaïka, qu´elle ne soit en train de piquer une de ses colères. Les meubles vont de nouveau y croire…

-          C´est déjà fait, avoua Kal ; je me demande s´il y a encore de meubles intacts dans la chambre…il y a eu des bruits de casse.

-          Bon, dit Lou en se levant, je vais voir ce qu´il en est…j´ai faim ; quand mangeons-nous aujourd´hui ?

-          Tout de suite, mon chéri, s´écria Malaïka en s´éloignant. Kal, veux-tu m´aider à dresser la table…

Devant la porte fermée de la chambre de Sumita, Lou prit son souffle et frappa :

-          Sumi...c´est moi Lou, ouvre s´il te plait…Et comme personne ne répondait, il insista : ouvres-moi s´il te plait ; Fatma s´excuse de ce qu´elle a dit…toi aussi tu dois apprendre à pardonner…allons, ouvres-moi qu´on en parle…

Après un court instant Lou entendit des pas derrière la porte et celle-ci s´ouvrit. Dans la pièce, il régnait un désordre indescriptible. La jeune fille s´était retirée sur son lit dévasté et nu jusqu´au matelas.

-          Eh bien…terrible, hein, ces ouragans clandestins ! Ecoute, dit-il en s´asseyant au coin du lit : tout cela est un malentendu, Fatma s´est excusé…il est temps d´enterrer la hache de guerre. Personne ici n´a le droit d´injurier ou de frapper qui que ce soit. Toi aussi tu dois apprendre à pardonner les erreurs des autres…ça fait partie de l´existence…sans ça, on tourne en rond, car la violence ou la vengeance, ça ne crée qu´un cercle vicieux sans issue.

La jeune fille l´avait écouté en silence, la tête posée sur ses genoux relevé sans regarder son interlocuteur, puis elle se mit soudain à sangloter.

Lou quitta sa place et s´assit à côté d´elle en la prenant tendrement dans ses bras :

-          Allons, bon…tu sais que tu es ici chez toi, personne ne te veut du mal.

Elle pleura un court instant, puis elle releva son visage mouillé de larmes vers Lou et lui avoua de ses yeux rougis :

-          J´ai besoin d´aimer…

Il la serra plus fort sur sa poitrine, lui essuya les yeux de sa main et lui dit en souriant :

-          Mais nous t´aimons tous, Sumi…nous t´aimons vraiment, même quand tu nous casses tous les meubles, nous t´aimons encore mieux…

La jeune fille éclata soudain de rire : un rire franc et frais, ce qui fit rayonner son beau visage et donna à ses beau yeux en amende une expression infinie de tendre innocence.

-          Ah, oui, ajouta Lou ; tes petites colères, elles savent casser, mais savent-elle aussi pardonner ? Oui…?

Sumita acquiesça pudiquement de la tête et donna un bruyant baiser sur la joue de Lou.

-          Eh bien, considérons que, pour cette fois, nous en resterons là. Allez, viens manger ; j´ai horreur de manger seul…viens.

Ils quittèrent la chambre main dans la main et entrèrent au salon où tout le monde avait déjà pris place à table. Lorsque Sumi se dirigea vers sa place habituelle aux côtés de Malaïka, Lou l´intervint :

-          Non, cette fois tu t´assois ici, à côté de moi ; aujourd´hui, j´ai besoin de tendresse et je veux voir tes yeux me la donner, cette sacrée tendresse…n´est-ce pas !

-          Je m´excuse encore une fois…commença Fatma à l´endroit de Sumita.

Lou l´arrêta d´un geste balayant de la main :

-          Nous voulons oublier tout cela, même les vilains mots. Ce dont j´ai besoin en ce moment c´est de tendresse ; personne ne m´aime ?

