En réponse à Kandolo

Le long et solitaire chemin de l´émancipation sociohistorique

“Nobody can give you freedom. Nobody can give you equality or justice or anything.

If you are a man, you take it.”  Malcolm X

Il y a des moments, cher Kandolo, où mon propre courrier me chagrine ; et bien de fois, j´ai difficile à y répondre parce que les questions qui y sont posées sont poignantes. On sent littéralement le déchirement qui traverse la jeunesse africaine actuelle face à un avenir indécis au sein de sociétés en pleines gestations, aux profonds changements qui les guettent, et dont ils espèrent fiévreusement qu´ils leur apporteront une meilleure moisson existentielle que leurs propres parents ne l´ont connu. Chercher celui qui doit porter la faute du passé n´est bon que si ce processus nous permet à tous de réparer les erreurs du passé ou de les éviter, et de mieux se motiver pour l´avenir. C´est mon avis le plus sincère. Si parfois je rappelle l´esclavage, ce n´est pas comme certains le font, pour négliger l´avenir ou justifier les faiblesses historiques actuelles de l´Afrique, mais bien pour dépasser ces maux, ces erreurs, ces manques, et permettre à ceux qui ont compris de relever la tête, d´attiser leurs esprits d´une bien meilleure motivation qu´hier, parce que celle-ci se serait non seulement instruite du passé, qu´elle se serait aguerrie à la critique objective (et cet exercice est particulièrement difficile et exigeant), qu´elle serait assoiffée de connaissance et de savoir afin d´être apte à remplir pleinement les devoirs continus que notre existence et notre réalisation nous lègue.

Je sais, tout est bien difficile en ce moment ; et à mon grand désarroi, le pire vient encore. Je n´ai pas l´habitude de mentir, surtout aux africains car j´estime qu´ils ont été assez trompés comme ça. Nous vivons une époque fatidique qui va faire mal à tout le monde, sauf aux chinois qui font une montée fulgurante, et donc gagnent à chaque minute qui passe. Ceci aura pour conséquence que l´Europe et l´occident vont se trouver à l´étroit, et sans me tromper, en perte sensible de niveau de vie. Ils voudront certes s´y accrocher, mais ils n´auront que deux perspectives : ou investir dans l´enrichissement de leurs prochains ennemis, et c´est dire dans leur propre débâcle, comme ils le font actuellement en Chine ; ou rendre justice à l´Afrique en lui accordant un partenariat équitable et solidaire. Tout cet échappatoire européen à l´Est n´est qu´un détour qui fait plus perdre du temps qu´il ne change les choses.

Ceci voudrait dire pour l´Afrique, si cette dernière perspective s´imposait, que les africains vont devoir se débarrasser du jour au lendemain de leur ignorance et leur analphabétisme, de leurs traditions rétrogrades ou bornées et se rationaliser à grands pas. Fini les dictateurs fainéants aveuglant et abrutissant leurs peuples par incapacité ou pour répondre à une francafrique qui n´aurait plus préséance. Et c´est dire s´instruire avidement et sans relâche, produire efficacement et en concordance avec la concurrence et les exigences énergétiques, écologiques et commerciales. En clair : faire en toute vitesse ce à quoi on aspirait sans avoir le courage ou les moyens de le réaliser. L´Afrique en est-elle capable ? Ses intellectuels n´en donnaient jusqu´aujourd´hui pas encore l´impression, hélas. Ou avons-nous tous une fausse opinion de l´Afrique où l´eau courante, l´électricité, la scolarisation, l´hygiène, le savoir, la production de biens élémentaires de réalisation faisaient, disons-le sans détour, cruellement défaut ?

Et crois-moi, cet effort, pour émancipant qu´il soit, sera pour les africains douloureux et intransigeant : ils devraient suer sang et eau pour arriver à soutenir le coût des infrastructures qui leur manquent cruellement. Et ce n´est que le premier pas, le second qui entend et comprend la production, la projection imaginaire et réelle de leur créativité leur demandera autant d´effort, autant d´engagement. Et ceux qui sont idiots ou demeurés qui croient qu´il ne suffira que de copier ce qui se fait ailleurs seront bien surpris de voir que ce chemin là sera étroit et sans avenir, parce que trop chers et trop bête. Ils seraient aussitôt ravalés au passé. Le 21ième siècle est à mon avis un siècle de créativité et de réalisation ; en fait un siècle où l´imaginaire créatif efficace par le prix et par son fonctionnalisme s´impose sur le marché et repousse tout essayisme dilettant. Celui qui se refusera à cette logique ne vendra pas, c est simple ; et c´est aussi dire qu´il mourra de faim.

Mais maintenant, si tu veux, j´en reviens á un aspect de mon discours qui, pour dérangeant qu´ils soit pour l´occident de nos anciens esclavagistes, de nos colonialistes, et ceux qui entretinrent la francafrique jusqu´à aujourd´hui. Et je doute que les esprits étroits, rapaces et criminels qui ont, 600 ans durant soutenu ces criantes et sanglantes inhumanités, que du jour au lendemain, ils soient illuminés par la raison, le bon sens, la culture morale et éthique de coexistence pacifique. On a beau avoir entendu à Bruxelles les cris teintés de faux tons de : « Africa is back, Africa is back ! » ; seuls les rêveurs et les idiots y accordaient plus qu´un regard, car où sont donc les investissements le prouvant ? Les barrières douanières occidentales contre les produits africains seraient-ils déjà levés ? Ou encore l´occident avait-il fermé et interdit sa francafrique et ses méthodes de corruption des élites, d´étouffement de l´industrie agroalimentaire africaine ? Rien du tout, n´est-ce pas, mais alors, pourquoi cet égosillement gratuit ? Tromper les gens de nouveau, ou ridiculiser de nouveau l´élite africaine à attendre un train qui ne viendrait pas ? C´est donc à mon avis beaucoup de vent pour rien. A bien y regarder, lorsqu´elle investit en Afrique, elle ne le fait que pour protéger ses intérêts touchant aux matières premières et aux richesses minières. La Chine, pour ceux qui rêvent encore, le fait aussi.

Et plus le temps passe, et plus le fardeau des africains devient lourd, insupportable. C´est la loi de l´accumulation négative. Alors que nous croyons tous en naissant que nous grandissons en possibilités et en capacités, en réalité nous allons aussi irréversiblement, en vieillissant, vers notre mort prochaine. Et c´est dire que rien n´enlèvera à l´Afrique le poids de son passé ; et personne ne portera pour elle les efforts douloureux qui lui seront nécessaires pour se libérer de la pauvreté et de la misère. Et se développer valablement comme elle le souhaite. Et c´est vrai comme tu dis que c´est injuste que l´Afrique, après l´esclavage pendant 400 ans, la colonisation 100 ans, la francafrique 46 ans se trouve en devoir de faire encore plus de sacrifice, encore plus d´effort économique, culturel, imaginaire, créatif pour se sortir du gouffre dans lequel elle se trouve. Mais là, cher ami Kandolo, tu rejoints mes appréhensions, mais personne ne nous offrira notre identité, nos désirs ou nos rêves, ainsi que ceux de nos enfants ; nous devons nous-mêmes faire l´effort de les réaliser, parce qu´ il n´y a en fait que nous qui en ressentons l´absence, le déchirement du manque, l´attrait enivrant de leurs appels incessants.

Musengeshi Katata

Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu

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