Tandis que l´occident se réalise à nos dépends, elle nous oblige à nous nous prostituer, à accepter notre propre suicide culturel.

A quoi sert l´existence, à se réaliser ou à servir ceux qui se réalisent à nos frais en nous imposant leurs sens des choses et des valeurs ?

A Kasende.

Avant de répondre à ta lettre qui m´a impressionné, cher Kasende, permets-moi de te citer deux exemples que j´ai dernièrement vécu :

  1. A Paris, j´ai rencontré un jeune homme : 21 ans, un mètre quatre-vingt cinq environ, sain et vif d´esprit. Lorsque je lui ai demandé ce qu´il faisait dans la vie, il m´a répondu : « je fais le parcours ». Qu´est-ce que c´est le parcourt ? Lui ai-je demandé, et à ma grande surprise, il m´a expliqué que c´est l´art de sauter ou de vaincre des obstacles faits de murs de béton, de balcons, de toits plats pour atteindre un but déterminé éloigné. Je t´avoue que j en fus suffoqué, et plutôt triste : voilà un jeune homme en âge viril et riche en perspectives, sains de corps et d´esprit qui avait deux mains, deux pieds et un cerveau fonctionnant normalement (je l´espère vivement) qui ne faisait rien d´autre que sautiller le long de blocs de béton d´un but à un autre. Je me suis désespérément enquis de ses autres occupations, hélas, il n´en avait pas. Pour moi ce fut un choc des plus ahurissant : voilà donc un jeune homme apparemment sain et pas interdit d´esprit qui ne faisait ni art, ni musique, ni études, ni travail manuel, mais qui comme un demeuré sans but grimpait, tel un singe de béton en mur de béton. A quel but ? A quoi cela menait-il, ou rapportait-il à la société, à lui-même ? Je l´ai encore pressé pour savoir s´il n´avait appris aucun métier, et à ma grande surprise, il était imprimeur. Mais il ne trouvait pas d´emploi, et semblait résigné,  plutôt amer. Je dois dire que moi aussi je fus intérieurement révolté. Mais je ne fis ni commentaire, ni remarque, malgré que beaucoup me vinrent à l´esprit.
  2. En Allemagne, en visitant un médecin de mes amis, je passais le prendre comme convenu à son cabinet ; et j´y rencontrais son intérim : une charmante médecin russe qui m´avoua que son pasteur était originaire du Ghana. Je fus naturellement toute oreille, et à l´occasion, je demandais à mon ami qui lui est musulman iranien de me conduire à la messe tenue par ce ghanéen. Lorsque nous eûmes quitté l´église, sur le chemin de retour, mon ami iranien ne put s´empêcher d´éclater de rire, et m´avoua les larmes aux yeux : «Il faut l´avoir vu pour y croire : quitter son Afrique sans y avoir assuré partout l´eau propre courante et saine de boisson, mais venir en occident y enseigner le Dieu chrétien ; si ce n´était pas des plus renversant et contradictoire ! ». Et c´est vrai qu´il avait pleinement raison. Cela me fit étrangement réfléchir.

Ces deux exemples ne sont ni symptomatiques, ni atypiques pour répondre à ta lettre. Nous vivons aujourd´hui une culture inversée qui a cette caractéristique que pendant qu´elle nous dévoyait et nous corrompait de nos devoirs envers notre propre culture, elle nous imprimait et nous confinait avec une maligne ignominie à nous détourner de nos devoirs envers notre propre réalisation, notre culture. Ils détruisirent nos Dieux, nos sociétés, nos structures culturelles jadis, nous dispersèrent dans le monde entier avec l´esclavage, et depuis lors, l´empire occidental chrétien vouait notre devenir à une mort certaine. S´en rend-t-elle compte ? Vraisemblablement, sinon elle ne chercherait pas à cacher ses méthodes d´exploitation et d´asservissement avec une aussi grande fausseté ; ce qui fait qu´aujourd´hui, en parlant leur langue, en les imitant, et en croyant, malgré les évidences que leur logique dominante est la meilleure, l´Afrique noire s´enfonce de jour en jours dans un gouffre de pauvreté et de misère sans fin.

