A cette question, la Belgique devra bien répondre sans détour un jour; en ce qui nous concerne, le plus tôt serait le mieux. S´agit-il, entre la Belgique et le Congo de relations politiques et économiques occultées entre des groupes non moins occultes d´intentions ou s´agit-il de relations issues d´une historicité liant les deux pays dans une solide et sincère amitié ? En clair, s´agissait-il d´une amitié de peuples et de nations ou s´agissait-il de relations d´amitiés avec des congolais qui permettaient à quelques milieux belges de faire fortune sur le dos et le choquant désavantage des congolais et de leur pays ?   

Au sujet du Congo, de quoi la Belgique politique a-t-elle donc peur?

La dernière sortie médiatique du Ministre belge des Affaires étrangères fait couler beaucoup d'encre et de salive. Sa remise en question de la diplomatie parallèle des Michels a conforté, dans certains milieux politiques belges, sa réputation de gaffeur. A tort ou à raison?

Une certaine opinion congolaise, témoin de la malheureuse implication de Louis Michel dans la vie politique congolaise depuis les années 90, estime que Karel De Gucht est le modèle d'homme politique belge qu'il faut dans la gestion diplomatique des relations belgo-congolaises. Parmi ceux qui partagent cette opinion, il y a au moins deux Congolais engagés dans la recherche de « la vérité » sur les véritables raisons de l'engagement du « réseau Michel » au Congo.

Un autre groupe de Congolais fouineurs pense qu'une relecture de notre histoire commune est nécessaire à la compréhension de ce qui se passe aujourd'hui. D'autres Congolais encore, « kabilistes » pour la plupart, voient la violation du principe de souveraineté dans les attaques de Karel De Gucht à l'endroit de Joseph Kabila. Mais savent-ils qu'il n'y a de souveraineté du peuple que représentée et que la représentation comporte au moins deux dimensions (abstraite et concrète) dont le représentant (symbole) doit rendre compte en permanence par son action politique?

Une certaine opinion belge reproche à Karel De Gucht son langage très peu diplomatique et exige qu'il soit défenestré du gouvernement. Pour ces Belges, « les gaffes » de Karel De Gucht risquent de compromettre les bonnes relations entre nos deux pays.

Ces différentes opinions posent certaines questions que nous voudrions examiner dans cet article.

Les Michels sont-ils les premiers Belges à pratiquer la diplomatie parallèle? Qu'est-ce que cette pratique rapporte? Dans son discours peu diplomatique, Karel De Gucht invente-t-il des secrets de polichinelle? Le Congo se réduit-il à Joseph Kabila comme symbole? Que symbolise-t-il aujourd'hui? Perdre Joseph Kabila équivaut-il à perdre le Congo? Quel genre de relations la Belgique politique cherche-t-elle à mener avec le Congo?

Du point de vue de la pensée politique, toutes ces questions peuvent se résumer en une seule: « la Belgique et le Congo sont-ils bien représentés par les acteurs politiques qui sont aujourd'hui sur le devant de la scène médiatique belgo-congolaise? »

La Belgique et la diplomatie parallèle

Les relations tourmentées et / ou ambiguës entre la classe politique belge et congolaise ne datent pas d'hier. Au plus fort de la dictature de Mobutu, « de nombreux leaders socialistes ont succombé à son charme: Leburton, Cools, Harmegnies, pour ne citer que ceux-là. Les chrétiens n'ont pas mieux résisté: Wilfried Martens en est le plus bel exemple, lui qui s'exclamait, au cours d'une de ses visites au Zaïre: « J'aime ce pays, son peuple et ...ses dirigeants. » ( V. DELANNOY et O. WILLOCX, Le livre des Belges zaïrianisés. Secret d'Etat. 1973-2007, p.7) Mobutu charmait tellement « ses amis Belges » que le président socialiste Leburton avait pu inviter au Congrès de son parti une délégation du MPR au moment où le parti socialiste belge venait de parrainer l'UDPS d'Etienne Tshisekedi, un parti de l'opposition au pouvoir de Mobutu.

Les Congolais qui accusent « les Michels » de pratiquer la diplomatie parallèle devraient lire ce petit livre. En effet, « l'expression « diplomatie parallèle » (fut) utilisée par la presse dès 1973 pour qualifier l'attitude d'Edmond Leburton (...). En dehors de tout mandat gouvernemental, le socialiste wallon n'hésite pas à entrer en contact et à nouer des liens d'amitié avec le chef de l'Etat zaïrois. » (Ibidem, p.50) Cette amitié éclabousse la diplomatie officielle. En d'autres termes, « à côté de la diplomatie officielle, dirigée par le ministre titulaire, se déploie une diplomatie officieuse, réalisée en dehors de tout mandat et de tout contrôle, notamment parlementaire. » (Ibidem, p.51) Celle-ci est profitable à son initiateur. Il en tire des avantages personnels. « Il ne doit rendre aucun compte; il se crée un canal d'informations privilégié, confidentiel et exclusif. Cette diplomatie présente toutefois deux inconvénients majeurs: elle ne sert pas nécessairement l'intérêt de l'Etat belge et phagocyte les compétences du ministre des Affaires étrangères. »(Ibidem)

La presse belge reparlera de la diplomatie parallèle en 1974. Leburton est parlementaire de l'opposition et il rencontre Mobutu à Kinshasa... Bref, l'amitié de Leburton avec Mobutu lui permettra d'arracher un contrat (pour les usines ACEC de Charleroiafin quelles fabriquent du matériel à utiliser dans la construction du barrage d'Inga) et d'en faire un thème de la campagne électorale. « Ce n'est pas tout. D'après le témoignage de Ngunza Karl i Bond, Mobutu aurait chargé son ami belge Pierre Davister, journaliste et éditeur, de remettre en 1975 à M. Edmond Leburton une valise contenant 20 millions FB pour services rendus. Cette valise-si elle a existé- est-elle parvenue à son destinataire? Mobutu, coutumier des cadeaux, aurait-il envoyé d'autres présents vers la Belgique? Par ailleurs, à cet égard, l'existence d'avantages pécuniaires destinés à Monsieur Davister semble bel et bien attestée. » (Ibidem, p.54-55)

Ce rappel historique a l'avantage de nous aider à comprendre qu'un certain jeu politicien belge ne sert pas nécessairement l'intérêt de nos deux peuples; mais les individus.. A en croire deux compatriotes (Mryus NOKO et MBAYI KANYINDA), l'implication des « Michels » dans le dossier congolais aurait des avantages pécuniaires énormes pour leur famille. Ces deux compatriotes travailleraient présentement à la récolte des données qui constitueraient un dossier explosif pour la famille Michel. Objets de menaces multiformes, ils auraient décidé de sacrifier leur vie pour leur pays. Qui vivra verra!

Les relations intéressées de la famille Michel avec Joseph Kabila se comprennent mieux dans ce contexte qu'à partir de la rhétorique michelienne sur la démocratie congolaise sans Etat.

(Ceux qui ont suivi Louis Michel sur TV5 dernièrement savent qu'il a soutenu que le capitalisme non régulé devient sauvage et que la Congo est une démocratie sans Etat!Donc, la démocratie peut exister comme régime sans l'un des principes structurants majeurs: l'Etat! Cette thèse est aussi soutenue par un ami à Louis Michel, le professeur Congolo-belge, BOB KABAMBA! Ils disent cela quand, du Congo, Vincent de Paul Lunda Bululu, Sénateur de son état, affirme: « Le Congo n'est pas gouverné. » Nous y reviendrons.)Dans ce contexte, que symbolise Joseph Kabila? Qui est-ce qu'il représente?

De quoi Kabila est-il le symbole?

Si les élections (ou la mascarade électorale de2006-2007) ont fait de Joseph Kabila le symbole de la souveraineté congolaise, sa pratique quotidienne le délégitime. Un signe, un symbole a du sens à partir de ce à quoi il renvoie. Il ne signifie pas une fois pour toutes.

Or, depuis les élections jusqu'à ce jour, quels sont les signes de souveraineté que le Congo donne? En marge de ce que Karel De Gucht avait appelé « les privilèges fabuleux de certains », qu'y a-t-il de symboliquement signifiant au Congo? Peut-être un peu de résistance de la part de nos compatriotes qui ne savent plus à quel saint se vouer. Ceux de l'Est crient et disent ceci: « Ces derniers jours, le territoire de Rutshuru est en proie à des hostilités. La ville de Kiwanja a été prise et reprise par le CNDP et c'est la population qui paie le prix. Nous assistons à un drame jamais vu et jamais entendu au monde où des populations civiles sont sommairement exécutés par des balles ou à coups de machettes, de couteaux, des houes et de lances. Les cadavres jonchent les rues de la cité et les odeurs de cadavres en putréfaction accueillent tout passant. Signalons en passant que le nombre des cadavres déjà découverts n'est pas définitif car les fouilles se poursuivent et aux dernières nouvelles, d'autres cadavres sont enfermés dans des maisons ou plongés dans des latrines. » (Lire Un appel des organisations locales et de la société civile du Nord-Kivu, à l'est de la République Démocratique du Congo, adressé au Conseil de sécurité des nations unies et aux dirigeants internationaux, dans www.congoforum.be) Et que remarquent ces compatriotes? « Pendant que l'armée de conquête de Laurent Nkunda conquière progressivement de nouvelles localités, l'armée congolaise prend fuite et dans sa fuite elle se livre aux tueries, au pillage, au viol et au vol créant le chaos et la débandade totale partout où elle passe. » Et il y a pire: « Le recrutement forcé a pris une ampleur plus grave. Dans plusieurs localités de Rutshuru et de Masisi, les groupes armées, en particulier le CNDP, passent de porte à porte pour forcer les jeunes garçons et les adultes à aller au front sans formation militaire au préalable. » (Ibidem)

A l'est, Joseph Kabila est le symbole des populations abandonnées à leur triste sort et trahies par ceux-là mêmes qui devraient être leurs gardiens; des populations occupées par « une armée de conquête » ayant fait, du nerf de combat de l'Occident contre le Congo (revisiter les contrats) chinois, l'une de ses huit recommandations et dont le chef, responsable des crimes contre l'humanité est présenté comme un partenaire dialogual des oligarques prédateurs de Kinshasa.

A l'ouest et au centre, il est le symbole des enfants abandonnés à eux-mêmes, sans infrastructures scolaires; des parents sans pouvoir d'achat et des jeunes sans avenir. Au Nord, Joseph Kabila représente des pans entiers de notre pays occupés par les pays voisins et leurs troupeaux.

Au parlement et à l'armée, il représente les militaires dont les soldes sont détournés par les généraux roulant en 4X4 à Kinshasa et « leurs honorables » touchant plus de 5000 dollars par mois.

Disons que le symbole politique de souveraineté n'a pas de sens qu'abstrait: celui émanant de l'application du principe de démocratie électorale. Sociologiquement, il signifie à travers l'action politique de gouvernement assumant les fonctions de sécurisation des populations, d'éducation et de création d'emplois dont certains peuvent leur permettre de participer à l'édification du secteur public. L'assomption des dimensions abstraite et sociologique du symbole politique permet de donner sens et forme au vivre-ensemble. Cela ne peut être le privilège d'un individu ou d'un gouvernement. Cela exige une représentation du pays élargie aux dimensions des autres « forces vives » du pays, en marge des forces politiques (l'exécutif et le législatif).

Dans cet ordre d'idées, la question congolaise est aussi celle de la prise en otage des autres « forces vives » du pays par les politiques. Si la société civile du Kivu a fini par écrire aux nations unies(?) et aux dirigeants internationaux (?), c'est parce que les institutions issues des élections sont tombées dans la malreprésentation de leurs bases. Les acteurs y opérant s'occupent d'eux-mêmes et de leur ventre, quand ils ne sont pas tout simplement complices des misères de nos populations.

Karel De Gucht n'est pas le seul à dire cela. Un philosophe et théologien congolais notait ceci au sujet des dirigeants congolais actuels: « Quand des élites politiques se mettent elles-mêmes à s'enrichir de manière indue et à devenir prédateurs dans leur propre pays tout en courant partout au monde pour chercher des financements en vue de construire des infrastructures de base pour le développement, un mot vient vite aux lèvres pour caractériser cette attitude: idiotie. » KA MANA, Leçons d'un débat sur la situation à l'Est de la RDC, dans www.congoindependant.com ). Colette Braeckman fait allusion à cette idiotie quand,traitant de la guerre à l'est de notre pays, elle écrit: « Le malaise est cependant plus profond. Non seulement les soldats touchent une solde insuffisante (42 dollars par mois contre dix voici trois ans) mais des fonds destinés à l'armée subissent ce que l'on appelle des « opérations retour », où des montants envoyés dans l'est pour soutenir l'effort de guerre sont détournés à la source ou...renvoyés chez les généraux qui mène grand train à Kinshasa. » (C. BRAECKMAN, Talk and fight face à Obasanjo, dans Les carnets de C. Braeckman).

Se confiant à la Radio Onusienne, Okapi, dans l'émission « Grand Témoin » le 17 novembre 2008, le Sénateur Congolais Vincent de Paul Lunda Bululu a parlé d'une somme de 100.000 dollars envoyés au front dont 5000 seulement sont arrivés à destination. « Ce phénomène, note encore Colette Braeckman, n' a pas échappé aux alliés du Congo: lors de la réunion des pays d'Afrique australe, qui s'est tenue le week- end dernier à Johannesbourg et où la président Kabila a demandé l'appui de ses alliés, des propos jugés « humiliants » pour les Congolais ont été tenus: « Vos officiers sont des bourgeois, ils restent en arrière et achètent de belles voitures, et vous voudriez que nous allions au front à votre place » ont déclaré Angolais et Zimbabwéens en posant des conditions de leur éventuelle intervention. » (Ibidem)Et quand on sait que ces généraux sont issus pour la plupart de la rébellion tutsie, jadis soutenue par le Rwanda, le RCD, on comprend bien des choses.

De ce qui précède, nous pouvons affirmer que Joseph Kabila est le symbole de l'enrichissement illicite des généraux (tutsis et collabos) et de l'humiliation des Congolais(es) résistants et de la base.

Sociologiquement, la signification du symbole « Kabila » est pauvre et appauvrissante. Elle participe de l'humiliation de tout un peuple et de la montée d'une petite bourgeoisie prédatrice. Est-ce bien là le symbole que la Belgique politique a peur de perdre? (à suivre)

J.-P. Mbelu

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