Réponse à la lettre de Jewel

Ce qui définit et oblige l´africain

Cher Jewel, ta lettre m´a grandement fait plaisir parce que, pour la première fois je recevais un mot chaleureux d´un malgache ! Je reçois des lettres du monde entier ; mais le tien m´a frappé, peut-être parce qu´ayant lu mon dernier article qui t´a plu, tu as parlé de tes projets, de tes convictions, et au travers de ceux-ci on pouvait y déceler l´africain respectueux de sa famille et conscient du contexte actuel africain. Je te souhaite un bon retour chez toi et la force de tenir bon pour mettre sur pied ta propre entreprise.

Mon discours t´a plu, comme tu le dis ; et tu crois t´y retrouver toi-même. Il n´y a pas, à mon avis meilleur compliment que celui-là ; je t´en remercie vivement. Quand à tes citations de Zarathoustra, je m´en vais les offrir à mes lecteurs : " Le vrai homme est celui qui se met debout aprés une défaite!" et " la dignité n'a pas de prix".

Ceci dit, ma page, pour inoffensive qu´elle parait, n´est pas aussi simple qu´on le pense. L´existentialisme de l´homme noir est le plus dur, le plus pénible, et le plus étendu de tous les existentialismes de la terre parce qu´il en a engendré d´autres, a été entrecoupé et a subi (et continue encore) à subir les influences néfastes d´existentialismes impérialistes. Et c´est cette complexité qui trouble et rend sa compréhension ardue et extrêmement liée a l´esprit, à l´organisation et au développement. Or, la plupart des gens, ne prennent conscience de leurs libertés, de leurs réalisations que par biais un plutôt mécanique des us et du conditionnement social rationnel. Et beaucoup de ceux qui croient qu´ils sont en mesure de sortir de la baignoire sociohistorique rationnelle qui les a nourri de sa mentalité et de ses principes, ne font rien d´autre qu´encenser, que légitimer les anciennes valeurs qui leur ont été, à tort ou à raison, inculquées. Sortir du bourbier de la Matrix du maître quel qu´il soit ; c´est faire preuve de responsabilité et se définir non seulement par rapport à soi-même, à sa propre histoire, ses propres attentes, sa conviction et ses idéaux, mais aussi chercher à se réaliser, à porter sa réalisation sensible à un épanouissement, un avènement réalisant nos plus chers désirs et ceux des nôtres, ceux avec lesquels nous partageons la même marche existentielle quotidienne vers la recherche de l´assouvissement. Toute la vie n´est que cela. Et parce que nous sommes éphémères, cette démarche, pour tout être conscient et de bonne foi est impérative. Et incessible.

Je te remercie sur ton injonction à continuer. Je t´avoue qu´au début, j´ai été fort déprimé par ce que j´apprenais. Et souvent, je me demande encore aujourd´hui : si tout le monde, si les africains connaissaient la vérité dans toute sa crudité, ne seraient-ils pas scandalisés, révoltés. Et j´ai appris par mon courrier que c´était le cas : que plusieurs d´entre eux étaient dégoûtés et préféraient, en désespoir de cause, ni y penser, ni entreprendre quoi que ce soit. Parce que cela leur faisait mal, et parce que d´après eux, les carottes étaient cuites. La vie, cependant, est une lutte, un combat sans fin vers autre chose que la pauvreté, le manque, la misère ou l´exploitation et la discrimination.

Je ne suis pas le genre d´homme qui décline ses responsabilités intellectuelles, et parce que j´ai appris que j´étais parmi ceux qui comprenaient et appréhendaient les choses avec clarté ; raison de plus pour essayer de les mettre à la portée des autres. Ce n´est pas aussi facile qu´on le croit, parce que le problème est à la fois philosophique, économique, social et historique, autant qu´il est stratégique et existentiel au sens absolu du terme, et c´est dire universel. Et passer d´une facette à une autre en tentant de clarifier, d´expliquer le caché et le subtil, ce qui a été, ce qui sera, et l´imprévisible pour permettre à mes lecteurs de mieux me comprendre, ce n´est pas toujours facile. Parce qu´on a toujours tendance à vouloir remâcher ou simplifier les choses, alors qu´en réalité elles sont bien complexes et entremêlées.

Je te souhaite néanmoins d´avoir le loisir de me lire le plus souvent que possible, et cela malgré que je ne sois pas une page d´information, mais de réflexion engagée. Avec toute ma sympathie et mon profond dévouement,

Musengeshi Katata

Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu

Munkodinkonko@aol.com

 

PS. Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu“ signifie en luba et dans toutes les langues du Congo : celui qui se reconnaît de la communauté, et dont la communauté se réclame de lui. Un proverbe dans le genre mousquetaire : un pour tous, tous pour un. J´espère recevoir un jour de tes nouvelles de Madagascar. Bien de choses à ta famille et à tous les tiens. MK