Enfin, il est là : le rapport Taubira. Beaucoup disent qu´il gêne, d´autres disent qu´il embarrasse l´Elysée qui en avait parrainé l´exécution. Celui-ci, comme beaucoup s´en rendront compte en le lisant, qu´il est absolument brillant parce que pour la première fois, l´économiste Taubira met en cause l´intention réelle des APE, autant que des méthodes jusqu´alors employées.

Développement ou subordination organisée et continue ?

Embarrassser l´Elysée ? Qui donc le croit. Et même si Sarkozy avait prétendu avant son élection qu´il ne savait pas ce que c´est que la francafrique…ou de son existence ; ce qui était contenu dans ce rapport, est connu des milieux politiques, économiques et industriels français depuis toujours. Après tout, c´était leur politique envers l´Afrique d´aiguiller celle-ci non vers l´autonomie et la liberté – depuis quand la liberté d´autres cultures, d´autres nations seraient organisées et gérées par des étrangers ? – mais bien vers la meilleure utilité de ce continent pour les économies et les industries européennes ! Dans cette histoire, et c´est l´erreur des naïfs, des idéalistes aveugles et des pédants aliénés, on peut prétendre que tout le monde, avec quelque bonne foi, peut y trouver son compte. Pas en économie, pas face à la concurrence accrue à laquelle les économies occidentales doivent soutenir face les pays montant tels que la Chine, l´Inde et bientôt le Brésil…Pas en période de quasi saturation économique où le chômage, les endettements publics et les banqueroutes commerciales augmentaient sans cesse. Et du reste, ce fameux partenariat de respect culturel, économique et politique et d´équité commerciale…de quel humanisme peut-il se réclamer qui soit si évident et si longtemps pratiqué depuis des siècles en occident envers l´Afrique, qu´il ne suffirait plus que de le mettre sur papier pour qu´il fasse merveille ?

Ce qui est nouveau dans le rapport Taubira, c´est que cette brillante économiste de gauche dit implicitement, notamment avec son titre «Et si la politique se mêlait enfin des affaires du monde» et ses profondes critiques, que si réellement les APE avaient le but qu´ils prétendaient, il fallait voir les choses autrement et cela voulait dire aider à promouvoir plutôt qu´à détruire ou fragiliser les structures de production des pays auxquels on voulait vendre à tout prix ce fameux partenariat ACP- APE. Sinon, eh bien sinon cette fameuse APE n´était rien d´autre qu´un marché de dupes. Et c´est exactement ce que nous pensons. Et c´est logique. N´importe quel économiste, n´importe quel homme de bon sens, et même l´histoire des rapports avec l´occident le crie à tous les toits : l´occident organise et défend ses intérêts d´abord ; cette culture, et son histoire en est témoin, n´a épargné ni sur la violence, ni sur la corruption de ses propres valeurs humanistes pour imposer en Afrique ou ailleurs, ses étroits intérêts. Pourquoi en serait-il autrement aujourd´hui au moment où ses économies sont en baisse de croissance ? Aurions-nous par hasard un avenir commun ? Par quelles lois commerciales et économiques était régie cet avenir commun ; qui en était l´arbitre et quelles en étaient les règles réelles du jeu ? La loi du plus fort et du plus riche, peut-être, ou la préséance économique et commerciale européenne sur les africains des APE ?

Depuis les accords de Cotonou en 2000, les africains ont fait l´amère expérience, encore une fois, qu´ils tendaient les mains mais qu´on leur prenait les bras. La machinerie des intérêts économiques, commerciaux et financiers européens ne reproduisait que sa propre logique d´exploitation. Et du festival de bonnes intentions avec lequel ces européens avaient l´habitude d´abreuver l´Afrique pour faire tomber leurs barrières douanières (tout en pratiquant sur leur propre territoire européen un protectionnisme sans compromis) afin de déverser leurs surplus industriels sur leurs territoires, pour avoir un accès facile aux matières premières du continent, ou pour s´accaparer insidieusement des accumulations monétaire des pauvres en les obligeant à des importations ruineuses ; rien de tout cela n´était propice au développement réel des africains, bien au contraire. Faut-il s´en étonner ou en être surpris ? Quand les européens, au lieu d´investir en Afrique dans ses secteurs industriels fondamentaux au développement de ce continent, allaient investir en Chine, au Vietnam, au Brésil ou en Inde ; peut-on vraiment dire qu´ils prenaient ce partenariat au sérieux ? Quand on passe devant celui qui requiert votre aide devant votre porte, et qu´on va offrir son aide à celui qui se trouve à l´autre bout de la rue…comment peut-on interpréter cela, sinon par le désintérêt évident.

Certes, chacun est libre d´investir où il l´entend si ses intérêts l´en disent. Mais alors revenir et exiger des africains qu´ils couchent devant les intérêts européens et leurs contingentements néocolonialistes ou francafricains douteux…Il faut en avoir du toupet. L´histoire. Dans son tissu indélébile et têtu, on y retrouvait bien de vérités ; serait-ce par hasard que les africains ne parvenaient toujours pas à tirer conséquences de leurs nombreuses leçons ? Quand bien même les européens se défendraient de la bonne foi de leurs intentions actuelles envers l´Afrique…Existe-t-il de culture ou de peuple qui, sans s´engager à la conception et la réalisation des moyens et des instruments appropriés à promouvoir et défendre les rêves et les attentes de ses propres enfants, subiraient, en victimes patientes ou attendraient que des cultures étrangères leur viennent en aide, ou se contenterait de copier, d´imiter ou de s´assimiler tout simplement aux autres pour se réaliser par procuration ? Quel est le sens, la finalité d´une culture, au fait ? N´est-ce pas veiller à éclore et cultiver la plus belle expression de sa célébration de l´existence ? Ou s´agissait-il seulement de boire n´importe comment, de manger n´importe quoi et de faire des enfants dont l´avenir n´était ni sécurisée, ni apte à leur permettre de se réaliser librement le plus pleinement que possible ?

