24 mars 2006
Fleur de femme noire
Bebo l´intruse
Discrètement, Bebo s´immisça dans la chambre de Weja ; elle le trouva lisant un mensuel au lit. Celui-ci se releva quelque peu, et émit un léger geste d´embarras.
- Oui, ce n´est que moi… le devança la jeune fille.
Tous les deux semblèrent indécis, pris au dépourvu ; tandis que la jeune fille, les bras balançant ne savait que dire, le jeune homme, lui, ne savait pas s´il devait se lever ou rester au lit. Au bout d´un moment, Weja ouvrit la couverture à ses côtés et dit :
- Allons, bon, viens au lit.
Son visage exprimait un léger sourire moqueur : toute cette situation était à son avis bien collégienne. La jeune fille ne se fit pas prier deux fois : elle se débarrassa rapidement de sa robe de chambre et se jeta joyeusement sur le lit.
Weja ne put s´empêcher de rire :
- Mon Dieu, cet enthousiasme ; c´est fou !
- On ne sait jamais, lui répondit Bebo avec effronterie, des fois que tu changerais d´avis…
Tous deux rirent librement de cette réplique. Weja étendit sa main et reposa son mensuel sur sa table de chevet.
- Surtout n´éteins pas la lumière, supplia la jeune fille.
- Mon Dieu, encore une enfant qui a peur du noir…ricana Weja.
- Ce n´est pas cela ; je veux te voir…
- Oh, mais si ce n´est que cela…
Weja se retourna et fit face à la jeune fille, il lui fit un clin d´œil :
- Et maintenant, jeune fille… ?
- Ne te moques pas de moi ; j´aime tes yeux.
- Ma mère me l´a si souvent dit ; trouve quelque chose d´originel.
La jeune fille sembla chercher, puis se décida :
- J´aime tes dents…
- Mon Dieu, on se croirait chez un marchand d´esclave…
- Attends. J´aime ton sourire…
- Oh, c´est beaucoup mieux…je vais chercher un miroir …Des fois que tu mentirais…
- Non ! Je ne mens pas, c´est vrai.
Les deux jeunes gens pouffèrent ensemble de rire. Un silence empoigné s´étendit un court instant entre eux, puis Weja lâcha, embêté :
- J´aime ta voix, avoua le jeune homme dans un souffle timide.
- Embêtant, hein ? Demanda Bebo cocasse.
- Oui, très embêtant, reconnut Weja contrit.
Et de nouveau ils se mirent à rire. Lorsqu´ils se calmèrent, la jeune fille se rapprocha du jeune homme et mit sa main autour de son cou.
- Oh, mon Dieu, pourvu que je ne me laisse pas aller à la tentation…
- Allons, moumou, tu dois savoir te retenir quand même ?
Le visage de Weja se détendit complètement sur un large sourire :
- Ce sacré Kab, il est bien drôle de temps en temps.
- Mais il t´aime profondément, reconnut la jeune fille.
- Ah, tiens ; et toi tu le sais ?
- Une femme le sent, répliqua la jeune fille.
- Mais toi, tu n´est pas une femme…
- Mais si. Faut-il que je t´en donne la preuve ?
- Au secours, non ; je te crois sur parole.
Un court instant passa ; les deux jeunes gens se regardèrent timidement, puis Bebo avoua :
- Sais-tu que je t´aime… ?
Silence. Weja sembla comme privé de voix. Il se détourna de la jeune fille et répondit :
- Moi aussi.
Court silence.
- Et pourquoi t´es-tu retourné ? Je veux seulement voir tes yeux…
Il ne se retourna pas. Bebo se noua à son corps. Il sentit son souffle chaud sur sa nuque et ferma les yeux.
Au bout d´un moment, il éteignit la lumière.
- Weja… ?
Dans la pénombre de la chambre, cette voix semblait sortir des murs, de partout.
- Hmm… ?
- J´ai pensé à cette histoire d´accouchement…je voudrais bien te donner des enfants.
- Oh, là là ; n´est-ce pas un peu trop tôt d´y penser ? Tu as à peine quitté le biberon…
- Weja… ? Ne te moque pas de moi. Si c´était ton enfant, m´accompagnerais-tu aussi à l´accouchement ?
- Ah, non ; je risquerai de tomber en syncope…je n´aime pas souffrir, c´est bien connu ; c´est bon pour les femmes.
