22 juillet 2006
Commentaire sur l´article « Dieu a quitté l'Afrique »
Par Bibish Mumbu de Kinshasa, publié le 20/07/2006 sur Africultures.
http://www.africultures.com/index.asp?menu=affiche_article&no=4537
Croire en Dieu ne suffit pas, il faut aimer, renchérir, épanouir et célébrer son œuvre exceptionnelle pour mériter sa belle et solennelle prière.
Cet article est symptomatique pour l´esprit et la situation congolaise qui règnent actuellement sur ce pays. Il décrit bien le mal ou le marasme dans lequel ce beau pays nage depuis le 18 janvier 1961, date de l´assassinat de son premier ministre élu : Patrice Emery Lumumba. Depuis la mort de ce tribun, tout a commencé à tourner à l´envers. Mobutu que les occidentaux aidèrent à prendre le pouvoir par un coup d´état était certes un dictateur charismatique qui arriva rapidement à mettre le peuple derrière lui, mais en ce qui concerne son rôle en tant que chef d´Etat, il n´en avait qu´une vision superficielle, et pour vrai dire dilettante. Comme tous les leaders africains d´après l´indépendance, du contenu et de portée du pouvoir, il en avait une trop lascive conception. Cette tradition de la superficialité, du paraître plutôt qu´être, a été, non sans le conseil paternaliste intéressé de la francafrique, chaudement encouragé et entretenu. Mobutu, certes, essaya d´y mettre du sien avec l´authenticité qui n´était, au fait qu´un gros mot de plus s´il ne guérissait pas le mal africain de l´analphabétisme, des traditions désuètes et primitives, et surtout, s´il n´accélérait pas la rationalisation des ambitions et des idéaux de la société en la mettant devant ses obligations face à elle-même, et le devoir incessible, inévitable de développer les qualités intellectuelles individuelles en les organisant autour d´une production réelle et imaginaire de moyens conséquents de réalisation.
La crise qu´on observe au Congo actuellement est classique d´une classe politique désorientée, incapable de retrouver et aligner harmonieusement autour d´une véritable politique de développement par lesquelles toutes les forces vives de la nations trouveraient leurs places respectives. A force de vouloir rouler en Mercedes, de s´habiller à l´importation, de danser plutôt que de travailler…comment pourrait-on, avec une telle morale, régler ses problèmes croissant sous une démographie explosive ? Si par surcroît on dépensait plus qu´on produisait, qu´on fermait les universités et les écoles techniques, et que les élites corrompues et incapables préféraient, eux et leurs familles, aller se faire soigner à l´étranger, plutôt que d´encourager et de financer les hôpitaux et dispensaires locaux entretenus par de brillants jeunes médecins congolais manquant de tout équipement moderne ou approprié pour exercer un métier qui leur avait coûté des années d´études assidues, de restrictions, d´efforts. Et malgré leurs diplômes et leurs spécialisations, la société ne semblait pas reconnaître ni leurs talents, ni leur précieuse utilité. N´est-ce pas déprimant ? Cet exemple s´appliquait autant aux ingénieurs en agricultures, aux hauts techniciens, aux enseignants. Tout cela est caractéristique d´une société tournant en rond, et se mordant la queue à l´impasse de la régression, plutôt que d´investir dans l´avenir afin de résoudre progressivement ses problèmes. Ce qui révoltait, au Congo, c´était que cette classe fourvoyée d´élites incapables et visiblement sans talent ni orientation se vantait de mérites et de résultats qui n´étaient ni visibles, ni appréciables. Et pendant ce temps, le mal lui grandissait et devenait insupportable, si pas explosif. En viendront-ils un jour à trouver le sens équitable et responsable de leurs devoirs, ou ces marasmes sont leur seul tribut à l´avenir de ce continent ?
