20 novembre 2006
Réalisme, ambitions et l´attrait dévoyant de la facilité
Les africains manquaient-ils de juste perception de la réalité existentielle dans le monde d´aujourd´hui, ou se laissaient-ils simplement gagner par la gratuité ?
L´Afrique ajournerait-elle son propre avenir par manque de ponctualité et de réalisme ?
« La vie châtie durement celui qui arrive en retard » Lénine
En réponse à Ndualu
En lisant ta lettre, cher Ndualu, j´ai pensé à cette petite phrase apparemment anodine de Simon Kimbangu : « La tolérance est plus importante que la foi » ; et je ne sais pas pourquoi cela m´a directement rappelé à Einstein et à la théorie de la relativité. A cet homme qui, pour avoir révolutionné la perception et l´estimation (définition) humaine de la matière et de ses états dans l´espace, le temps et le mouvement, disait : « Fantasie ist wichtiger als Wissen », c´est à dire : « La créativité imaginaire est plus importante que la connaissance ». Et je fus surpris de voir qu´entre ces deux conclusions, il y avait une corrélation rationnelle absolue. En effet, pour être tolérant ou exercer cette importante qualité humaine, il faut nécessairement croire et respecter l´être humain en tant qu´identité libre, souveraine et source absolue de droit et d´historicité. Quand à Einstein, lorsque ce génie de tous les temps plaçait l´imaginaire au dessus de la connaissance, sa critique (acerbe et non moins ironique comme les allemands savent si bien le faire) s´élevait contre ceux qui, à longueur de journée se penchaient dans leurs livres pour apprendre des choses, des lois par cœur, en oubliant qu´ils avaient aussi le devoir critique de ce qu´ils apprenaient d´une part, et de l´autre, ils se devaient de faire preuve de créativité, c´est à dire de transcender la connaissance, parce que ce n´est qu´en la confrontant avec le réalisme le plus absolu qu´on arrive à définir et percevoir définitivement la vérité. Pas en moutonnant et en acceptant aveuglement pour acquis ce que n´importe qui nous dit ou a prétendu.
Je ne cesserai, et de ma part c´est une critique des plus soutenue à l´égard des intellectuels belges, mais aussi á tous ceux qui ont fait leur études à l´ULB (Université Libre de Bruxelles), parce que cette citation éloquente et belle de Poincaré y est inscrite à la faculté des sciences humaine : « La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion,ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n´est aux faits eux-mêmes, parce que se soumettre, se serait cesser d´être. » Personne ne peut affirmer que nous ayons tous la même conception ou même perception de l´existence, et de même notre réalisation, les moyens et les raisons que nous mettons à exercer notre existence diffèrent d´un individu à un autre, d´un pays à un autre, d´un climat à un autre…etc. Mais avec la raison, la connaissance, l´exercice imaginaire, toute cette relativité disparaît pour laisser place à un absolu de jugement ayant un devoir sensible éminent : respecter la raison objective à tout prix, sinon impérieusement. Et lui rendre solennellement justice.
Tu m´excuseras de ma longue introduction, mais en tant qu´être humain nous n´avons, des uns aux autres, rien de commun sinon notre condition humaine. Chacun vit sa propre sensibilité, son propre destin et meurt de sa propre mort (espérons-le vivement). Ce qui nous rend solidaire des uns et des autres, c´est notre nature sociale d´être communautaire de moyens, de buts et d´intérêts. Car avec notre évolution actuelle, nul ne peut encore dire qu´il se suffit à lui-même. Et c´est pourtant là que commencent nos problèmes actuels, parce qu´avec cette interférence et interdépendance communautaire, de nouveaux devoirs sont venus se grever sur notre vie, et même sur notre perception de la réalité, de l´histoire, de la paix, et même du danger comme tels.
Et j´ai bien peur que l´Afrique et les africains ne perçoivent pas exactement, dans sa valeur relative surtout, les implications des différents niveaux d´évolutions ou de contraintes des historicités extérieures. En clair : du poids contraignant ou affligeant des autres sociétés développées sur ce continent. Par ailleurs, avec l´accroissement de la mobilité et des échanges internationaux, les sociétés interagissent entre elles, s´influencent, s´associent, se contredisent par le biais des produits matériels autant que par celui des échanges idéels, intellectuels. Ceci a une incidence des plus positives sur notre rapprochement humain, mais cela implique aussi de nouvelles obligations car la violence et la domination sont aussi de la partie. L´esclavage, ce n´était rien d´autre que le résultat de nations européennes aux démographies épuisées dans des croisades sanguinaires, des guerres religieuses et d´intolérances ruineuses, et une épidémie de peste qui ravagea sa population de plus de 50 millions d´habitants. Le reste, on le sait : ces incorrigibles s´en allèrent outre mer s´emparer des biens et des territoires des indiens d´Amérique, et d´esclaves africains pour accumuler vilement à bas prix.