- Quoi, je crois que je rêve !
La jeune fille l´avait brutalement secoué. Il se contenta de dire :
- Moumou n´aime pas souffrir ; une fois suffit. J´en ai trop vu.
- Incroyable, maintenant il fait le mou. Pas croyable ! C´est vil et méchant.
- Allons, bon, calme-toi ; bien sûr que je t´accompagnerai. Mais je ne garantis de rien, ajouta le jeune homme.
- Tu vas tout de même savoir te retenir cinq minutes…
- Oh, là là ; on voit que tu es encore une enfant : j´ai cru aussi que cet accouchement allait durer cinq minutes…A la fin, j´y ai passé toute ma journée. Et lorsque cet enfant s´est enfin décidé à venir au monde, je me suis presque évanoui. Tu aurais dû voir le visage méprisant de l´accoucheuse…elle m´a traité de tous les noms.
La jeune fille éclata franchement de rire.
- Qu´a-t-elle dit ; ça c´est bien drôle ! Ca t´apprendra à assister la femme d´autrui. Allons, qu´a-t-elle dit ?
- C´est pas pour ton âge…
- Allons donc ; allez, qu´a-t-elle dit ?
Court silence. On sentait distinctement que Weja ne voulait pas en dire plus. Mais son amie se releva par-dessus son épaule et lui redemanda :
- Eh, bien qu´a-t-elle dit ?
- Elle m´a d´abord servi deux gifles pour me réveiller, puis elle a dit avec mépris : c´est toujours la même chose ; ils veulent tous y entrer, mais lorsqu´il s´agit de voir ce qui en sort, ils préfèrent tomber dans les pommes. Enfoirés, qu´elle a crié.
Un bref moment la jeune fille se tut, puis, elle éclata de rire longuement :
- Mon Dieu, c´est trop drôle ! Ah, j´aurai donné bien de choses pour voir ta tête !
- Ouais…tu as beau rire ; ce n´était pas marrant.
- Je n´en doute pas. Oh, mon Dieu ; moumou, quelle histoire ! Et tout ça parce que tu voulais jouer le bon samaritain…
Le silence se rétablit dans la chambre. Au bout d´un long moment, la voix de Bebo retentit de nouveau :
- Weja… ?
- Hein, je dors…
- Je t´aime comme tu es, avoua la jeune fille d´une voix faible.
- Tant mieux…j´ai sommeil.
- Weja, m´accompagneras-tu à l´hôpital… ?
- Si tu veux ; mais pas chez cette matrone d´accoucheuse.
Elle pouffa sourdement de rire, et l´embrassa dans le cou.
Le lendemain, réveillé tôt le matin, Weja, accolé à la large baie vitrée donnant sur le balcon, tentait en vain à surprendre, comme à ses habitude en Afrique, le chant des oiseaux ainsi que tous les bruits, roucoulements et sifflements qui célébraient la naissance de l´aube. Rien. Ou plutôt, à part quelques froufroutements discrets et le sifflement essoufflé d´un brise froide courait la campagne devant lui. De fins flocons interminables de neige balancés par le gré du vent, allaient et venaient dans l´air avant de se poser délicatement sur le sol. Froid, mais féerique, pensa le jeune homme. Au bout d´un long moment, il revint au milieu de sa chambre à coucher et contempla sa visiteuse nocturne endormie : la tête reposée sur son bras, elle dormait tranquillement. Oui, il pouvait maintenant se l´avouer avec certitude qu´il aimait son amie. Certitude en amour ? A dix-neuf ans ? N´est-ce pas un peu tôt pour être sûr de soi…de s´engager sans hésitation ? L´amour, ce n´est pas toujours la porte d´à côté…
Assis au bord du lit, le jeune homme se laissa entraîner dans ses pensées : il aurait aimé ne pas jouer à cache-cache avec les autres, mais il devait reconnaître que Bebo avait raison ; si cette histoire se terminait en fumée sans lendemain, il vaudrait peut-être mieux de ne pas faire trop de tam-tam pour rien. Mais maintenant, c´était autre chose : ce n´était pas seulement l´attrait sexuel, c´était plus que ça ; en plus de la camaraderie et de la complicité d´esprit, il aimait et appréciait la fraîche et plutôt franche compagnie de son amie. En fait, la jeune fille et lui avaient découvert qu´ils avaient tant et tant de choses communes. Cela les avait rapproché étroitement. Agréablement.