A ma dernière visite au Congo, j´ai été invité par un ministre de la coopération, en 1998. Et tout de suite j´ai remarqué, par le nombre de petits enfants qui abondaient les rues, que ce pays allait avoir des problèmes sociaux grandissants. Lorsque j´ai dit à mon ministre qu´ il fallait mettre les gens au travail, leur donner un revenu et un rôle social, celui-ci m´a répondu : « Avec quoi va-t-on les payer ? » cette réponse m´a fait dire que je me trouvais devant un amateurisme scandaleux qui s´exerçait au détriment de ce pays. Un autre ministre, celui des de la petite et moyenne entreprise avec lequel j´avais fait les secondaires m´avoua, sur la question comment allait sa famille, que ses enfants allaient à l´école américaine qui coûtait des yeux à la tête. Intérieurement je me dis : pas étonnant que le niveau des écoles nationales périclite, si les élites envoient leurs enfants qui à l´école belge, française, américaine. Voilà tous des gens qui aimaient vraisemblablement le pouvoir et ses honneurs et ses avantages, mais qui ne croyaient ou ne remplissaient pas leurs rôles, visiblement parce qu´un marché parallèle de possibilités étrangères leur étaient, de par leur revenus, accessibles. Pas très loin de chez nous, à Monbele, j´ai, dans mes promenades journalières, fait une découverte qui m´a coupé le souffle : le long de la route qui menait au campus universitaire, dans une sorte de garage de fortune faite panneaux de bois sur lesquels un toit ondulé gluant sous la chaleur de midi, j´entendis des voix d´enfants. Je me dirigeais donc à l´entrée, et quelle ne fut pas ma surprise : c´était une classe. Sans bancs et sans tableau. Les enfants, âgés tous de 6 ans environ, étaient assis á même le sol et écrivait sur le sol nu. Suffoqué, je ne pus m´empêcher d´observer un beau garçon aux énormes yeux doux dont le visage, perlé de sueur et qui, à chaque signe en l´air de l´instituteur de fortune, tentait tant bien que mal à reproduire la lettre sur le sol à ses pieds. J´ai eu des larmes de colère et de rage. Lorsque la classe prit fin et que l´instituteur de fortune put répondre à ma question, il se contenta de dire : « Depuis que grâce au FMI et à la Banque Mondiale l´école est privatisée, nous nous débrouillons ». En quittant ce pays, j´étais tellement en colère que j´y oubliait mon manteau neuf. Qu´importe, me suis-je dis, je n´en mourrais pas. Ma femme ne fut pas contente, pas du tout. Depuis, quand je pense à cet enfant, à cette jeunesse démunie…ma colère est sans borne.
Dieu n´a pas quitté l´Afrique, monsieur Mumbu ; il n´a jamais déserté les côtés de l´homme noir. Mais à la longue, il commence lentement à désespérer. Car celui-ci, au lieu de renchérir et de fructifier sa parole, il ne l´écoutait ni la suivait. Cet homme noir auquel il avait donné sa parole en premier aimait trop danser, il préférait le prêt-à-porter, le prêt à consommer, le prêt à penser de la facilité que lui vendait l´homme blanc. Et même dans la Bible de l´homme blanc, il est écrit : « aides-toi et le ciel t´aidera » , mais vraisemblablement, depuis belle lurette, cet homme noir passait devant ses obligations sans les exercer dignement. Comment expliquer qu´il passait devant la chaude prière, une des prière les plus belle de l´univers : celle du puissant et redoutable Simon Kimbangu pour aller prier à l´église des blancs dont on sait que leur religion n´est autre chose qu´un poison venimeux pour l´Afrique ? C´est entre autre le nœud du problème : l´homme noir fuit son ombre au lieu de l´assumer, et à force de nier ses propres valeurs, de ne pas épanouir ses propres qualités afin que celles-ci lui ouvrent les portes de son propre paradis, il tergiversait, pataugeait et n´était plus que copie, ombre d´un fantôme qui le vidait de son sang, de sa voix, de sa force de célébrer l´existence, la plus belle prière de la vie !
Que peut-on dire d´une race qui se conduit de cette façon ; est-elle responsable et digne de la parole de Dieu ? Il ne s´agit, comme beaucoup le font, plus de prier à s´en fendre l´âme, ou de choisir un maître, une cachette culturelle pour cacher ses mensonges ou ses manquements. Il s´agit tout simplement de s´assumer et célébrer, avec élégance et doigté, l´existence : le plus grand don de dieu à la race humaine ! Celui qui s´y refuse, quel que soit sa religion ou ses prétextes, il n´a rien compris ni à la vie, ni à Dieu, parce qu´il passait devant la seule chance d´excellence et de réalisation humaine et la méprisait. Quelle que soit sa prière alors, ou ses moments de joies ou fortune, ceux-ci n´étaient rien d´autre qu´illusions vides et fausse foi. De quelque religion, de quelque race, de quelques origines sociales que nous soyons, monsieur Mumbu, nous n´avons qu´une vie ; quiconque la dépense oisivement ou en futilités, ne doit pas s´étonner un jour si la misère et la pauvreté est, malgré ses fausses prières, son seul pain.
Et permettez-moi de vous dire qu´attendre que les autres vous fassent la liberté, réalisent vos rêves, vos attentes, vos ambitions et ceux de tous les vôtre, c´est du pur suicide, parce que eux, ils sont occupés à réaliser les leurs. Si personne ne l a encore compris en Afrique ou ailleurs, il serait temps de se guérir d´amères illusions. Non, je peux vous en rassurer : Dieu n´a pas quitté l´Afrique ; c´est l´africain qui ne veut pas ou ne se donne pas la peine de réaliser sa prière la plus passionnée, celle d´aimer et de chérir valablement ce qu´il lui a été solennellement offert, et qui est l´existence.
Musengeshi Katata
Muntu wa bantu, Bantu wa Muntu