Après le bâton, la carotte ; ou est-ce la réparation d´un rappel dérangeant de vérités ?

Après la gifle, l´empressement à en atténuer l´antagonisme ?

Beaucoup pensent que le Pape Bénédicte, par son voyage en Turquie ce 28 novembre 2006, veut réparer les pots cassés de ses citations byzantines. Et ils n´auraient pas tort ; et pourtant, ce n´était pas tout. Non seulement la Turquie était adulée par l´Union Européenne par sa position de tampon entre l´Europe et les pays arabes, mais aussi par des faits culturels et historiques peu connus du grand public. A savoir, par exemple que la langue européenne aujourd´hui parlée en Europe est issue d´Anatolie, en Turquie ! Par ailleurs, ce sont les turques qui amenèrent, pendant que les occidentaux se chaussaient de godilles en bois pour éviter de marcher dans les rues sur les déversements désagréables des pots de chambre sur les chaussées publiques, les toilettes et l´emploi de fosses sceptiques à l´Europe avec la conquête d´Atatürk.

Mais ce n´est pas tout, il y a eu, dans l´histoire de l´ancien empire Ottoman des alliances d´intérêts, de politique, et même d´ambitions qui, bien après l´écroulement et la dislocation de l´empire Ottoman, restèrent affiliées à des buts de grandeur. L´empire Ottoman fit commerce, employa et vendit le plus d´esclaves africains aux occidentaux que tout autre nation arabe, et ceci bien avant le 15ième siècle. Plus tard, lorsque les occidentaux se mirent eux-mêmes à l´épuisement volontaire de cet immonde mais fructueux commerce, les arabes, en entremetteurs, les y aidèrent précieusement parce qu´ils avaient les marchés de Zanzibar, du Jemen, de Djenné, et avaient, mieux que quiconque, établi en Afrique des tissus étroits de comptoirs et de complicités dévouées autour de l´islam et de son invasion en Afrique depuis le 7ième et 8ième siècle.

Les affinités euro-turques, on les retrouvait aussi face à la violence et le manque d´humanisme avec lequel ils s´en prirent à leurs ennemis religieux ou supposés comme tels : pour les européens ce fut la persécution séculaire juive avec son apogée pendant la deuxième guerre mondiale ; pour les turques, ce fut, en 1915 le génocide arménien par lequel les deux tiers de la population arménienne fut exterminée. Et la France qui a dernièrement remis ce génocide à l´interdit de méconnaissance le fait bien, pour éviter qu´une Turquie prétentieuse et jusqu´auboutiste n´en vienne trop facilement à se dorer des lauriers de démocratie ou de tolérance sans avoir eu à accepter ou à reconnaître ses erreurs. Et c´est bien ainsi, même si cette initiative française ne trouve pas l´agrément du gouvernement turque actuel, et même de la majorité de sa population.

Le flirt actuel entre européens, occidentaux et la Turquie ne s´amplifie que de plus en plus que l´occident, acculé par sa saturation économique interne, cherche désespérément à envahir le monde islamique qui s´est, jusqu´alors, montré inséparable de ses fondements islamiques. Et quand bien même la rationalité et le modernisme frappaient à leurs portes, l´islam restait le centre, la plaque tournante de la vie de tous les pays arabes. Même au Liban où les chrétiens avaient une grande influence sur l´avenir de ce pays, l´Hezbollah était parvenue à rester, pour tous les libanais, la seule force sociale, politique et militaire respectable et capable d´unir, et défendre l´idéal social partagé. Peut-être un véritable lieu de démocratisation de l´islam, en ce que cette religion apprenait enfin à soutenir et défendre une coexistence qui était à la fois de l´islam et du christianisme ; c´est à dire, au fait : une vision laïque et tolérante de la vie sociale. C´est d´ailleurs pourquoi on se demandait : qu´est-ce qui a diable poussé les israéliens à détruire cette société ponctuellement tous les dix ans, pour l´empêcher de réussir ; de montrer ce qu´Israël n´acceptait ou n´arrivait à concevoir que sous son hégémonie économique et religieuse absolue ? Ceci poussait à cette évidente conclusion : c´est en réalité Israël qui torpillait la paix au Moyen Orient, parce qu´elle craignait y perdre son exclusivité et sa superbe, en sombrant dans le nombre arabe dominant. Mais, de quoi parlons-nous ; Georges Bush n´a-t-il pas détruit la paix en société irakienne par des prétextes aussi fallacieux que gratuits ? Et ceci devant le monde entier et le peuple américain trompé et contraint à supporter cet abus criant de suprématie militaire ?

La Turquie, elle, de par sa promiscuité à l´Europe, a non seulement profité des investissements de ses ouvriers immigrés que de ceux de sociétés européennes attirées par le profit des coûts de production largement profitables. Et malgré un certains flegmatisme bien islamique, ce pays accusait actuellement une croissance économique respectable, et une organisation sociale de jour en jour plus moderne. Et même si la promesse qui lui avait été faite il y a de cela 40 ans pour faire partie un jour de l´Union Européenne était plus formelle que sincère, de jour en jour il devenait évident que ce partenariat, ainsi que sa valeur pour l´Europe devenait importante. Même si les giscardiens et les radicaux de droite en Europe se répugnaient à l´idée d´un Etat Turque à 90% islamique entrant dans l´Union avec une population de 70 millions d´habitants ! D´un point de vue économique, stratégique, cet allié, même indésirable en famille chrétienne, restait non sans intérêt. Mais comment dit encore le sage juif commerçant ? Pourquoi acheter une vache entière quand on n´a besoin que d´un litre de lait ?