Weja se dirigea vers la salle de bain attenante à la chambre, et se doucha ; lorsqu´il ressortit, ameutée par la chute d´eau, Bebo s´était réveillée.
- Eh bien ; bien dormi ?
- Oh, hem…merveilleux, dit-elle en s´étirant sur le lit ; je ne savais pas qu´il était si agréable de passer la nuit avec un homme. On remettra ça, hein ?
Weja lui sourit affectueusement ; c´était bien Bebo ; toujours aussi spontanée et positive. Weja, lui ne voyait pas ce qu´il y avait eu de particulier dans cette nuit. Certes, pour la première fois, la jeune fille et lui avaient passé une nuit ensemble. Dans les bras l´un de l´autre ; mais c´était plutôt une nuit de rapprochement mental, une sorte de test de compatibilité. Pour voir si oui ou non, sans aller jusqu´au-delà de l´étreinte sexuelle, ils sauraient garder leur communion. Maintenant, il savait qu´elle et lui se partageaient bien plus qu´une simple curiosité des sens. Et dans le sourire et l´éclat des yeux de la jeune fille, il avait pu lire qu´elle aussi partageait cette opinion. Oui, cette nuit avait eu son charme muet. Au-delà de l´attrait physique qu´il avait eu malgré tout à dominer, il avait pu se réjouir de l´aura silencieuse de sa présence que ses sens, attisés par la sourde chaleur de son corps, avaient absorbé. Oui, c´était une belle nuit ; une nuit de sens et de confidence mutuelle qui leur avait ouvert un large champs précieux de confiance.
La jeune fille disparut dans la salle de bain, et revint rafraîchie, et plein de vie ; en l´embrassant, elle lui souffla :
- Je ne regrette rien, et toi ?
- Moi non plus, répondit Weja en riant sincèrement.
- Dis-moi, Weja ; puis-je te poser une question ?
- Mais oui, bien sûr…
Elle écarta les mains de son ami, prit place sur ses jambes et noua ses mains autour de son cou. Enjouée, elle demanda soudain :
- Et cet amour… ?
- De la pyromanie, avoua Weja.
Bebo éclata franchement de rire, puis lui donna un bruyant baiser sur la joue.
- Oh, oui ; je t´aime ; c´est de bonne guerre. L´enjeu, hein !
- Ouais…j´ai passé ma nuit à jouer au pompier…avoua Weja sarcastique.
- La prochaine fois, faudra faire provision d´eau, mon grand…Bon, tu sais ; cette histoire d´accouchement ne me quitte pas. Peux-tu me dire pourquoi, ou ce qui t´a ramolli les genoux ?
- Mon Dieu, pourquoi veux-tu le savoir…je t´ai dit que j´ai assisté à la naissance ; ça ne te suffit pas ?
- Non. Je veux les détails.
- C´est du voyeurisme ; c´est pas normal…
Puis voyant que son amie ne lâchait pas prise, il céda :
- Bon. Si tu veux. As-tu déjà la sensation de te trouver à une frontière cruciale ?
- …je ne vois pas ce que tu veux dire…
- Eh, bien, j´ai eu l´impression de me trouver devant une barrière, un seuil crucial d´une incroyable violence : un mélange à la fois pathétique, douloureux, courageux…généreux. Incroyable. J´ai fermé les yeux en m´efforçant de toutes mes forces d´aider la mère à surmonter son mal, pendant qu´au petit être qui se frayait sa voie à la lumière en elle, je voulais l´aider à surmonter la dernière épreuve de l´existence qui m´apparut comme une colline à l´ascension ardue, difficile…
Le jeune homme se tut.
- Et alors, demanda son amie enflammée et impatiente.
- Eh, bien lorsque j´ai vu émerger la tête…accompagnée des cris terrifiants de la mère…j´ai eu l´impression que mes jambes ne me portaient plus.
- Et tu as été réveillé par les gifles de l´accoucheuse…pauvre Weja ; se faire molester à la place d´un autre, ça te va bien… ! Bon allons, viens ; allons jouer dans la neige.
Le jeune homme regarda la jeune fille et sa montre et demanda :
- Mais dis donc, sais-tu qu´il est à peine sept heures ?
- Je sais, qu´à cela n´importe ; je veux aller au dehors, à l´air libre. Viens-tu ?
