Est-elle à vendre, à entreprendre ou à épanouir ?

En réponse  et commentaire à l´article d´Africultures : Osons le débat !
par Ayoko Mensah, publié le 20/02/2007. http://www.africultures.com/index.asp?menu=revue_affiche_article&no=5791 

Ou comment rendre justice à l´âme créative profonde de l´Afrique ?

« N´en déplaise à ceux qui trépignent, ceux qui cafouillent et ceux qui, dans leur inculte ignorance, ne savent pas ce que c´est que la culture. Elle est, elle reste l´âme profonde de toute existence communautaire : son noyau le plus représentatif de l´enjeu et du tourment existentiel de ses maîtres. Et l´âme noire, l´âme africaine est incessible et invendable ; celui qui croit le contraire est un criminel culturel sans âme et sans identité sociohistorique, et c´est dire : un fantôme plus animal qu´humain. »  Musengeshi Katata

Oui, osons le débat, mais au risque de se dévoyer, ou, comme c´est souvent le cas de nos jours, d´échapper à débattre effectivement du marasme culturel africain actuel, il faut, à mon avis, savoir d´abord, et principalement ce dont il s´agit effectivement. En ce moment il y a une déplorable tendance activiste à vouloir débattre de la culture africaine dans tous les milieux occidentaux, et particulièrement en France. Mais que cache donc cette discussion et à quels buts s´élève-t-elle aussi bruyamment ? Est-ce une façon comme une autre de cacher le mal colonialiste qui a été fait à ce continent et qui mit à mal l´éclosion et la prospérité de son épanouissement ? Car, disons-le clairement et sans ambages : parler de liberté et de démocratie et exercer cependant une pression d´assujettissement aussi primitive à une culture comme l´ont fait tour à tour les hordes islamiques et celles des occidentaux envers le continent africain, c´est d´une malhonnêteté de la plus basse sournoiserie.

Ou s´agissait-il, au moment où la Chine, lentement mais sûrement, par son gigantesque industrialisation qui, sans le moindre doute renverserait, à son apogée, l´hégémonisme occidental (Dont la domination sur le monde a tout de même duré 600 ans), une discussion dont les consonances secrètes déploraient que la culture africaine, aujourd´hui démunie de véritables moyens de défense (économiques, financiers, militaires), ne soit le maillon faible de la défense périphérique de l´occident ? Et donc risquait, par sa tombée aux mains des envahisseurs (matières premières, marchés futurs, et alliances géopolitiques associées), de mettre fin au règne occidental, ou de précipiter sa déchéance prochaine ?

Ce n´est pas du pur hasard, en effet, que Georges Bush décidait dernièrement de doter 53 pays africains d´un commando militaire américain unifié. Curieux revirement ; tout d´un coup l´Afrique était dans toutes les bouches. Après l´avoir vilipendée, pillée, violée à qui mieux mieux sans le moindre remord, à Bruxelles, au siège de l´Union Européenne (rassemblant notamment tous les anciens pays esclavagistes et colonialistes de la terre), on entendait des cris tels : « Africa is back, Africa is back ! », ou comme on veut : maintenant, l´Afrique ! Mais messieurs, à moins d´ignorer l´histoire, l´Afrique a toujours été là et bien présente, la preuve : vous y fîtes pendant 400 ans l´esclavages scandaleux, 100 ans de colonisation destructives et malveillantes, et 46 ans de francafrique de la plus ignoble chosification.

Non, je ne pense pas que l´occident va changer son système existentiel prédateur des autres cultures, et particulièrement de la race noire ; il s´agissait plutôt d´un revirement circonstanciel lié aux matières premières que nous détenons, et à la pression Chinoise qui, si elle s´alliait aux africains, précipiterait la fin de l´hégémonie occidentale sur le monde. Le grand De Gaule disait : « Vous avez cherché le débat, j´étais prêt à me débattre ; maintenant que vous préférez la déroute, je vous la laisse. » La culture a, cependant, pour toute société humaine,  une valeur incomparable et propre à toute communauté. Car elle est le tissu sensible de nos expériences, d´habitudes sociales, d´expressions et de dons individuels au groupe humain auquel elle appartient. Croire qu´on peut la transposer, le vendre ou l´aliéner, c´est de la pire des absurdités.   