A la table tout le monde rit et se mit joyeusement à manger. Seule Malaïka qui aidait Kalumeh à manger sans se barbouiller le visage de son repas, se sourit à elle-même intérieurement. En des moments comme celui-ci, elle redécouvrait l´homme  qu´elle avait épousé et l´aimait encore plus, parce qu´elle admirait son fin sens affectif ; oui elle aimait cet homme de jour en jour plus profondément. C´était plus fort qu´elle, mais il faut le dire, cela la réjouissait généreusement dans son for intérieur. Et sans savoir ce qu´elle disait à haute voix ce qu´elle pensait, elle s´exclama :

-          Et si nous faisions un autre enfant, je voudrais bien avoir un deuxième enfant…

Lou surpris la regarda avec étonnement, puis il s´exclama :

-          Oh, mon Dieu ; moi qui voulais préserver mon dos cet hiver…

Fatma et Sumi ne purent se retenir longtemps ; elles pouffèrent de rire.

-          Qu´est-ce que j´ai encore dit comme bêtise…s´exclama Lou faussement innocent sans relever ses yeux de son plat pour ne pas rencontrer le regard vraisemblablement réprobateur de sa femme, et il continua, cette fois en regardant les filles amusées : mais quoi, l´amour ; c´est somme toute quelque chose de normal. N´est-ce pas Kalumeh ?

Celui-ci, à l´appel de son nom, leva sa cuillère et se barbouilla le visage de joie.

-          Un vrai artiste, mon fils ; tout ce que l´amour sait produire…je ne m´en plains pas.

Il jeta un regard attendri à sa femme et lui cligna l´œil d´un air entendu.

-          Ou t´en plains-tu Malaïka ?

-          Louuuu, veux-tu changer de propos ?

-          Bon, bon ; je me tais…

Il se remit à manger, non sans jeter un regard de connivence aux filles :

-          Ah, non…pour vous deux, il faudra d´abord que les candidats viennent couper l´herbe du jardin, réparer la toiture…après, on verra. Kal, notre voiture est encore sale ?

-          Je pense bien…répondit Kal complice.

-          Eh bien, rien à faire, il lui faudra aussi nettoyer la voiture. Et pas question de me brouter les légumes au jardin, hein !

Malaïka et les filles ne se retenaient plus. On mangea de très bon appétit. A la fin du dîner, les deux filles vinrent embrasser Lou :

-          Nous promettons que cela ne se répètera pas.

Il les prit dans ses bras :

-          C´est, avoua-t-il satisfait, ça ma famille…des gens qui peuvent se chamailler, mais qui savent aussi s´aimer. Et maintenant, disparaissez avant que je ne me mette à chialer de joie.

Sur les pas de la porte, Sumi revint et embrassa Lou bruyamment.

-          Tu es un vrai ami, reconnut-elle.

-          Tant mieux, accepta Lou ; tes baisers…ils ne sont pas contagieux, au moins ? Je pourrais m´y habituer…je suis si sensible ! Je pourrai ne plus savoir me passer de toi…que deviendrons-nous ?

La jeune fille pouffa de rire et s´enfuit, visiblement flattée.

Kal qui avait suivi la scène fut saisi d´affection pour cet homme pour lequel il ressentait, depuis qu´il avait appris à le connaître, bien plus que la simple amitié. Il aimait son tact, son intelligence sociale et cette simple mais contagieuse autorité qui émanait de lui. Kal se réjouissait du choix de Mbo, son maître à penser : Lou c´était un candidat des plus doué, parce que naturel et pas du tout imbu de lui-même. Il avait eu pour devoir de l´aider à s´ouvrir aussi pleinement que possible aux dimensions de l´avenir, plus précisément au lourd combat de l´homme noir. Et Kal devait se l´avouer à lui-même : il s´était trouvé devant lui une personnalité étonnante dans sa vitalité, dans ses jugements, dans sa vision des choses. Tout le protocole organisé et conçu par Mbo avait pris un tout autre aspect, une tout autre tournure des choses. Sans perdre de vue ses buts initiaux ; les choses étaient devenues, pour Kal, plus familière, moins formelles, plus spontanées. Et son devoir de jour en jour plus agréable, moins contraignant. Et cependant il devait veiller au grain, veiller à ce que cet homme soit le plus prévenu, le mieux préparé que possible pour remplir un destin difficile, mais pas impossible. Maintenant qu´il connaissait progressivement Lou ; il était même persuadé que sa tâche sera accomplie avec doigté, aisance, et qu´il ne manquerait ni d´élégance ni d´amour à accomplir la tache que le peuple lui aurait confié. De cela, il en était de jour en jour convaincu. La question qui tourmentait Kal maintenant était : Lou le voudrait-il ? Voudrait-il s´adonner à une carrière politique, à un théâtre sur lequel trop de faux acteurs plus sournois que doués aimaient à se profiler dans des pièces médiocres et vulgaires qui n´aboutissaient qu´à irriter le grand public connaisseur et à choquer la raison et les valeurs exigeantes de la profession. Quant au peuple qui, bon gré mal gré, se nourrissait de ces fables de mauvais goût,     