Au jardin, Weja regarda la jeune fille courir dans la neige et s´y rouler. Un vrai enfant se dit-il. Et la voyant rire et essayer de se saisir des flocons emballés ; il ne s´empêcha de penser : qui peut s´imaginer qu´une telle enfant puisse être capable, un jour, de supporter des douleurs incroyable pour donner naissance à la vie ? Et du coup, cette silhouette agitée sur la neige lui parut invraisemblablement puissante et forte. Il se dirigea vers elle, et pour vaincre sa crainte du froid, il ferma les yeux et s´imagina que le jardin était envahi de multiples rayons de soleil…de ce bon soleil des tropiques. Ah, c´était beaucoup mieux…
Bebo, elle, tout en s´amusant comme un enfant, ne cessa discrètement d´observer et de jauger son ami. Oui, elle en était sûre, elle l´aimait. Cette nuit commune l´en avait convaincue : une mélange instinctif de sens dansant autour d´un agréable attrait l´avait envahie et euphorisée au point qu´elle se sentait tout à coup capable de brasser la vie avec une passion nouvelle, plus forte, sans retenue. La vie. Elle sourdait de toutes les pores de sa peau comme une émanation irrésistible et puissante, comme une prière invincible que ses yeux, ses mains, tout son corps voulait clamer dans un cri infini au monde entier, à plein poumon, à bras-le-corps pour célébrer sa joie et invoquer ses vœux les plus chers…
Et en riant, dans un large élan d´enthousiasme, elle prit la main de Weja et l´obligea à se rouler avec elle sur le moelleux tapis blanc. Folie…toute l´existence n´était autre que folies ! Et plus elles étaient irrésistibles et belles, et plus la vie était…une vraie folie, mais quelle fougue ; quel émerveillement !
Extrait des Cercles Vicieux Musengeshi Katata
Extrait des Cercles Vicieux
18 mars 2006
Amour de femme, passion de mère
Extrait des Cercles Vicieux
Amour de femme, passion de mère
Quand l´avion toucha le sol de l´aéroport international de N´djili, Lou eut un soulagement incroyable et du coup, son cœur se mit à battre fiévreusement de joie. Aussitôt les portes de l´avion ouvertes, il sortit à l´air pur et fut frappé par la chaleur torride de la pleine saison des pluies. A la pensée de revoir sa femme, son fils, ses parents, tous ses amis…même la sobriété de cet aéroport lui paru invisible. Il leva les yeux aussitôt dans l´immigration pour tenter de repérer qui que ce soit, et sans y parvenir, il se dirigea au retrait des bagages. C´est au moment où il allait passer le contrôle douanier qu´il vit Mbo et Kal portant Kalumeh sur ses épaules ; tous gesticulaient frénétiquement.
- Ah, vous voilà ; je suis bien content de vous voir…Eh mon grand !
- Papa, papa !
En se dirigeant vers l´extérieur de l´aéroport, Lou demanda :
- Comment va Malaïka ?
- Elle est assise dans la voiture, nous attendons depuis une heure…
A sa vue, n´y tenant plus, Malaïka, à grand effort, quitta le siège ombragé de la voiture.
- Eh bien, il était temps que tu arrives…sinon tu aurais manqué ta fille.
Il s´embrassèrent et prirent place dans la voiture. Mbo conduisait. Il demanda à tout propos :
- Et comment va la France et la révolution des sans culotte ?
- Ca s´est tassé, répondit Lou. Comment vont nos projets ?
- Tout est en route, les ingénieurs sont au travail.
Lou se tut, parce que Malaïka l´avait tout à coup attiré à elle et l´embrassait de nouveau. Elle était heureuse de son retour ; enfin elle n´était plus seule. Il avait toujours été pour elle un invisible soutien. Et cette fois, elle voulait l´avoir à côté d´elle. C´était plus qu´elle, c´était comme si cette grossesse avait soif de tendresse, soif d´attention. Elle lui caressa le visage, et curieusement, Kalumeh se pencha vers son père et fit la même chose. Ce qui fit rire sa mère.
- Un moment, Mbo ; peux-tu t´arrêter…
Lou descendit et fit quelques pas sur le trottoir de terre battue. Le long de la chaussée empierrée et ensoleillée, un petit bar criant, non loin de là, émettait une musique plus irritante que distrayante. Lou se mit soudain à danser à grands bonds.
