Extrait des Cercles Vicieux II

La triste croisée des chemins

Bebo avait été déçue, et elle devait se l´avouer, frustrée par le voyage inopiné de Weja ; mais après quelques jours de désoeuvrement et d´ennui, elle s´était tournée vers Mito et l´aidait chaque jour à la pension ; elle y avait même reçu une chambre : ce qui lui permettait de mieux s´occuper des enfants, d´aider le personnel dans ses diverses tâches, et de passer de bonnes heures de conversation et de détente avec sa meilleure, mais il faut le dire aussi, son unique amie. Sa tante Kuto et Charles passaient les vacances en Chine, à Hong Kong ; Charles l´avait invitée, mais la jeune fille, devant l´éruption de la malaria chez Mito qui l´avait affaiblie et contrainte à garder quelques jours le lit – rien de bien sérieux avait dit son médecin – elle avait, entre le désir de visiter ses parents et celui d´assister son amie, choisi de prêter main forte à celle-ci. Elle ne le regrettait pas : chaque jour était, en compagnie des enfants, une véritable aventure ; et les occupations et les devoirs que l´entretien de la pension exigeait d´elle qu´elle donnât le meilleur d´elle-même, lui procurait une vive satisfaction et mieux : le sentiment d´être responsable et utile.

La journée de Bebo commençait, en semaine, à 5 heures 30 du matin par la préparation du pain servant au déjeuner et se terminait le soir peu après 22 heures, après le dernier briefing de la journée. Le samedi et dimanche, la journée commençait deux heures plus tard : elle emmenait les enfants au zoo ou à quelques jeux sportifs l´avant midi, avant de les conduire promener ou travailler à la ferme, en dehors de la ville. Parfois, lorsqu´il pleuvait, on se contentait d´envahir la salle de lecture de la pension où les plus grands se renfermaient dans leurs ouvrages préférés, tandis que Bebo ou l´une des surveillantes lisait aux plus petits des fables, leur racontait des histoires, bricolait ou dessinait quelques fantaisies enfantines.

Mito s´était remise, et avait repris aussitôt ses incessantes activités de contrôle et de gestion. C´était à croire que ces jours d´immobilité lui avaient insufflé une énergie nouvelle, et elle semblait infatigable. Un soir lorsqu´elles furent seules, elle avoua tristement en relevant les yeux de ses livres de comptes et, en ôtant ses lunettes :

-          J´ai peur de mourir, qu´adviendra-t-il de tout ceci ?

-          Allons, la tranquillisa Bebo, tu as encore longtemps à vivre ; après tout, nous serons toujours là pour toi. Quant aux enfants, il ne faut pas t´en faire : nous allons tous nous en occuper.

Bebo se rapprocha de son amie et prit sa tête sur sa poitrine. Les deux amies restèrent enlacées quelques instants sans mot dire. Lorsqu´elles se séparèrent, Bebo prit place à côté de son amie et garda sa main dans la sienne ; elle essuya les larmes silencieuses qui avaient coulé sur les joues de celle-ci, et pour la distraire, elle lui dit :

-          Tu peux être fière de ta pension, même du mariage de Lou ; tu es une véritable fée, nous te devons tous tant.

Le sourire revint sur les lèvres de Mito :

-          Malaïka et Lou, ça c´est un joli couple n´est-ce pas ; j´en suis personnellement fière, c´est un véritable coup de bol, inouï ; qui dit que le miracle n´existe pas ?

-          C´est vrai reconnut Bebo, incroyable comme ils vont l´un à l´autre.

-          Ca, dit Mito avec une lueur joyeuse dans les yeux, c´est ma consolation. Allons, viens ; allons au salon écouter de la musique, nous l´avons bien gagné.

Et en éteignant la lumière du bureau, elle demanda :

-          Et Weja, tu es bien mordue, n´est-ce pas ; il est un charmant.

-          Oh, oui ; à part cette saloperie de me laisser seule…

Les deux jeunes femmes traversèrent le long couloir qui menait au salon particulier de Mito et s´y installèrent confortablement. Mito servit du vin et leva son verre :

-          A l´amour qui rend la vie si passionnante !

-          A la force, que dis-je à la passion d´aimer ! Entonna Bebo en souriant fondeusement.