Et si les occidentaux mettaient, pour la circonstance, et bien dans leur tradition de protéger aveuglement leurs intérêts sans trop prendre en compte les droits des autres, un manteau de peau de mouton tardif, et à mon sens bien trompeur envers les africains ; que faisaient donc ces derniers ? Croyaient-ils encore qu´on leur ferait leur propre culture ou qu´on l´entretiendrait, pendant qu´eux se reposeraient ou s´alièneraient à la culture occidentale ? Avaient-ils compris ce qui se passait, ou naïfs comme hier ils se laissaient entraîner dans des débats sans pain et sans contenu ? Car, même si nous oubliions le passé un court instant et nous concentrions sur le présent et l´avenir ; si l´occident, et bien sûr la France, éprouvaient autant d´amour pour l´Afrique et sa culture ; pourquoi n´y investissaient-ils pas autant, par exemple qu´en Chine ou en Europe de l´Est ? Ou estimait-on que l´Afrique n´était qu´un énorme réservoir de main d´œuvre et de matières qui ne nécessitait que des investissements d´exploitation, pas des investissements d´épanouissement de ses cultures et sociétés ?

Alors, quoi ; prétendre aimer, venir en aide, et cependant continuer sournoisement à piller et à priver de substances économiques et financières ceux avec lesquels on prétendait avoir des relations amicales ? Oui, continuer à étouffer ce continent en y déversant ses surplus et ses excédents industriels lesquels détruisaient son agriculture et ses jeunes industries ? Prétendre aider et cependant, avec des prix de dumping sur le coton, le sucre, le riz américain, appauvrir ses paysans et partant son économie ?

Avec cet important à propos, on voit enfin où je veux en venir : au contenu réel de la culture, et de son acceptation extérieure. Et tous ceux qui s´abaissent à chanter du mot culture, de parler de la culture africaine en tout cas, sans tenir compte que celui qui est le maître de cette culture doit boire, manger, travailler et s´épanouir librement dans son milieu naturel, ceux-là ne parlent pas de culture ; ils font semblant tout simplement, s´ils ne tiennent en compte que ce qu ils considèrent comme leur droit légitime est aussi une légitimité naturelle africaine !

Et qu´à ce titre, le fait de mettre volontairement à mal ce continent, ou même de ne pas exercer les prérogatives de défense et de promotion - Je fais allusion ici aux élites corrompues, aliénées et incapables de la francafrique – c´est en fait méconnaître ou mépriser ouvertement ce continent et sa culture. Et ce ne sont ni les conférences, ni les discussions de spécialistes hauts titrés qui changeront les choses. Car ce qui manque à l´Afrique, ce qu´on lui a, jusqu´aujourd´hui refusé, c´est le développement économique. Car il n´y a que ce foisonnement de moyens et d´instruments à la fois imaginaires, matériels, créatif pour éclore et promouvoir à l´épanouissement réel de sa culture.

Maintenant, ceux qui croient qu´on vend, ou qu´on peut vendre une culture ou qu´on l´impose, se trompent beaucoup, et témoignent plutôt de leur étroitesse d´esprit. Tout ce qu´on peut vendre, exporter ou échanger, ce n´est que l´EXPRESSION créative d´une culture ; son âme reste la propriété du peuple ou du milieu dans lequel l´œuvre a été créée. Le malus des exportations envahissantes des biens et des idées actuelles, du prêt-à-porter, du prêt à penser, du prêt à être ; c´est que, tout en vendant un produit d´utilité ayant une certaine expression culturelle quelconque - lequel répond lui-même à des besoins biens définis - de donner l´impression de faire culture. Or, ce qu´on marchande là n´est rien d´autre que l´utilité de la chose de culture sans plus ; pas la culture elle-même. Par ailleurs, ces exportations, outre qu´elles appauvrissent mentalement et culturellement en endiguant la créativité de l´étranger qui les consomme, elles exportent l´inflation étrangère et ruine les finances des pays pratiquant. Pratiquée à l´aveuglette, ces exportations mettent à mal des économies entières et leur développement futur.