Et cependant, la liberté n´est pas un lieu de domination ou d´asservissement ; mais bien un lieu de réalisation qui respecte la liberté et la réalisation d´un chacun de culture et d´individualité. Ce que l´occident nous vend depuis 600 ans n´est rien d´autre qu´illusion monstrueuse et destructive. Surtout comme on le fait par trop souvent croire qu´il suffit de croire à un Dieu blanc qui soit dit en passant ne fut respecté ni de sa Bible, ni dans ses dix commandements par ceux qui s´en réclamaient, Et si pour arriver à quelques résultats positifs socioculturels, on assignait les africains à enrichir l´occident afin que celui-ci vienne leur faire l´obole. Curieuse logique. Mais ne voyait-on pas qu´en occident, lorsque le capital s´était enrichi, il se débarrassait de ses propres enfants et les envoyait au chômage ?

J´ai été choqué de voir qu´un Bill Gates (Microsoft) qui s´était fait un nom et une réputation par sa créativité et son travail, s´adonnait aujourd´hui à collecter des sommes bénévoles pour aider les pauvres et les déshérités ! Et s´il faisait comme lui : donner du travail aux gens et leur permettre ainsi d´exercer leur créativité tout en gagnant leur propre estime, celui des leurs, et celui de la société. Pourquoi les autres doivent-ils êtres régis par un existentialisme qui est logiquement autre que le sien propre ? Même Oprah Winfrey joua à ce jeu en offrant à une de ses rentrées annuelles une voiture à chacune de ses invitées (280 en tout). Sans s´en rendre compte, cette façon d´agir détruisait la créativité et le respect de l´être humain. En Afrique, au lieu d´y investir après l´avoir saignée pendant 400 ans de ses vies humaines, en pillant chaque jour ce continent de ses matières premières, on y déversait ses excédents agroalimentaires sous prétexte d´aider les africains. Et ce faisant, on les étouffait économiquement en détruisant avec des prix de dumping leur agriculture et leurs jeunes industries. Tout cela au nom d´une aide humanitaire qui n´en était pas une, mais l´art bien précis de se débarrasser de ses excédent en noyant son chien.

Et si Sarkozy raccompagnait fièrement les sans papiers en France en Afrique, on se demandait donc où était l´humanisme de ces sociétés d´aides internationales qui affirmaient qu´avec quelques cents on pouvait élever un enfant noir? En dehors du fait que tout cela n´était rien d´autre que mensonges et mystification de la plus basse sournoiserie ; quand cet enfant se présentait un jour aux portes de l´occident, de la France, il était surpris que Sarkozy lui ferme la porte au nez. De quel humanisme et de quelle aide s´agissait-il donc ? De l´entreprise la plus salope et la plus honteuse qui soit. Un mensonge sans précédent auquel beaucoup d´artistes comme Peter Maffay, Herbert Grünemeyer, Steffie Graf, Boris Becker, Madonna participaient curieusement, sans vouloir réfléchir sur les conséquences à longs termes de leurs actes. Certes, c´était leur système, et bien sûr le moyens d´épargner l´impôt sur le revenu ; mais être aveugle à ce point !

L´Afrique doit perdre ses illusions et se mettre rapidement à remettre ses facteurs de réalisation au vert. Rien ne lui épargnera cet effort, parce que la liberté dont on entend si souvent parler en occident et qu´on voulait à tout prix lui faire avaler des principes et des obligations, n´est rien d´autre que sa négation la plus asservissante, la plus appauvrissante. Les résultats aujourd´hui le prouvent. Il est donc plus que temps de cesser de se faire des illusions. Sinon cet état des choses durera indéfiniment.

Musengeshi Katata

Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu

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