De part notre histoire, et ne prenons que ces 600 dernières années, nous avons appris, entre autre, qu´une disparité de niveau de développement économique, militaire, social crée toujours, entre deux ou plusieurs races ou sociétés des rapports inégaux et insalubres, parce que les plus fort (et c´est une loi naturelle primitive) veulent toujours imposer leurs intérêts, leurs avantages, leurs sens de l´histoire. Et les moyens qu´ils emploient pour arriver à leurs fins ne sont jamais épargnant ou regardant pour leurs victimes. C´est toute l´histoire de l´esclavage, de la colonisation et des 46 ans de francafrique que nous portons lourdement sur le dos. C´est donc, à mon avis, d´être diligent que de réduire à zéro, éliminer rapidement toutes les différences négatives qui nous mettent en état de dépendance ou de faiblesse face à des sociétés, des existentialismes dont nous ne savons que trop bien de leur cupidité et de leur fausse humanité.
Cette dernière évidence est partagée par tous les peuples de la terre, par tous les africains. Mais là où le bas blesse, c´est naturellement la pratique, ou la mise en œuvre pour obtenir les résultats les plus efficaces menant aux buts encourus ; ceux qui permettent à la fois aux sociétés africaines de s´épanouir librement, que celles qui les nantissent de mécanismes, d´instruments appropriés de défense et de protection culturelle. Et à mon avis rien ne remplace la valeur d´instruments conçus et réalisés par soi-même, parce qu´on peut, à tout stade de leur évolution les perfectionner sans avoir à sonner à chaque panne chez le voisin. Et dans ce sens j´estime que les occidentaux, pour vendre leurs armes défensives légères devenues aujourd´hui inutiles, se sont bien enrichis en Afrique sans lui apporter autre chose que des rébellions et des guerres civiles sanglantes dues, notamment, à l´appauvrissement social que causaient ces coûteuses importations. Par ailleurs, ces futiles armements n´ont établi la sécurité sur ce continent, ni non plus résolu le problème de la faiblesse africaine envers l´occident, bien au contraire ; celle-ci est devenue dépendante de ses livreurs par les pièces de rechange et l´innovation qui place l´occident toujours en position de force. Eh, oui : le cercle vicieux du sous développement. Et on n´en sort qu´en en brisant sa pernicieuse logique, pas en s´accrochant à sa duplicité. C´est autant vrai pour l´aide économique et financière que pour l´éducation, l´instruction, la formation professionnelle. Car former des ingénieurs à l´étranger dans des domaines dépassés ou n´ayant plus la même importance sociale d´application que ne leur accordait l´avenir, c´est diriger son propre train intellectuel sur une voie de garage, et attendre Godot.
Et en vérité, les sociétés africaines doivent se décider sur leurs meilleurs options de développement, de science, de technicité et d´idéal social qui protègent leur personnalité, leur identité sociohistorique. Et leur historicité. Croire qu´il suffit de vivre de l´aumône, ou même d´acheter la liberté, c´est vouloir emprisonner le temps ou se saisir du vent, ce qui est de la pure illusion. Des siècles durant les êtres humains ont crû que c´est le soleil qui tournait autour de la terre ; il a fallu un Galilée pour nous apprendre que la terre tournait aussi sur elle-même et qu´elle était ronde. Et notons que même l´église lui refusa cette vérité. Avec la formule E=M.C², et sa théorie de la relativité, Einstein a révolutionné la physique et la philosophie des sciences, de la connaissance tout court en y introduisant une composante d´une valeur objective irrécusable : la relativité. Le temps qu´on croyait à l´époque qu´il n´était qu´un écoulement inflexible et anodin est devenu un espace, un déplacement de la masse énergétique de la lumière perçue au moment où nous en prenons conscience par nos sens. C´est à dire au moment où nous percevons la vérité qui est, elle-même relative à notre mouvement ou à notre immobilité. Ce que nous faisons alors de cette précieuse vérité ne dépend que de nous ; espérons cependant que nous l´employons à être libre, à nous réaliser plutôt qu´à nous détruire ou à assombrir notre avenir.
Musengeshi Katata
Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu