En réponse à la lettre de S. Mpiana

Rhétorique de conscience ou conscience de rhétorique

Je dois reconnaître, cher Mpiana, que ta lettre m´a fort plu. Et non, malgré tout, je ne suis pas un pessimiste ; bien au contraire. Tu le dis toi-même : quand on se retourne, qu´on jette un regard objectif sur le niveau social d´évolution de l´arrière pays africain, il y a parfois lieu de désespérer. Toutes ces bicoques, ces toiles ondulées et ces habitudes enfermées ou traînant encore dans le passé…ce progrès dont nous parlons tant, ce développement auquel tous nous aspirons presque douloureusement, parce qu´ils viendraient nous soulager, nous donner de meilleurs outils d´accomplissement existentiel…tout semblait si lointain, bien compliqué. Il manquait autant d´écoles, de pont, de travail, de soins médicaux adéquats…la production stagnait et n arrivait pas encore à nourrir son homme ou à l´employer, surtout les techniciens, ceux qui devaient changer les choses. Ils quittaient le pays ou mal payés et mal outillés, c´est à peine s´ils étaient efficaces.

Oui, mais vois-tu ; à force de vouloir tromper les apparences en achetant des produits finis étrangers (occidentaux ou chinois, disons-le bien), nous nous mordons la queue le plus bêtement qu´il soit. D´un autre côté (et cela m´a agréablement plu dans ta lettre), nous ne pouvons nous défaire aussi facilement de la concurrence étrangère qui, elle, de par son avance technologique, est capable de mieux produire.
Et c´est vrai ce que tu as dit-là. Cela représente même l´une des clés de notre dilemme : la coexistence de meilleurs produits, de meilleurs conditions d´existence nous pousse et nous oblige à nous mettre à la hauteur de la concurrence. Sans cela, croire que les techniciens et les chercheurs africains, et cela par pur patriotisme ou par consciencisme aveuglé, accepteront de gagner peu, de rester soumis aux manques et à la privation de leurs sociétés sous développée…il suffit de voir combien d´universitaires africains ont immigré au Canada, en France, aux Etats-Unis…etc pour se rendre compte qu´on se faisait bien d´illusions à ce sujet. Et c´est bien vrai. Mais si on ne pouvait ou on ne voulait pas les payer correctement ?

Je sais, on se mord la queue, dans cette impasse. Mais tant que les élites africaines n´auraient pas compris que le combat qui les opposait à la francafrique, à l´aliénation, à la corruption, à l´ignorance et à l´improductivité ; que ce combat était essentiel et sans alternative…ce marasme, héla perdurerait.
Je ne sais pas souvent comment je dois expliquer les choses, mais nous nous trouvons devant un armada économique, commercial et financier occidental des plus corrompant et étouffant. La mainmise sur nos monnaies, de nos banques, sur nos consommations, l´influence paternaliste et orientée sur nos politiques et nos politiciens…tout cela effrite nos accumulations et nos finances publiques et privées, ce qui les empêche d´investir dans la promotion de moyens d´évolution de leurs propres sociétés.

Vois-tu, je crois que beaucoup d´africains sous estiment l´hémorragie monétaire et financière que les étrangers (Et c´est tout aussi valable pour les chinois) font subir à l´Afrique. L´argent qui quitte le pays n´accomplit pas son devoir de servir au circuit national de refinancement des biens, des services et des attentes pour lesquels il a été produit. Il s´ensuit un manque à gagner et un manque à reproduire. A la longue, le collapse. Tout cela ne serait pas si dangereux si les africains produisaient et vendaient leur travail à leur tout aux étrangers. Mais voilà, ce n´est pas le cas. Beaucoup confondent les ventes, les revenus de matières premières avec le commerce de produits finis qui, lui, exporte les coûts d´un niveau élevé du travail. Et c´est bien là que se trouve ce qu´on appelle l´échange inégal : celui qui vent un produit de haut niveau de travail peut non seulement en vivre, mais il exporte aussi un produit renouvelable, reproductible à loisir (au besoin à coup de machines). Quant à celui qui vent des matières premières, il vent non seulement des produits limités dans le temps et l´espace, mais il ce produit ne contient que très peu de valeur « travail ». A la longue, c´est le marchand de matières premières qui perd sur toute la ligne, parce que ces matières ne sont pas éternelles ; et passé de l´autre côté, on peut toujours recycler et réemployer.

Je sais, c´est long à expliquer. Ce n´est pas la rhétorique qui construit les chemins de fers, les écoles, qui élève les plantations et fait l´élevage ; mais tout cela est le résultat d´un certain esprit, d´une certaine ambition d´obtenir ces résultats. Et même si en ce moment il t´a semble à raison que notre esprit avait plus grandi que notre savoir faire pratique ; l´esprit est cependant éminent et primordial. Parce qu´il permet de concevoir, de contrôler les résultats réels, et de les ajuster à leur meilleure finalité.
Un bon exemple : tu as vu les inondations en République dominicaine, en Haïti et leurs conséquences désastreuses. Tout le monde sait que ce sont des catastrophes naturelles. Et pourtant, si les noirs cessaient de pratiquer un urbanisme infantile, s´ils nantissaient leurs villes et leurs villages de canalisations adéquates, le mal aujourd´hui serait bien moindre. Ce que je veux dire par là c´est qu´à force de vouloir paraître, de ne pas se donner la peine de voir les choses en profondeur…on bâtit sur le sable. Quand on aspire à la liberté, on se donne les moyens de la réaliser et de la défendre. Question de savoir ce qu´on veut. Cela ne dépends ni de la dialectique, ni d´une quelconque rhétorique ; c´est tout simplement une conséquence logique irréversible dont nous héritons tous de l´impératif à notre naissance.

A ma manière, je défends les africains ; mais cela ne m´empêche pas de critiquer des erreurs qui, au lieu de nous ouvrir sur des lendemains assurés, en fin de compte, ne nous enfonce que bien plus profondément dans le marasme et la pauvreté dans un tout proche avenir. Je sais que le petit peuple paie toujours ses factures, d´une façon ou d´une autre. Mais j´ai peur qu´à la longue, lorsque la vraie facture de liberté soit présentée aux africains pauvres et sans ressource ; ils ne soient plus capables d´en honorer le paiement. Parce qu´il sera horrible, si pas insupportable. Les riches, eux ne paient jamais la facture du peuple ; ne nous trompons pas. Ce sont les enfants, les femmes, les pauvres sur lequel pèse ce lourd tribut. De tous les temps, cela a toujours été ainsi. C´est peut-être pourquoi je pense qu´il faut donner les moyens d´instruction, de travail, de conditions saines de santé…afin qu´ils soient en mesure de payer leurs dettes. Après tout, ni le progrès, ni le bien-être n´est tombé du ciel ; il a toujours été le travail et l´effort des êtres humains.

Oui, je suis resté un africain au sens le plus profond du terme, en tout cas un qui est difficile à tromper ; un qui ne se fait aucune illusion…sauf celle de savoir qu´être noir n´est pas seulement une qualité de la couleur de peau, de lieu de naissance, de culture. Mais aussi le devoir de connaître mes problèmes et de chercher des voies de solution. A toi et à ta tendre famille je souhaite bien de choses. Très amicalement,

Musengeshi Katata
Muntu wa Bantu ; Bantu wa Muntu

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