on le voyait vomir à tous les coins de rue : appauvri, hagard, désillusionné. Et ses mains tremblantes de famine et de privation tenaient encore chaudement les pièces détachées de rêves, de désirs, d´attentes chaudes et avides qu´il n´arrivait plus, faute d´assurance, à joindre les bouts afin que sa réalisation devienne enfin réelle. Dieu du ciel, à quoi servait donc l´existence à mourir de faim, de soif, d´interdiction à l´accomplissement sensible?

Kal se rappelait de leurs promenades solitaires, de leurs tours de vélo ou simplement des marches insolites sur le terrain de la propriété, marches qui se terminaient souvent par un repos contemplatif à l´étang, assis sur un banc de bois esseulé, une pipe fumante et le regard

vague, plus absent que présent, fixé sur la surface refroidie et plate de l´étang glacé par l´hiver avancé. Et au cours d´une de ces promenades où Kal avait pressenti de son hôte et ami quelque tourment intérieur, celui-ci lui avait soudain posé la question :

-          Kal, peut-il y avoir liberté sans perfection ? Je veux dire, sans la recherche effrénée et passionnée de la perfection, peut-on espérer prétendre à la liberté ?

Pris de court, Kal lui avait répondu, tout en tentant à toute vitesse de cerner la question dans son véritable contexte :

-          Je ne le pense pas…le perfectionnement est un processus d´élimination des erreurs, d´abandon de fausses prémisses, de redécouverte de l´objectivité afin de mieux jouir de la jouissance la plus pleine, la plus réalisante…de la subjectivité la plus épanouie, la plus riche ; la liberté prend le même chemin, fait partie du même processus d´habilitation ou de réhabilitation et cependant…

-          Oui, je t´écoute dit Lou en prenant place sur son banc favori à l´étang, en nettoyant sa pipe avec soin et en l´allumant de nouveau.

-          Eh bien ? Demanda-t-il encore, en souriant, cette fois. Sans sujet connaissant, sans science et contrôle permanent de l´émancipation rationnelle, de la raison élémentaire singulière, de l´enjeu et de la multitude rationnelle possible dans ses rapports individuels, collectifs à la recherche de l´harmonie, de la perfection, y a-t-il liberté ? 

Kal ne voyait pas où Lou voulait en venir ; il se contenta de répondre à la question le plus logiquement que possible :

-          Vraisemblablement pas. La liberté est une forme de perfection : un but qui témoigne du plein exercice de nos devoirs, de nos droits, de nos responsabilités envers nous-mêmes, envers ceux avec lesquels nous vivons, envers l´existence comme étant un complexe

naturel, créatif et conceptuel dans lequel nous devons chercher à découvrir et à épanouir l´équilibre d´harmonie.

-          Très bien, Kal ; équilibre d´harmonie…très bien. C´est donc que ceux qui se gargarisaient de pratiquer la dialectique, de décrire le matérialise dialectique tout en faisant l´esclavage, tout en détruisant les cultures, les identités psychiques culturelles des autres ; peut-on dire que ces gens parlaient sérieusement de science au sens universel du terme ? En d´autres mots, vouloir parler de perfection tout en contraignant la méthodologie à partir d´à priori subjectifs et discriminants, peut-on espérer atteindre la science, la perfection, la liberté ?

Peut-on parler de sujet en voie de connaissance ou ne faudrait-il pas mieux parler de sujet dévoyé de la connaissance, du moins sous sa forme la plus objective : celle qui tend à la perfection.

-          La science, commença Kal, n´est pas une optique subjective, un point de vue, un prédicat. C´est une somme de raisons ouvertes au sens absolu, raisons qui s´identifient, se discutent, s´éliminent, et se contrôlent au but de répondre à la vérité qui elle est perfection de la saisie et de la réalité de l´ordre rationnel. Si elle part d´un vice de forme ou un vice de fond, elle n´aboutira qu´à un aperçu, une vision étroite des chose ; elle sera peut-être connaissance, mais science, elle ne sera pas.

Lou acquiesça, apparemment satisfait, puis au bout de quelques minutes, il se leva et marcha autour de l´étang, comme un ours devant un piège, dont l´appât attirait, mais dont la conscience du danger était tout aussi présent.

-          Si Dieu est perfection ; il est aussi science, il est aussi liberté, il est aussi réalisation harmonieuse et équilibre d´harmonie…mais dis-moi alors pourquoi appartient-il aux uns et non aux autres ; en d´autres termes, pourquoi est-il blanc plutôt que noir…pourquoi est-il musulman plutôt que chrétien et vice versa, ou bouddhiste, ou kimbanguiste…?

Cette fois Kal avait souri, maintenant, il comprenait où Lou voulait en venir. Et intérieurement, il se retenait à peine à acclamer. Oui, il admirait ce long chemin logique, mais c´était celui de l´homme simple, celui qui clarifiait la démarche par sa simplicité. Et sans scientisme pédant ou hautain, il arrivait à bon port : à la vérité. Avec plaisir, il lui répondit :

-          Perceptions subjectives, que tout cela ; si toutes ces divinités sont vraies, elles ne perçoivent qu´une étroite partie de la vérité…L´être humain n´est somme toute qu´un être à la fois subjectif qu´objectif ; il ne peut que tendre à la perfection, il ne peut jamais incarner la perfection elle-même. Pour cela il lui manque l´objectivité parfaite.

-          Ah, nous y voilà, s´écria Lou sans s´arrêter de marcher ; c´est donc que pratiquer, exercer la tolérance est un devoir de la liberté, parce qu´ainsi, l´être accepte non seulement la multitude de la connaissance, la diversité de la réalité subjective existentielle, mais aussi l´humilité de sa nature, somme toute, imparfaite. Seules la connaissance, le regain rationnel et la libre émancipation sont des valeur existentielles débouchant sur la liberté, sur la raison de perfection, sur la promesse de science, sur Dieu.

-          Exact, accepta Kal avec un sourire entendu.

-          Maintenant, toute cette histoire d´esclavage, de colonisation, de domination économique, culturelle ou autre…tout cela : de l´étroitesse d´esprit, de la pure hérésie. Rien d´autre que cela. Quand je pense que Descartes prétendait que la lumière était blanche ou mieux encore : que la couleur blanche était la somme de toutes les couleurs , plus pour offrir au christianisme l´argument selon lequel seule la race blanche était la race élue de Dieu…il a fallu l´objectivité d´un Newton pour le confondre, au risque de perdre son oeil. Et aujourd´hui encore, la civilisation occidentale se prétend du cartésianisme…ne vois-tu pas l´analogie sournoise qui ne cache que le complexe de supériorité ? Mais si dieu les considérait comme la

race élue, pourquoi n´ont-ils été les premiers sur terre ? Je pense, donc je suis…ou plus exactement : « Je ne suis donc, précisément parlant, qu'une chose qui pense ;