Longtemps plus tard, avant de se séparer, Bebo posa la question qu´elle retenait depuis quelques temps :

-          Dis-moi, Mito ; ne t´arrive-t-il pas d´être jalouse envers Malaïka et Lou ; je sais que c´est toi qui les a mis ensemble, et organisé leur union, mais ne t´arrive-t-il pas de regretter d´avoir eu à céder ta place ?

Le beau visage de la jeune femme, un court instant, se ternit ; avec peine elle lâcha :

-          Bien sûr. Comment en serait-il autrement ; j´ai aimé cet homme et je l´aime toujours, mais qu´y puis-je si le sort m´a maudit, empêché de vivre le rêve de ma vie ? Dans la vie, c´est déjà difficile de rencontrer le vrai amour ; tu ne peux pas savoir combien cela fait mal d´être interdite à un fruit, à une jouissance qui se trouvait hier encore dans nos mains. C´est terrible. C´est inconsolable et douloureux…

La voix de la jeune femme s´était brisée sous le coup de l´émotion qui l´avait envahie ; elle se rassit et pendant quelques minutes, les main soutenant sa tête, elle chercha à vaincre sa profonde tristesse. Bebo voulut la réconforter ; elle l´arrêta d´un signe de la main. Au bout d´un moment, elle se leva et demanda à son amie:

-          Te rappelles-tu de jadis, lorsque nous avions quitté le village…de nos rêves démesurés, sans frontière…de nos fiévreuses attentes ?

-          Oh, oui, s´écria Bebo rêveuse : nous étions prêtes à nous offrir le soleil, à transformer la nuit en une féerie d´étoiles aux couleurs éternelles…Cette fougue ! A nous l´histoire et ses folles jouissances ;  à nous liberté et horizons infinis. Rien ne nous sembla interdit ; rien ne devait nous arrêter sur notre marche irrésistible.

-          A nous les plus beaux garçons de la ville ! Lança Mito mélancolique.

-          Oh, oui ! Reconnut Bebo en écho. Mais tu dois le reconnaître, dit-elle en se servant du vin, que nous étions prêtes à donner le meilleur de nous-mêmes pour accéder au paradis.

-          Ne le sommes-nous plus, demanda Mito insidieuse et plutôt provocante.

-          Plus que jamais ; santé, à l´avenir !

-          Santé, clama Mito en en joignant son verre au sien.

Un silence gêné s´empara, un court instant de la pièce. Instant pendant lequel il fut conscient aux deux jeunes filles que leurs chemins, leurs attentes avaient depuis longtemps pris définitivement des voies opposées : pour Bebo, l´avenir était encore ouvert, mais pour Mito, les choses étaient devenues étroites, plus empêchées que prometteuses. Cette vérité ne passa inaperçu ni dans les yeux de Bebo où on pouvait lire la douloureuse et impuissante compassion, ni dans ceux de Mito dans lesquels, un court instant, l´effroi s´y laissa entrevoir, en ombre austère et peinée.   

-          Je me réjouis d´avoir connu l´amour, ne fut-ce que quelques jours dans ma vie ; certains êtres cherchent toute leur vie à le rencontrer. Et je suis fière d´avoir trouvé la femme qui convenait à Lou : ce qui prouve que non seulement je l´ai aimé, mais j´ai aussi su comprendre devant quel genre d´homme je me trouvais. Je leur souhaite les plus belles choses de la terre ; bien sûr qu´il m´arrive de regretter, bien sûr il m´arrive d´envier Malaïka…mais c´est passé tout cela.

Elle avait parlé comme en transe, sur un ton impersonnel. Et pourtant, Bebo pressentit dans la pièce et le poids des mots, un sourd ressentiment. La jeune fille émue détourna les yeux de son amie, embarrassée. Puis elle se leva et parcourut de la main les livres soigneusement rangés sur la large bibliothèque du petit salon coquet de la pension. Elle aimait le parfum de vieux livres reliés et cet attrait à la fois tranquille et sécurisant du papier. Se tournant brusquement vers Mito, elle lança :

-          Crois-tu en Dieu, Mito ?

Son amie, le visage rayonnant comme un enfant pris la main dans le sac, pouffa, déconcertée, puis gauche, elle avoua :

-          Hem, pas tellement…si tu veux mon avis : de moins en moins…pas du tout. Sinon je ne serais pas infectée…enfin et toi, puisque tu as le toupet de poser une question si idiote, crois-tu en Dieu ?

Elle avait posé sa question sur un ton ironique, presque blessant.