- Allez, viens Kal ; viens, Mbo…venez danser avec moi. Ce pays, c´est le nôtre…
Mbo et Kal se regardèrent et sortirent du véhicule et se mirent à danser sur Bob Marley.
- Folie, commenta Malaïka en riant. Toi, tu restes ici…
Kalumeh tapa du pied, gigota et se mit à pleurer :
- Moi aussi, moi aussi papa…danser !
- Laisses-le donc danser avec son père, demanda Kal
L´enfant ne se fit pas prier deux fois et sautilla aussitôt autour de son père. Assise dans la voiture, Malaïka, attendrie par cette image burlesque et les mouvements insolites, grotesques des danseurs, se détourna de la scène. Elle pleurait de joie. Rien n´est plus beau que l´amour, pensa-t-elle ; rien n´est plus grand et plus riche. Dieu protège nos prières et leur donne la force de devenir vrais…Et au-delà de cette prière, elle se promit d´apprendre à son fils ce que c´est que la liberté ; ce qu´on pouvait exiger d´elle, mais aussi ce qu´on devait lui offrir. On ne peut pas danser pour ce dont on ne comprenait pas les contours raffinés et délicats. Elle se jura de lui parler de la vie intérieure, avant qu´il n´apprenne les délices et les exigences de la profondeur sensible, celle qui nourrissait réellement notre âme. Les femmes savent toujours ce que cela signifie, parce qu´elles accouchaient. Elle voulait qu´il sut ce qu´il devait aimer et défendre ; on ne peut ni aimer ni défendre ce qu´on ne connaît pas. Ou ce dont on ne saisit pas de la réelle portée : le large et profond champ d´exercice sensible. L´imaginaire ou les exigences personnelles pouvaient vaincre ce champ, l´élargir, l´approfondir…mais la valeur la plus nourrissante restait le rapport qui unissait l´esprit à sa réalisation la plus ambitieuse, la plus défiante, la plus belle. Là se trouvait le cri victorieux de la vie. Et pas ailleurs.
Sur le sol du trottoir, les ombres désaccordées des danseurs frappés par le soleil tançant du jour couraient, en formes hirsutes la terre asséchée.
Malaïka, cependant, tout à coup esseulée, pensa à son frère…son cœur se serra de regret. Il lui avait jadis appris un poème :
Ma vie
De mon vrai destin les fleurs
Sont si belles et généreuses
Que j´entends sur mon âme
Eclore le doux parfum des
Pétales caressées par le vent
Impétueux de mère Patrie
Ployant, envoûtant de vie et
De moissons riches et fertiles
Que l´amour volage et preux
Vient, sous le cri tourmenté
De ses aveux, ouvrir à mes
Pieds. Seigneur d´amour et
De foi, n´oublie pas ô Dieu
Que je ne suis qu´une prière :
Le fier souffle de ton cœur.
Lorsque l´auto reprit la route, Malaïka observa discrètement son homme de biais, ainsi que son fils. Tout deux semblaient s´être étrangement rapprochés. Et pendant que le paysage de la ville défilait à leurs yeux, haut en couleurs, en cris, débordant de vie et d´occupations, elle pensa à tout ce qu´elle s´était promise d´apprendre à ses enfants, tandis que la vie qui grandissait en elle se faisait remarquer…elle sourit par elle-même : tout ce qu´on voulait apprendre aux enfants…la valeur et la beauté de la vie. Tout était si précieux. Mais le plus important, c´était qu´ils retrouvent ce lien sacré de la race noir qui faisait toute son identité et son originelle beauté ; ce lien qui, à force d´être défait par les ennemis, les aveugles et les indélicats était, sous l´ombre rougeoyante des larmes et des douleurs trop souvent désespérées de l´homme noir, devenu un sacrement de foi et d´excellence d´une race inconsolable et défiante. Témoin solennel des âges et des temps, sa sensibilité à fleur de peau cherchait passionnément à retrouver, à reconstruire ce lieu sacré de sa vérité où ses rêves les plus beaux se mettraient à danser sous le tamtam brûlant des tropiques, frappant terre et vie en cadences répétées de sourdes incantations. Et allant, en cris téméraires et mélodieux quérir dans le lointain univers des âges sa force et sa grandeur oubliée. L´Afrique : le tam-tam éternel de l´empire rythmé du soleil inépuisable des tropiques.