Ni la liberté, ni la réalisation, ces deux joyaux éclatants de la culture ne se donnent, ni ne se prêtent ; elles se conçoivent et se réalisent. De par leur projection réelle étroite avec la sensibilité, les attentes, le sens éthique et moral de leurs maîtres, elles restent l´habit célébrant le sens solennel de ceux qui lui ont donné jour et dont elles représentent à la fois le patrimoine identitaire incessible que la fervente prière existentielle. Quand le maître balbutie ou trépigne dans ses moyens ou ses instruments de réalisation, la culture en pâtit, ainsi que le développement de la société. L´imaginaire créatif de changement et de progrès ne peut œuvrer efficacement à ses ambitions, remplir loyalement son rôle que si l´esprit ne l´enferme pas à la négation ou au complexe d´incapacité ou de nullité. Lentement les africains doivent arriver à comprendre que notre crise actuelle est une crise plutôt psychologique qu´intellectuelle.    

Ceci dit, et en conclusion, les africains doivent cesser de tourner autour du pot ou se laisser abuser (encore une fois) dans des discussions qui n´avaient aucun sens, sinon de dérouter ceux qui les écoutaient ou permettre aux occidentaux de cacher leurs mauvaise foi dans des palabres trompeuses et sans substance. Ce qui manque à l´Afrique actuellement, c´est son industrialisation et la reconquête de son indépendance économique et financière afin de défendre et d´épanouir valablement sa ou ses cultures. Et les élites africaines devraient rapidement s´y mettre, au lieu de discourir ou de se prêter à l´aliénation ou au pillage des leurs. Et bien sûr se réfugier traîtreusement sous l´enseigne de la consommation et de l´usage servile des objets culturels importés.

Faire croire aux africains qu´ils n´ont pas d´imaginaire est de la fausseté la plus honteuse. Certes, l´imaginaire créatif est fonction de la diversité, de l´abondance, de la mise en valeur de la productivité culturelle d´un peuple ; et celui-ci est justement lié aux moyens de réalisation imaginaires ou réels qu´il dispose ou se donne. Et de là on peut dire que les africains manquant de moyens économiques et financiers pour mettre sur pied de meilleurs structures sociales leur permettant d´user et de foisonner au mieux de leur potentiel imaginaire, se condamnent à un imaginaire étriqué, si pas inefficace à leur réelle et pleine éclosion. Et beaucoup d´illuminés, au lieu de résoudre le problème par la racine – et c´est dire justement de créer et mettre au service des leurs de ces moyens, structures et facteurs d´éclosion - se ruent, en reniant leurs devoirs, à l´aliénation de solutions d´importation toutes faites. Illumination, aliénation, ou tout simplement méconnaissance dangereuse du problème ?

Or la véritable solution à ce problème culturel et existentiel profond, est la création d´écoles primaires et secondaires de qualité, d´universités, d´écoles techniques, professionnelles de haut niveau. Et cela, bien sûr autour d´un idéal social ambitieux, critique, ouvert au changement et à la recherche de solutions durables et appropriées à encenser l´avenir. Sans cela, enfermés à l´ignorance, à l´analphabétisme et au joug insolent des traditions désuètes et rétrogrades, des générations entières s´abattraient contre une impasse raide et désespérée qui, pour ne pas leur offrir une vision et une pratique élaborées de leurs possibilités et de leurs attentes, les enfermeraient irréversiblement à la morosité sensible et créative. Cela touchait non seulement à leurs expressions sensibles intérieures, mais aussi à la valeur et au contenu de leur liberté face à l´adversité extérieure. La réalisation, dès lors, ne se fait que sur un tissu étroit, sans ouverture d´esprit et c´est dire sans un large horizon enrichi. Un cercle vicieux, en somme.

Musengeshi Katata

Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu

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