Bebo tarda un court instant à répondre ; elle prit le temps de parcourir de sa main la rangée de livres qui se trouvaient à sa portée, puis lâcha :

-          Hem, c´est difficile, d´autant que nul ne peut prouver quoi que ce soit. Je crois en la connaissance. Je pense que seule la connaissance possède la force  d´élever l´être humain à une existence supérieure…

-          La connaissance, hein…reconnut en écho son amie ; pourquoi pas ?

-          Allons, bon s´empressa Bebo ; si Dieu existe, comment un ignorant accède-t-il à

appréhender la perfection absolue s´il n´a que son étroitesse d´esprit pour s´éclairer ? Peux-tu me le dire sincèrement ?

-          Boh, en lisant la bible ou en marmonnant de fortes prières, sans doute…

-          Trop peu ; infiniment trop peu. Et dangereux. Illumination que tout cela ; c´est l´antichambre du barbare, de l´extrémiste et de l´analphabète borné.

Bebo revint s´asseoir auprès de son amie.

-          Mais la science, elle, est-elle invulnérable ?

Ce n´était pas une question, c´était plutôt un constat.

-          Non, pas du tout, mais parce que la connaissance est un effort qui affranchit, émancipe et ouvre notre esprit à l´objectivité, à la tolérance et à la recherche de la perfection de la jouissance sensible. La connaissance libère, elle n´emprisonne pas acheva-elle sur un ton entendu.

-          Tu as vraisemblablement raison. Religion… ?

-          Non. C´est plutôt une prison dorée pour nostalgiques du structuralisme…ceux qui aiment le cérémonial, les apparences plutôt que le questionnement continu.

Mito éclata franchement de rire, suivie par son amie.

-          C´est curieux, n´est-ce pas ; l´être humain cherche éperdument à se libérer, mais à la

première occasion il se laisse de nouveau enfermer dans quelques dogmatismes étroits. N´est-ce pas trivial ?

La question plana, un long moment dans la pièce, entre les deux amies. Toutes les deux étaient d´accord que l´être humain ne peut subsister sans un minimum de structuralisme – ne fut-ce que celui de l´amour de la mère, celui de la protection et l´assurance de la famille. Plus tard venaient s´ajouter ceux de la tradition, de la société à ceux, individuelles de l´enfant grandissant. Mais le plus enrichissant et le plus émancipant de tous était celui de la connaissance, celui de la réalisation individuelle, et bien entendu celui de l´enrichissement de la réalisation sociale. La réponse à ce silence réfléchi vint sous forme d´une sourde question : existe-t-il un structuralisme idéal de civilisation assez émancipant, protecteur et enrichissant que pour épanouir librement l´individu et sa société en leur préservant tous les moyens précieux de féconde créativité, de saine et réjouissante liberté ?

De quel genre d´organisation sociale, d´esprit civil ou de philosophie existentielle s´agissait-il ? La Liberté : décidément un bien précieux lourd de conséquences ; où nicher son nid exigeant, à quelle volonté sociale pouvait-on confier le tourment impérieux de ses rêves, la danse ondulée de ses caprices, de ses désirs, et ceux brûlants de ses vœux innombrables ?

Suffisait-il simplement de croire en quoi que ce soit, en n´importe qui, en n´importe quoi ?

-          C´est de la pure castration, s´écria soudain Bebo.

Les deux jeunes filles repartirent dans leurs rires.

-          Castré, hein ; je crois, Bebo, que ta puberté te joue des tours. Mon Dieu ; mais sais-tu, je crois que tu as raison : la connaissance, elle, on peut l´assembler, la contrôler, l´employer, la confondre avec elle-même et l´enjoindre de rester objective. Et tout en cultivant et en affûtant notre esprit, elle ne se targue pas d´être absolue, bien au contraire : elle apprend à l´être connaissant à aimer la modestie et la persévérance, parce qu´en réalité savoir, c´est reconnaître qu´on ne sait rien.

-          N´est-ce pas… ? Même le Pape s´accroche à la vie et se confie à ses médecins quand il est malade…lui qui est sensé vivre le plus près de Dieu, pourquoi ne s´abandonne-t-il pas à lui ?

-          La prière a ses limites…faut pas vendre des vétilles pour des lanternes, et verser dans l´obscurantisme.