Tout ce que désire une mère… Malaïka souhaitait seulement qu´ils redécouvrent la langue, les gestes et la parole qui les réalise pleinement, librement, souverainement…pleinement. Et non être ou devenir objet ou sujet d´une quelconque illusion étrangère à leur propre destin. Nous avons tous besoin de célébrer la victoire de la vie, mais la plus belle et aussi la plus riche, c´est celle que nous emportons et gagnons sur nous-mêmes. Parce que celle-là, personne ne peut nous l´enlever ; elle est et reste le plus beau nid de notre âme : celui où nos rêves trouvent le repos rafraîchissant de leur longue veillée solitaire.
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Extrait des Cercles Vicieux Auteur Musengeshi Katata Droits réservés
14 mars 2006
Sumita, la jeune africaine de Paris
Extrait des Cercles Vicieux
Une rencontre inattendue
De bonne humeur et presque euphorique, Lou et Kalala se séparèrent de Raymond et d´Eugénie. Portés par la fructueuse réussite à Bangkok et par leur prochain mariage, les hôtes furent particulièrement joyeux et généreux dans l´atmosphère qu´ils réservèrent à leurs invités : on dîna dans un des meilleurs restaurant des Champs Elisée et on se retrouva le soir chez Raymond et Eugénie dans une ambiance des plus aimable. Et au rythme abondant de coupes de champagne, la soirée alla bon train. Et cependant, il fallut se quitter. Lou fit venir un taxi et lui et Kalala, plus éméchés que sobres, prirent la route de Paris centre où se trouvait leur hôtel. De bonne humeur, Lou lança au chauffeur :
- Faites-nous donc un peu voir cette ville de son meilleur côté, mon ami ; nous avons le temps…
Le chauffeur sourit, complice :
- Vous voulez dire vers la rue Saint Denis, monsieur ?
- Eh bien, va pour la rue Saint Denis, n´est-ce pas Kal ?
Kalala sursauta non seulement sur ce diminutif, mais aussi sur les frivoles intentions de Lou ; il ne savait même pas si Lou savait ce qu´il disait ou voulait ce qu´il pensait.
Après autant de verres de champagne, Lou savait-il encore ce qu´il disait ? Kalala ne le croyait pas ; lui-même avait difficile à garder la tête froide. Il laissa faire, persuadé que ce n´était qu´une sorte de curiosité, de folie de l´aventure.
Lorsqu´ils eurent atteint le quartier que Kalala, contrairement à Lou, ne connaissait que trop bien pour avoir fait ses études en sciences économiques à Paris II, le chauffeur ralentit dans la rue peuplée de nombreux va et viens d´hommes et de femmes étrangement peu couvertes pour ces froides températures de début hivernal. A chaque passant masculin, les manteaux s´ouvraient sur des appâts qui ne laissaient aucun doute sur la nature du commerce qui se pratiquait visiblement sur toute la rue. Lou n´en revenait pas ; il était encore en train de réaliser ce qui se passait autour de lui que deux jeunes femmes se précipitèrent vers le taxi et firent aux passagers signe de baisser les glaces. Le chauffeur, lui, sans le moindre gêne activa de sa place le rabais des vitres à mi parcourt. Tout ce que les femmes alors proposèrent le fit grincer d´aise. Lou par contre fut saisi de dégoût et ordonna au chauffeur de quitter les lieux.
Celui-ci s´exécuta non sans grognements :
- …j´pensais que vous vouliez chercher la mom´ pour faite quinquette… ? Ah, faut s´voir c´qu´on veut, punaise !
Il avait à peine quitté les lieux et roulait dans la rue voisine que la même scène se répéta ; à croire que les rues environnantes ne furent bondées que de prostituées en mal de clients. Mais au tournant d´une rue peu fréquentée, Lou ordonna soudain au chauffeur l´ordre de s´arrêter…
Et dès que la voiture se fut arrêtée, Lou se précipita au dehors et vomit sur le trottoir.
Le chauffeur, bon enfant, y donna son sel en s´adressant à Kalala avant qu´il ne se précipita à l´aide de son ami :
- M´a plutôt l´air d´une mémère, vo´t copain…
Kalala aida tant bien que mal Lou à reprendre sa place dans la voiture ; le chauffeur, lui, émit un nouveau grognement désintéressé.
- A l´Inter, lança Kalala
Un fois encore le chauffeur dut s´arrêter pour permettre à Lou de se soulager ; le vin, le chauffage de la voiture, tout semblait lui remonter l´estomac. Et de nouveau, le chauffeur jeta à Kalala :
- Quand on ne sait supporter ni le vin, ni la femme…un peu mou, hein ?