Des questions, bien de questions. La plupart des gens ne les imaginent pas derrière des accords ou des traités ; et pourtant, ce sont eux qui dictent en sourdine l´esprit, la portée et le contenu de tous les contrats humains. Et au-delà des critiques ou conclusions de l´excellent Rapport Taubira, les africains, comme Achille Mbembe, dans son excellent article : « L´Afrique de Nicholas Sarkozy » le dit, notamment dans sa conclusion : « …Aujourd’hui, y compris parmi les Africains francophones dont la servilité à l’égard de la France est particulièrement accusée et qui sont séduits par les sirènes du nativisme et de la condition victimaire, beaucoup d’esprits savent pertinemment que le sort du continent, ou encore son avenir, ne dépend pas de la France. Après un demi-siècle de décolonisation formelle, les jeunes générations ont appris que de la France, tout comme des autres puissances mondiales, il ne faut pas attendre grand-chose. Les Africains se sauveront eux-mêmes ou ils périront. »…

Les africains, qu´on ne s´en cache pas, sont tenus, s´ils sont diligents et aiment réellement leur continent, à s´investir de leurs propres devoirs de réalisation envers leur culture, leur histoire, l´avenir de leurs enfants. Plutôt que de s´abandonner à qui que ce soit. La coopération, le partenariat ou quelque convivialité dans notre monde nécessitent tous le respect des autres, celui des droits humains fondamentaux, de la liberté de tout un chacun. Et pour cela, chacun doit se donner la peine, et par lui-même, et sans créer préjudice aux autres, à développer le meilleur de lui-même.

Et malgré tout, sans s´industrialiser, sans produire ses propres moyens de production, de transport, ou ses propres instruments physiques et moraux, matériels et immatériel de réalisation ; on ne peut, hélas, prétendre au développement. Encore moins peut-on prétendre, en empruntant ou en important les résultats finis de l´expérience sensible des autres, à la fierté culturelle. A chaque décennie ne sommes-nous pas surpris en Afrique qu´après quelques années de relative croissance, une soudaine vague de pauvreté s´abattait sur nous ? Envolés, les réserves et accumulations financière des pauvres ; que s´était-il que diable passé ? Il suffisait, pour le comprendre, de lire les statistiques des importations d´armes, de produits occidentaux de luxe ou celles des transferts bancaires africains vers l´occident pour savoir d´où venait le mal : comme des rats ou des mains invisibles, l´occident engrangeait de nos accumulations économiques. Pour, aussitôt, nous faire l´aumône d´une aide financière vide et abrutissante parce que sa substance n´avait pas été générée par le travail, l´effort social, le besoin et la créativité nationale. Or, ce qui fait le développement, c´est particulièrement le foisonnement, au plus profond des besoins d´une société, de la demande autant que de l´offre de biens, de services et d´intérêts concourants tous à la meilleure satisfaction de la société et de tous ses membres aussi exigeants ou excentriques qu´ils soient. Il n´y a pas meilleure définition de la liberté.

Maintenant, que deviendra le Rapport Taubira ? Qui le sait. Le président Sarkozy vient de prendre, comme convenu, la présidence de l´Union Européenne pour 6 mois. En Europe quelques journalistes sarcastiques prétendent que le démonstratif époux de la belle Carla n´aura que le choix d´être Louis XIV le roi soleil, Robespierre l´intriguant, ou Napoléon Bonaparte le stratège militaire et génie de l´organisation publique…pour concilier l´absolutisme européen. Il a bien du pain sur la planche, Sarkozy. Ce n´était pas seulement le non irlandais qui l´inquiétait, on trouverait bien une solution pour récupérer ou calmer les récalcitrants. Les réformes sociales en France, elles, étaient de taille. Et d´importance. Dans un monde industriel en pleine ébullition concurrentielle, et devant les défis imminents qu´apportaient avec eux la Chine, l´Inde, le Brésil…les coûts enflammés du prix du pétrole…l´Afrique, l´Afrique, c´était le moindre des problèmes. On connaissait son  monde ; après tout, on y avait gardé une influence respectable.

En Afrique, cependant, les mauvaises langues prétendent que Sarkozy va profiter de sa présidence pour stopper les 450 millions de jeunes africains qui voulaient envahir l´Europe par une immigration illégale. Un mensonge évident lancé par les parasites et les incapables en manque de réalisme et de fierté culturelle : ceux pour lesquels l´occident représentait leur seul exutoire, leur seule chance de salut puisque les élites dans leurs pays se laissaient corrompre et n´étaient capables de rien. Même pas de donner l´emploi à ceux qui, par leur créativité et leur sens de l´organisation, celui de la gestion et de la promotion de la production, recréeraient l´emploi pour les autres. Quant aux intellectuels africains au chômage en Afrique ou ceux qui vivaient à l´étranger - et même s´ils étaient versés dans le sujet et ses multiples facettes - sans investissements publics ou privés leur permettant de changer effectivement les choses et sans des pouvoirs publics fermement décidés à combattre le sous développement dans toutes ses formes ; que valent donc ces cerveaux sans fonctions et l´audition leur permettant de changer les choses au mieux ? Rien du tout. Autant dire que le Rapport Taubira n´est autre chose qu´un rapport. Pas plus. Ce rapport, pour qu´il soit fructueux et rende réellement service aux relations afro européennes, il a besoin de gens qui ont le courage d´accepter le changement salutaire pour tous qu´il pressent.

Musengeshi Katata

"Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu"

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