C'est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne

Veut pas, qui imagine aussi et qui sent » Mais sais-tu ce qui me dérange, Kal, c´est que cet esprit éclairé ne s´est pas crû obligé de passer du rapport de l´état existentiel à celui du rapport déterminant de la liberté, et mieux le rapport entre cet existence et celle des autres. Il a cependant vécu à l´époque où l´esclavage battait son plein, de 1596 à 1650…je pense, donc je suis…et qu´est-il de ma réalisation ; n´importe qui peut, assis sur sa toilette et dire : je pense donc je suis ; ce n´est qu´un constat ; la réalisation elle, est une finalité qui implique la considération de « l´autre », celui qui nous livre le pain, le lait, les matières premières. N´est-il pas lui aussi un sujet cartésien ? Où était donc la concordance avec cet autre, le lieu d´équilibre ou d´harmonie ? Ce lieu qui tout en nous constatant « étant », le considère lui aussi comme « étant » ? N´y a-t-il pas là un vide cognitif représentatif flagrant ? A part cela Dieu était blanc…

Kal se contenta de rire et au bout d´un moment, il ajouta :

-          Et ces matières premières qui leur font tant défaut, pourquoi ne les a-t-il pas jonché à leurs pieds ? Terrible pauvreté ; envoyé dans le désert sans eau ? Mon Dieu, ce ne peut être qu´une grosse erreur ! 

-          Ca n´a pas empêché Albert Einstein, ce grand physicien doué et plein d´esprit de vouloir, dans une formule, définir la création. Mon Dieu, qu´est-ce que cela aurait pu être…

passe encore de formuler la lumière, l´air…Mais l´arbre, les animaux, les êtres humains…surtout ne pas oublier leurs pensées, leurs désirs, leurs attentes…Pourquoi ce brillant physicien s´est-il abaissé à vouloir se ridiculiser à ce point, parce qu´il était blanc ou a-t-il un moment pensé qu´il était devenu Dieu ? Ceux qui essaient toujours de se placer au dessus des autres, ne souffrent-ils pas d´un grand complexe d´infériorité ? Est-il si difficile d´être simplement un être humain ? Sais-tu, Kal combien d´opérations fait un œil pour nous permettre de voir ?

-         

-          Plus de deux milles opérations en une fraction de seconde…Si on n´est pas fier d´être de la race qui a cette performance, que veut-on ? Quand on pense que certains ferment les yeux sur la vérité, pour épargner leurs yeux, certainement…et il ne faut pas oublier que l´image qu´elle réalise est inversée…c´est le cerveau qui la remet à l´endroit. Le cerveau, hein…encore une infernale machinerie…trop peu usent, hélas de ses innombrables capacités ; n´est-ce pas tourner à vide ? Demanda Lou en regardant son ami fixement dans les yeux. Celui-ci se contenta de dire :

-          Voilà pour tout ceux qui tuent, qui méprisent ou qui empêchent cet être humain à se réaliser librement…un crime sans nom. C´est autant vrai pour ceux qui se contentent de vivoter, sans se donner l´effort d´aimer la perfection qui se trouve pourtant à leurs pieds…

-          Tu l´as dit, Kal ; tu l´as dit…personne ne saura assez apprécier de la valeur de la vie humaine.

Ils marchaient vers la maison ; c´était le meilleur moment de la promenade pour Kal : il avait été torturé de questions, obligé à répondre rapidement comme un collégien aux examens oraux. Mais cet examen était des pires ; ne pas répondre ou répondre à côté et on s´attirait la colère d´un Lou qui avait l´impression alors qu´on le prenait sur les bras ou que le moment venu on était pas, en tant que noir, en mesure de relever le défi de l´esprit : le signe le plus déterminant de l´existence : un véritable scandale, pour lui. Et c´était l’occasion de sa tirade favorite : Ne comprends-tu pas ce que nous devons faire ? Nous devons proposer au Pouvoir Blanc une meilleure alternative philosophique que ses crimes sociaux envers les indiens d´Amérique, et ceux envers nous pendant 400 ans d´esclavage, 100 ans de colonisation destructrices de culture, de milieu social et de personnalité historique ; une meilleure alternative, sans le moindre doute. Et pour ce faire, il ne nous faut que d´interroger notre histoire, notre philosophie injustement méprisée. Est-ce si compliqué ?

