Aimer la liberté et la réalisation sensible est une chose, commettre les efforts intellectuels,  logiques et effectifs pour asseoir et épanouir ces légitimes et humaines aspirations est autre chose. En Afrique on assiste à des comportements ambigus, contradictoires et mêmes sciemment ou inconsciemment opposé à l´avènement de ce but pourtant fiévreusement et passionnément encouru. Pourquoi ?

Défaut de caractère, de logique conséquente ou simplement infantilisme blessant ? 

Quant une race, tout un continent a été à ce point méprisé, des siècles durant dépossédé de ses meilleurs enfants, privé de liberté et de reconnaissance sociohistorique; quand on a détruit ses symboles, renié par la violence et la négation sa spiritualité autant que ses droits humains; il s´ensuit, dans ce peuple errant sur le sentier devenu ténébreux et rocailleux de son histoire, de ses attentes et de ses aspirations, une psychologie du doute, de la persécution et du refoulement qui l´empêche de croire en lui, de développer un jugement critique objectif fondé sur ses propres aspirations et attentes. Et par réflexe, il cherche la masse, la multitude pour cacher son identité interdite ou empêchée. Parce que la masse lui permet de vivre une partie réelle, autorisée et protégée par les lois du nombre, de sa personnalité individuelle.

Ce n´est que comme cela qu´on peut s´expliquer, à mon avis, la généreuse tendance qu´ont la plupart des intellectuels africains à aspirer quid à l´Afrocentricité, à l´Unité africaine, à quelque union des noirs du monde dont on se demandait: sur quelles bases se feraient ou devaient se faire ces rassemblement ? Quand on sait que les américains noirs, autant que les haïtiens, les guadeloupéens, et mêmes les africains eux-mêmes sur leur propre continent vivaient désormais sous des langues, des valeurs culturelles différentes, et le moins qu´on puisse dire, un avenir et des attentes totalement différentes les uns des autres. Certes, tous ces noirs avaient été, dans ne mesure ou une autre, victimes d´un quelconque prédateur historique chrétien ou islamique qui leur avait imprimé son cachet culturel et son sens de l´histoire; mais devait-on pour autant tous les mettre dans une même casserole de lutte ? N´était-ce pas simplifier les choses dangereusement ? En effet, en Afrique même, et de part leurs différences culturelles, leurs lieux de naissances, le contexte sociohistorique de leur existence passée et actuelle, les africains ne sont-ils pas différents les uns des autres ? Je le pense bien. Et à mon avis ne pas le prendre en compte, c´est, par cécité ou sentimentalisme associatif illuminé, manquer aux devoirs intellectuels du détail et de la particularité.

On entendait déjà quelque martiniquais ou antillais se refuser à être mis dans le même sac, le même combat que celui des africains. A raison. Vouloir changer leur histoire ou remettre l´heure historique à l´époque d´avant l´esclavage est une chose impossible. Et ailleurs, selon la main séparatrice et possessive du maître, les peuples comme celui du Cameroun, du Congo, du Burkina Faso et autres, ces peuples avaient suivi ou subi un développement culturel qui les avait différenciés de leurs entités antérieures. A mon avis, on devrait malgré tout faire contre mauvaise fortune bon coeur, et s´atteler plutôt au principal qui est à mon sens la réalisation de la liberté réelle de ces Etats devenus indépendants. Et je me demande si cette tendance au concentracisme ne voulait pas cacher, en réalité, les déboires d´efficience dont souffrait l´intellectuel africain déjoué et tenu en laisse par une implacable francafrique. Et faute d´exercer ou de réaliser au pouvoir le discours libérateur de ses peuples, de leurs attentes et de leurs véritables réalisations, frustré, l´intellectuel émettait des théories qui tout en étant irréalistes et vides de consistance, devaient le rappeler à la mémoire de ceux qu´il ne savait présentement ni défendre, ni conduire à un avenir meilleur.

Ce problème, si beaucoup de le voient pas, n´est pas seulement un sujet de discussion. C´est un problème qui cache ou explique autant les déboires de l´Afrique actuellement qu´il en dramatise l´avenir de tous ces peuples qui, privés de leurs meilleurs intellectuels vivant tous pour la plupart à l´étranger, subissaient sur le terrain politique et économique de leurs réalités journalières les sévices et les malfaçons d´une élite du pouvoir aussi opportuniste qu´incapable dans ses jugements autant que dans ses choix de priorités et de stratégie pour servir les devoirs qu´ils devaient au leurs. Il y avait donc une douloureuse et plutôt cruelle évidence réelle d´accomplissement : tandis que d´un côté les intellectuels doués et avertis trépignaient et se révoltaient contre le sort que subissait leurs peuples, de l´autre une pseudo élite au pouvoir se laissait corrompre, cafouillait dans un débâcle à peine croyable d´orientations, de décisions et d´utilisation de ressource qui frisaient l´infantilisme le plus obtus. Le dialogue entre ces deux classes, et cela grâce à la compartimentation sournoise et orientée des intérêts occidentaux occultes, ne trouvait pas lieu. Pourquoi ? Parce que l´occident dominant n´avait pas d´intérêt à ce que ses sources d´approvisionnement en matières premières, en produits agricoles de transformation, en revenus financiers et économiques ne viennent à tarir. Diviser pour rêgner.

Tout cela est connu et même largement discuté depuis longtemps. Ce qui frappe, c´est que la plupart des africains, et cela malgré de brillantes publications de Doumbi Fakoly, par exemple, de Cheik Anta Diop, d´Omotunde et autres, les africains concernés n´avançaient pas bien vite dans leur dialectique. Bien au contraire, beaucoup, et cela tout en clamant un africanisme bancal, ou en entretenant une fausse révolte raciste dans des chambres Internet obscures et trompeuses, jouaient habilement au caméléon culturel mangeant à deux râteliers. De l´occident ils attendaient une vie facile et bien meilleure que chez eux, mais lorsqu´il s´agissait de mettre leurs attentes en pratique et de lutter chez eux pour changer les choses au mieux, il se laissaient aller et dominer par le train train quotidien que l´occident y avait instauré. Cette fausseté avait engendré des traîtres africains du plus bas acabit dont les gouvernements africains aujourd´hui abondaient. Manque d´imagination, ou manque de caractère ? On ne peut tout de même pas avoir fait les études en Europe, avoir lu autant Tibor Mende, Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Malcolm X et autres leaders de la liberté humaine, et cependant se refuser à appliquer l´évidence de ce qu´on a appris ! Comment diable cela s´expliquait-il ? Voulait-on cette liberté ou ne la voulait-on pas ? A moins que...lorsqu´il s´agissait de payer le prix de ses propres ambitions, ceux de ses propres rêves et ceux des siens, on voulait tout à coup avoir tout gratuitement ?

Mais peut-être que pour beaucoup le défaut se trouve dans la dialectique elle-même de réalisation que l´Afrique n´a que trop peu développée dans des ouvrages publiés en Afrique et discutés dans de larges débats de société ? Parce que publier en France, en Allemagne ou aux Etats-Unis, c´est somme toute publier loin de l´Afrique; et autant dire du centre d´intérêt de ces idées. Et beaucoup d´intellectuels africains en ont marre de toujours trouver leurs réponses à l´étranger. En Afrique noire, cependant, il y avait un manque criant de maisons d´éditions libres conscientes et intéressées aux pensées supérieures de leurs propres enfants ! D´autre part, la critique n´est pas encore très bien vue, en Afrique; et on se demande bien comment dans ces conditions cette Afrique comptait s´améliorer et se mettre à jour devant les défis contemporains sans frontières ? Or la connaissance comme telle ne suffit plus de nos jours; il faut non seulement l´entretenir et savoir la discuter ou la renier au besoin, mais il faut aussi d´autre part élever et parfaire l´idéal social, intellectuel et technique qu´on se souhaite. Et garder contact avec le monde extérieur, car l´histoire nous a apprit que nos prédateurs les plus dangereux vinrent de l´étranger. Alors, comment changer les choses au mieux; comment parvenir à établir ce dialogue interculturel et interdisciplinaire dont profiterait réellement l´Afrique et son avenir ?

C´est pourquoi je fais un appel à tous ceux qui ont compris ce dilemme de chercher à trouver des solutions permettant à le résoudre. Je sais combien nous sommes divisés et éparpillés de par le monde. Actuellement ceux qui profitent de notre intelligence, ce sont ceux qui veillent à ce que les choses ne changent pas en Afrique, afin qu´ils en soient toujours les profiteurs. Mais cela est-il dans notre intérêt et ceux des nôtres ? Pas du tout. Il y a donc lieu de changer les choses, autant en allant profondément dans la dialectique de notre réalisation culturelle, qu´en cherchant les moyens efficaces et réels nous permettant d´y subvenir. La liberté, dirai-je encore une fois, il ne suffit pas seulement de l´aimer ou de la vouloir; il faut aussi savoir en payer le prix intellectuel et pratique à son avènement. Et plus ce prix est élevé, et plus la victoire n´en est que plus ennoblissant. Beaucoup parmi nous se font des illusions en occident ; d´autres ont cessé, par manque de caractère ou de courage, à croire à une patrie Africaine libre, prospère, protégeant les rêves et les attentes de tous ses enfants. Mais ceux qui n´ont pas jeté l´éponge; ceux que la foi d´être noir, indépendant et libre n´a pas quitté ; ceux-là savent qu´ils sont des élus d´un combat d´une véritable grandeur humaine pour lequel ils n´ont pas le choix.   

Musengeshi Katata

"Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu"

Forum Réalisance