-          Eh bien tu vois, c´est ce qui me plait dans la science : sa modestie et le réalisme de sa sincérité. Allons, bon ; je crois encore en l´amour : l´amour tout puissant et irréversible !

-          La science des sens et de la jouissance, quoi !

Les deux amies se jetèrent dans les bras l´une de l´autre en riant. Toutes deux se rappelaient de vieux moments infantiles où tout était si facile, et pourtant, avec le temps, elles apprenaient lentement que tout n´était pas aussi facile que cela.       

-          Pour moi, avoua Mito en se séparant de son amie, le chapitre est clos. J´ai découvert une autre façon d´aimer : protéger et servir ceux qui n´ont pas eu la chance d´être aimé. C´est beaucoup. C´est maintenant le sens de ma vie.

Elle se reprit, en essuyant un larme solitaire qui avait perlé sur sa joue, puis demanda, pour changer de propos :

-          Toi et Weja…en êtes-vous toujours aux petits baisers innocents ; Bebo, puis-je te poser une question ?

-          Mais bien sûr, répondit la jeune fille en se mouillant subrepticement les lèves d´un rapide coup de langue.

-          Comment ça marche …avec Weja ?

-          Ca va. Qu´est-ce que tu veux savoir ?

-          Hem…m´a tout l´air formel…et discret ; est-tu sûr que tu l´aimes ?

La jeune fille détourna son regard vers le sol carrelé de la pièce, puis revint à son amie avec un regard plutôt vague, puis reconnut :

-          Je dois reconnaître qu´il est plutôt…du genre réservé.

Les deux amies éclatèrent d´un rire conjoint et burent presque simultanément à leurs verres.

-          Mais l´aimes-tu réellement, insista Mito.

-          Mais bien sûr, je crois, oui ; mais tu sais, il pourrait bien se presser à mettre les mains à la pâte.

-          Ca brûle, hein ? Demanda Mito, coquine.

-          Oh, s´il continue à jouer l´innocent, il va manger froid !

Et le rire reprit.

-          Eh, bien racontes…ne me dis pas que tu as peur d´employer les grands arguments de la femme pour lui faire fondre le désir sur la langue ?

-          Je ne sais pas, peut-être m´y prendrai-je mal…j´ai peur de le brusquer…de le forcer ; je ne veux pas qu´il aie une fausse opinion de moi. Voilà.

-          Brusquer ? Qu´est-ce que c´est que ce langage primitif, s´étonna gaiement Mito. Quand on aime, il n´y a que conviction, hein ; forte conviction !

Le rire reprit de plus belle.

-          Tu penses vraiment que je devrais…demanda Bebo indécise.

-          Mais oui, en amour, il n´y a pas de demi mesure ; à moins que ce ne soit pas…

-          Non, coupa Bebo, je l´aime vraiment.

-          Dans ces conditions, dit Mito, en reconduisant son amie vers la porte, son sort est scellé. Est-ce clair ?

-          Oui, maman, lui répondit Bebo en riant.

Sur ces mots, Mito embrassa son amie et l´envoya au lit.

Restée seule, Mito se versa une généreuse rasade de vin, mit ses pieds engourdis sur le fauteuil voisin et ferma les yeux pieusement. Ses pensées, comme libérées du sol, prirent un envol libre et cependant de peu d´envergure : la réalité, comme une contrainte exigeante et possessive, la ramena au sol. Des larmes chaudes descendirent ses joues avant de venir mourir aux bords de ses lèvres ; d´un geste affectueux et solennel, elle se tâta les seins :

-          Quel gâchis ; quel immense gâchis ! Se surprit-elle à marmonner.

Elle aurait aimé, comme ces jeunes mères qu´elle avait observées, donner le sein à un rejeton impatient et goulu, qui de ses doigts empressés aurait fixé sa chair pour téter le lait nourrissant qu´elle contenait. Ah, cette secrète jouissance de mère. Hélas, tout cela lui était désormais interdit.

-          Quelle déchéance ; quelle honteuse déchéance…

Elle n´était plus ni femme, ni mère. Elle n´était plus qu´un être humain, un passager en somme de la vie, qui passait à côté de son identité, comme un voyageur de commerce, sans autre but que d´arriver à terme, sans ambition propre que celui de remplir un contrat strict et aveugle. Toute la splendeur secrète et muette de l´existence : sa célébration profonde, lui avait été volée. Et plutôt que d´être le rempart de l´homme, le baume de la masculinité, l´âme attendrie et patiente de la société, elle n´était ravalée qu´à une fonction utile et nécessaire. C´est ce qui blessait sa nature profonde et brûlante de femme inassouvie : aller à la recherche de l´impossible accord sensible. L´exclusion la plus cruelle à la foi existentielle de la vie, à son cri féminin généreux et bienveillant.