Nous ne pouvons pas éliminer l´homme blanc comme il l´a toujours fait avec ses adversaires :  piller, voler, violer pour s´accaparer des enfants des autres, de biens qui ne lui appartenaient pas. Autant que nous ne pouvons, par un bâton magique, faire disparaître ses méfaits…et lui-même pour être définitivement tranquille ; nous devons donc proposer à cet égoïste et cupide invétéré la possibilité de revenir sur le droit chemin, de revenir sur un comportement et des agissements responsables et solidaires d´un véritable esprit de liberté, de pleine réalisation collective et individuelle. A la recherche du chemin de la jouissance parfaite, de la perfection de l´harmonie, de l´équilibre parfait. Même si ce n´est qu´un rêve ; ce rêve-là, il vaut la peine d´être défendu.

-          Mais enfin, Lou, s´était écrié Kal ; qu´est-ce qui te dit qu´il acceptera ; lui qui ne connaît que le jusqu´auboutisme enragé de ses intérêts? Qu´est-ce qui te fait croire que ce prédateur était revenu de sa cécité, qu´il était maintenant disposé à reconnaître aux autres liberté, réalisation, originalité culturelle, indépendance ? Surtout si ce système lui profite bien ; après tout, c´est lui qui a les rênes du Pouvoir monétaire, le capital dont il représente les intérêts et l´organisation économique internationale, ce qui lui permet d´asseoir ses intentions, ses privilèges et son hégémonie…Vaudra-t-il librement abandonner tous ces avantages de domination ? Le pouvoir corrompt et corrompt absolument…le capital aussi.

-          Il n´aura pas d´autre choix…assura calmement Lou. Nul n´est insensible à la beauté, à Dieu, à la vérité qui ouvre sur la sauvegarde de la liberté…pour tous. Kal, pourquoi doutes-tu-tu, mon fils ? Dieu est aussi noir…

Kal, par un réflexe à la foi nerveux et moqueur, d´un sarcasme au bord de l´hystérie agressive,

tout le corps comme piqué par un désespoir révolté, avait fermé les yeux et revu la tragédie de l´extermination des indiens d´Amérique pendant la dernière bataille à Wounded Knee ; les derniers 300 indiens Tetons Sioux et ce qui fut leur sort…Il revit dans des voiliers surchargés où les pauvres esclaves, comme des sardines, étaient entassés à même la coque froide et rugueuse, sale et humide…les chaudières des crématoires des camps de concentrations fumant le juif brûlé…Patrice Lumumba à genou, malmené par ses futurs assassins ; Luther King ou Malcolm X gisant dans leur sang…où était donc resté le bon sens ? Tout cela n´était-il pas absurde, gratuit ? 

Lou continua, comme s´il pressentait les soubresauts involontaires de la résistance chez son interlocuteur :

-          Sais-tu, Kal, rappelles-toi de l´histoire de Copernic et Galilée…ou celle de la peste européenne qui causa plus de 50 millions de victimes au début du 13ième siècle et qu´on attribua fautivement aux juifs ; on la soigna avec un mélange d´excréments humains séchés, d´huile végétale et de cendre ; à quoi ressemblerait donc la médecine d´aujourd´hui si elle usait encore de telles charlataneries ? Elle vient de loin, n´est-ce pas, notre médecine moderne !?!

Ces exemples détendirent Kal et le firent sourire : C´était bien vrai ; Lou savait user de ses arguments, et ils étaient de taille.   