Le Pape Bénédicte ou Benoît, si on veut, joue, après sa gifle à l´Islam, bien sûr du bâton et de la carotte : car il s´agit bien de garder au chaud un partenaire fort courtisé par le capitalisme occidental. Et ce que beaucoup n´ont pas compris : il utilise un moyen psychologique des plus efficace pour contraindre l´adversaire d´accepter le soufflet, quitte à s´excuser plus tard ; ce qui crée inévitablement une relation psychologique douteuse. Pourquoi ne pas avoir retenu sa langue auparavant ? Parce qu´il s´agissait, bien sûr de repousser son adversaire dans ses petites chaussures, de faire la différence…quitte à chercher plus tard le dialogue ! On a même entendu le Pape Bénédicte dire, à son allocution d´arrivée, que les chrétiens et les islamistes croyaient au même Dieu ! Ce qui supposait qu´il n´y avait qu´un seul Dieu pour tous, et que seuls les sentiers qui menaient à sa magnanimité étaient différentes. Depuis quand l´église catholique étaient-elle, dans ses deux milles ans d´histoire tumultueuse, plus intolérante et sanguinaire qu´illuminée par cette céleste vérité, arrivée à cette sage conclusion ? Cela devait intéresser les africains que ces deux religions, du 8ième au 20ième siècle, vendirent à l´esclavage en prétextant que seules leurs religions étaient les bonnes, et aujourd´hui encore vouaient ce continent à la domination et à l´hégémonie religieuse chrétienne ou islamique. S´il s´agissait d´une véritable confession religieuse, il vaudrait mieux la faire publiquement, au lieu d´aller la chuchoter à Ankara, pour établir un dialogue endormant en temps de fondamentalisme islamique gênant et coûteux, et de crise économique de saturation vouant à l´impasse l´hégémonisme occidental dépassé et à court d´idées pendant que la Chine, elle, inexorablement battait son fer chaud pour une relève inévitable.

L´histoire humaine des faits, des ambitions humaines, de la coexistence et de la philosophie de la liberté, on peut l´interpréter comme on veut, la manipuler comme on peut de nos jours ; ce qui est cependant difficile, si pas impossible, c´est de transformer un passé criminel en sainteté d´innocence et de vertu. Ceux qui veulent aujourd´hui abreuver les autres du christianisme ou de l´islam oublient trop souvent le passé tortueux et douteux de ces religions. A les entendre, ce sont tous des saints pleins de bonne volonté et de pieuse foi ; c´est souvent à se demander : mais qui donc assassinait, torturait, pillait et prenait en esclavage jadis ? Etat-ce au nom du même Dieu, au nom de la même religion ? Si oui, qu´est-ce qui avait aujourd´hui changé ? Les croyants ? Mais ces croyants n´avaient-ils pas été nourris par les erreurs d´interprétation et d´imposition passée de la foi divine ? Croire au christianisme et envahir fallacieusement l´Irak, cela ne nous faisait-il pas penser qu´en réalité, certains êtres humains n´avaient pas changé, surtout si, peu avant cette honteuse invasion, le président américains visita démonstrativement le Pape Jean Paul II ?

Il serait peut-être temps que les êtres humains cessent de croire aveuglement à des slogans, des politiques, des préceptes ou des principes derrière lesquels, quelque soit leur justesse, leur grandeur humaine, ceux-ci prêtent à certains esprits retors et primitifs des repaires institutionnalisés pour toutes leurs bassesses. Et ainsi, tout en croyant nous trouver devant des gens conscients et responsables, ce ne sont pas seulement des charlatans criminels et sans cœur auxquels nous devons nous soumettre, mais des intérêts douteux et malveillants qui, au lieu d´être généreux et tolérants, détruisent en nous, dans notre société des valeurs irremplaçables dont notre avenir, nos enfants, la coexistence universelle ne peuvent se passer, au risque de retourner, malgré nos apparences convaincues de modernité, à une période humaine de blessante et injurieuse animalité. Mais ici, il ne s´agit plus de croire, mais bien de veiller à ce que la foi reste ce qu´elle est : pure, saine, généreuse et belle pour tous indistinctement de race, de langue, de religion, d´opinion politique. Et c´est plus une question d´hommes et de femmes de bonne foi ; de leurs dons à aimer et défendre des buts supérieurs, que de Dieu. Parce que lui est parfait, pas l´être humain. Et lorsqu´il parle au nom de la divinité, mieux vaut s´assurer de sa sincérité, de la grandeur de sa vision sociale et humaine, et de la pureté morale et éthique de sa voix. Sinon… Tolérance et liberté nous seraient toujours servis en fausses valeurs écourtées et vides.

Musengeshi Katata

Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu

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