Parfois, elle enviait ces mères vacant, empressées, sur la rue insolite et surpeuplée, leurs rejetons suspendus sur leurs dos. Elles semblaient auréolées d´une force inconnue, que la grâce de leur pas à chaque déhanchement célébrait. C´était une autre esthétique, une élégance à la fois juvénile que fructueuse. Et même ce sombre trait sur le visage, ce sourire qui avait perdu sa nonchalance pour devenir compréhensif sans perdre son éclat enjoué ; tout sentait à s´y méprendre à l´amour moulu d´attentions, battu de patience et servi avec une élégance toute féminine. C´était plus qu´un aveu, c´était une consécration.

Eduquer une femme, c´est élever un peuple, avait lu Mito sur un placard de l´UNESCO ; comme cela était vrai ! Parce que le peuple, pour vaincre ses tourments et ses angoisses, va toujours chercher refuge dans les bras de la mère et se désaltérer au sein chaud et nourrissant de la Patrie. Savoir aimer, protéger et respecter la personnalité de la femme, c´est donner à la société un équilibre riche et fructueux sur lequel les générations futures peuvent élever leurs rêves. Une nation ou une civilisation qui réprime l´éclosion de ses rêves féminins, est un monde retors, faux et diminué où la violence et le meurtre sensible transforment la vie, la valeur de l´existence, en une fourbe parodie sans liberté et sans vérité. Et de cette célébration de l´existence sensible qui met l´être tremblant au sein fructueux de l´amour pour le nourrir et lui donner la force de grandir sur lui-même et d´être capable de grandes et longues chevauchées libres dans l´histoire, il ne lui reste que solitude et amertume parce qu´il lui manque la caresse et le sourire encourageant de la mère.

Cette femme, cet être frêle et souvent sans défense, était capable de sacrifices interminables, de supporter des douleurs sans égales depuis l´enfantement déchirant jusqu´à la misère la plus ignoble, ou aux violences les plus basses : c´est elle qu´on viole, qu´on méprise en premier lorsque les hommes, dans leurs douteuses entreprises cupides et criminelles font campagne. Ce fut le cas pendant l´esclavage, la colonisation, pendant les guerres ; c´est elle qui souffre en premier de toutes les intolérances et vicissitudes sociales, que ce fut la discrimination, la perversion des mœurs ou simplement parce que faible, elle offre une victime facile. C´est elle que la misère frappe le plus cruellement, parce que dans sa nature sensible, elle a besoin de plus de confort et plus de soins. Et cependant, au-delà de ses peines et de ses frustrations, dans toute société éprouvée, c´est elle qui prend le lourd fardeau de porter la responsabilité de couver la famille en lui donnant avec entrain l´affection dont il a besoin pour affronter demain. Dans son cœur immense et frais, elle a toujours eu, envers et contre tous ses tourments, la force d´aimer, d´aller au-delà de ses peines.  Et si parfois elle se révolte ou se rebiffe ; ce n´est somme toute qu´un être humain. Pas plus, pas moins. Elle a aussi le droit à l´erreur, à la reconnaissance et surtout à ce que la société lui reconnut tous ses droits. Comme Simone de Beauvoir le disait si bien : « On ne naît pas femme ; on le devient »

Des hommes qui revenaient de guerre – une guerre que la femme n´a jamais, ni cautionné, ni entretenu - blessés, démembrés, déchirés dans leurs âmes ou simplement perdants ou victorieux selon le cas ;  avec un soin assidu, sans un mot, elle pensait les blessures tant physiques que morales pour leur permettre de retrouver la joie et la volonté de reprendre pied sur la vie, et par l´amour  de l´existence qu´ils mettraient à la reconstruction, à recréer le chant élégant et paisible de la beauté, prouver qu´ils étaient capable d´autre chose que de tuer ou de se laisser tuer. Mais parfois aussi, à court de patience et de pénitences, l´arme à la main, elle se portait au front de la société, aux premières lignes de la contestation, pour défendre la liberté menacée, ses enfants, ses droits ou tout simplement sa vision de l´existence. Elle aime porter les emblèmes de la société, après tout, elle en est la secrète lumière. Et si les vertus et les valeurs de celle-ci la pervertissaient, comme le récitait si bien à l´Olympia Serge Reggiani dans le prélude de « Sarah » :