Il avait peut-être raison, Lou ; peut-être fallait-il montrer à l´homme blanc qu´il y avait réellement une autre façon de voir et de faire les choses : en respectant  la vie et la liberté de chacun. Ce qui cependant révoltait, c´est que personne n´a jamais voulu exterminer la race blanche, mais elle, par contre, n´a jamais hésité pour laisser libre court à sa haine. Comme Kal le savait, ce n´était pas ceux qui savaient avoir fait des erreurs qui étaient les plus dangereux ; ceux-là savaient s´excuser, voir la chose la plus urgente et faire le choix conséquent, s´ils le voulaient. Non, dans ces cas-là ; les salauds, ceux qui préféraient la descente en enfer plutôt que le retour à la paix, à la raison et à la sagesse, ce serait ceux qui vivaient du vice : les consortiums militaires et leurs facilités, et ceux, rampants comme des serpents sans morale et sans éthique : ceux qui avaient tant chargé leurs âmes de crimes et de vilenies qu´ils ne voulaient plus renter en arrière et devoir supporter les regards méfiants et réprobateur de leurs amis, surtout si le vice les avait enrichi... Lou prétendait que sans alternative, les salauds pouvaient toujours invoquer qu´il n´y avait pas d´autre alternative que lupus est homo homini ; mais s´il y en avait une, tout devenait naturellement différent. Ou les vicieux, les criminels et les sanguinaires se refuseraient à l´honnêteté ? Martin Luther King ne disait-il pas : « ce n´est pas les mauvais que je crains ; ceux que je crains, ce sont ceux qui laissent faire et se détournent des cris des victimes».

A quoi servaient donc toutes ces prisons et ces complexes de rééducation si la société ne changeait pas ? Si à la sortie de prison, celui qui voulait repartir à zéro et qui avait payé sa part de justice, si ce reconverti ne retrouvait dehors que le vieux monde cruel et injuste qui avait fait de lui ce qu´il était avant sa rédemption ? La prostitution de ses sœurs qui l´écoeurait, l´alcoolisme de ses parents ; le chômage et la drogue pour distraire son âme blessée et larmoyante…Ou encore, ce qui était pervers : si en prison, dans ce haut lieu de régénération sociale moral et éthique, il apprenait à devenir plus criminel qu´il ne l´avait été.

Oui, Kal était d´accord : il fallait, pour qu´une nouvelle donne soit valable, qu´elle comporte une chance pleine et des conditions non dévoyantes. Ce n´était que fair-play. Et sincère. Cela permettrait aux faux, aux traîtres et aux suiveurs sans morale et sans éthique, de ceux qui avaient, par bassesse ou par opportunisme, vendu les leurs, pillé, volé, trahi la société, de se racheter, de retrouver la foi en un monde plus généreux, moins faux que celui dans lequel ils avaient exercés leur turpitudes.   

Les deux promeneurs revinrent en marchant sur la pelouse refroidie, couverte d´un humus humide de mousse de neige à plusieurs endroits éclaircie, et à chaque pas crissant. L´air était frais et froid et pourtant, le ciel ouvert et tranquille semblait tapisser le jour sans le moindre humeur. Et de temps en temps, un soleil agité, vacillant, ni chaud ni froid émergeait pour disparaître aussitôt derrière les nuages ; comme un enfant apeuré qui se cachait derrière les paupières puériles d´un jour fade.

Kal têtu et résolu, ne quitta pas ses pensées : ceux qui avaient toujours crû à un monde juste, respectueux des uns et des autres, et solidaires à l´esprit du bien, ce serait le moment de leur demander d´aider, de tendre la main aux égarés, aux hésitants meurtris et déroutés par la déception, aux faibles et à tout ceux qui ne comprenaient pas encore de la richesse inouïe du changement. Ce ne serait pas l´heure de vengeance, mais celui généreux de la réconciliation. L´être humain en était-il capable ; était-il à même de grandir sur lui-même afin d´entamer cette franche et paisible voie de salut ? Car là où fut ça, je serai. (Freud)

Cette pensée ramena Kal à une autre, beaucoup plus exhaustive de Freud, et combien descriptive de l´âme noire et de sa culture mise à mal depuis des siècles sans qu´il ne puisse se défendre adéquatement : « Ainsi poussé par le ça, entravé par le surmoi, rejeté par la réalité, le moi lutte pour venir à bout de sa tâche économique, qui consiste à établir l´harmonie parmi les forces et les influences qui agissent en lui et sur lui, et nous comprenons pourquoi nous ne pouvons très souvent réprimer l´exclamation : « La vie n´est pas facile ! ». Lorsque le moi est contraint de reconnaître sa faiblesse, il éclate en angoisse névrotique devant la force des passions logées dans le ça. » (Freud)

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Extrait des Cercles Vicieux    Auteur Musengeshi Katata    Droits réservés

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