« Si vous la rencontrez bizarrement parée,

Traînant dans le ruisseau un talon déchaussé,

Et la tête et l´œil bas comme un pigeon lessé,                                                           

Monsieur, ne crachez pas de juron ni d´orgueil

Au visage fardé de cette pauvre impure

Que Déesse Famine a par un soir d´hiver,

Contraint à relever  ses jupons en plein air ;

Cette bohème là c´est mon bien, ma perle,

Mon bijou, ma reine, ma duchesse. »

Plus loin, à la fin de ce poème d´une réelle beauté, il chante :

                                               La femme qui est dans mon lit,

                                               N´a plus vingt ans depuis longtemps ;

                                               Ne riez pas, n´y touchez pas

                                               Gardez vos larmes et vos sarcasmes.

                                               Lorsque la nuit nous réunit,

                                               Son corps, ses mains s´offrent aux miens ;

                                               Et son cœur couvert de pleurs,

                                               Et de blessures qui me rassurent.

Triste ironie, pour une femme qui a été mal aimée, toujours trompée. Belle consolation que celle de la tolérance phallocratique !

Et pourtant, dans le fond de son âme saignante et insatisfaite, elle n´a jamais cessé d´aimer, de croire en l´espoir. C´était cela, une femme : un être précieux et exceptionnel sans lequel la nature humaine ne serait qu´un vide, un désert sans eau ; et toute société, toute civilisation qui croyait qu´elle pouvait se passer de lui donner la place et le respect qui lui revenait, et lui permettre d´entretenir et de réaliser ses rêves, se mourrait lentement, mais sûrement.

Fatiguée, en mal d´elle-même, Mito se leva lentement de son siège. Elle éteignit la lumière du  salon et longea, comme tous les soirs, à pas fluets, le long couloir menant à sa chambre à coucher.

Avant de mettre sa robe de nuit, coquettement, et non sans fronderie, Bebo se mira dans le long miroir qui ornait sa garde-robe, et plutôt satisfaite, elle lâcha :

-          De l´or pur…mais où est le joaillier ?

Et du coup le vide du départ de Weja l´attrista ; elle se sentit seule avec elle-même, seule aux

prises avec de nombreuses questions que son âge ne cessait de lui imposer. Avec Weja, elle avait partagé bien de tourments, épluché tant de conflits et essayé de voir plus clair sur la vie qui s´ouvrait devant elle. Quand bien même le jeune homme restât muet et pensif, sa présence

l´avait encouragée à continuer à débattre, à chercher la vérité en se confiant à un ami. Ah, cette vie ; tout n´était pas aussi facile qu´on se l´imaginait pendant l´innocente enfance et la fraîche puberté. Avec le temps et l´âge, tout devenait complexe et important. La vie, dans son répertoire inimaginable de valeurs, de symboles, d´attentes, de vœux et de désirs devenait un labyrinthe pressant dans lequel il ne s´agissait pas seulement de choisir, mais aussi de faire montre de doigté et d´ambition pour soi-même et pour l´ensemble de la vie elle-même.

Au moment d´éteindre la lumière, elle se rappela de l´époque innocente, chez son père et sa mère, de la prière qu´elle faisait avant de s´endormir. Pouvait-on vraiment croire que Dieu n´existait pas, ou qu´il appartenait aux uns et pas aux autres ?

Bêtise, se confirma la jeune fille ; Dieu n´est à personne, et lorsqu´elle faisait sa prière, elle ne l´adressait qu´à son Dieu personnel. Oui, dans l´éternité de tous les Dieux de la terre, son Dieu à elle était aussi grand et aussi puissant que tout autre. Rassurée, à genou comme un enfant sage devant son lit, elle marmonna :

-          Dieu tout puissant humble et miséricordieux, accepte mon humble prière, veille sur Weja, sur mes parents, sur mes amis et protège mes rêves, mes vœux ; daigne donner à mes attentes la force et la richesse de m´offrir ma victoire.

Et elle se mit au lit et ferma les yeux.

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Extrait des Cercles Vicieux    Auteur Musengeshi Katata    Droits réservés

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