Quand Lou remonta dans la voiture, il demanda au chauffeur de ne pas démarrer. Il lui avait semblé entendre des cris.
- L´alcool peut être bien cruel…lança ironiquement le chauffeur
- Silence… ! Coupa Lou
Quelques minutes passèrent, puis, au coin de la rue, une forme insolite apparut, titubantes, puis elle s´effondra. Lou demanda aussitôt au chauffeur de rouler jusqu´à l´endroit de chute.
- Ah, non, hein ; nous sommes dans un quartier douteux ; j´veux pas racoler du plomb. C´est dangereux, l´coin. J´bouge pas. Allez-y à pied si c´la vous chante…
Lou fit signe à Kalala et débarqua de la voiture.
- Avez-vous au moins une lampe de poche ? Demanda Kalala au chauffeur.
Celui-ci, la mine renfrognée, chercha sous son siège et lui tendit une lampe. Lou marchait déjà vers la forme écroulée sur la voie. C´était une femme, plutôt nue qu´habillée ; elle était couverte d´hématomes et saignait du visage, des mains et des jambes. Lou la releva quelque peu de la chaussée, pendant que Kalala soupçonneux scrutait de sa lampe les alentours.
- Rien, personne ; assura-t-il…plutôt mal en point, n´est-ce pas…
- Oui, avoua Lou en enlevant son manteau et en recouvrant la jeune fille. Fais signe au chauffeur, Kal ; nous l´emportons…
Kalala hésita, puis il lui sembla que la femme étendue sur la rue grognait de douleur ; il se releva et fit des signaux de lumière au chauffeur. Celui-ci avança la voiture et s´écria aussitôt sa quitter l´auto en marche :
- Ah, non ! Ma voiture n´est pas un corbillard…elle va me bousiller le confort…rien à faire. Appelez une ambulance de secours…j´vais pas me faire c´la !
- Avez-vous déjà entendu parler de non assistance à personne en danger, demanda Lou ; et il ajouta : pour le sang sur vos sièges, je m´en charge…
- Bien, dans ce cas…quelle cochonnerie ; pourvu qu´elle ne crève pas dans ma voiture, hein…pressez-vous, si son mec racole, ça va craquer…
Lou et Kalala portèrent la jeune fille sur le siège arrière ; Lou prit sa tête sur ses jambes.
- Et maintenant, dit Lou, à toute vitesse à l´hôpital le plus proche.
- Prenez les meilleurs raccourcis, invita Kalala.
Voyant que le chauffeur ne semblait pas comprendre l´urgence de la situation, Lou lui lança :
- Cent Euro de prime, mon ami ; pressons, elle perd trop de sang…
A l´hôpital, aux service des urgences, Lou et Kalala attendirent jusqu´au petit matin, lorsque le médecin de garde vint leur dire :
- Etes-vous parents ou amis ?
- Amis, avança Lou ; comment va-t-elle, docteur ?
- Plutôt mal…elle avait une épaule déboîtée, une clavicule fracturée, ainsi que l´avant bras gauche…hématomes divers…ah, oui, et un cadeau désagréable : une fraîche gonorrhée…voilà ; qui paie les frais médicaux ?
Lou s´avança :
- Moi.
- Dans ce cas, par ici, s´il vous plait…
Pendant qu´il remplissait les formalités et payait la facture des soins avec sa carte de crédit, Lou demanda tout à coup :
- Dites-moi docteur, pouvons-nous la prendre avec nous ?
Le médecin jeta à Lou et à Kalala un regard circonspect, puis il haussa les épaules et lâcha :
- Je ne vous le conseille pas ; elle est en plâtre sur toute la poitrine, et cette…désagréable surprise au bas ventre doit être suivie.
- J´ai…nous avons un médecin familial, il va s´occuper de cela.
Le médecin parut hésiter, puis il céda :
- A condition que vous me donniez votre parole qu´elle sera suivie…
- Vous avez notre parole avoua Kalala. Où est-elle ?
- Chambre 202 ; voulez-vous vraiment la prendre avec vous ; elle va nécessiter des soins journaliers…invoqua le médecin.
Lou acquiesça pendant que Kalala, lui, partait déjà à la recherche de la jeune fille.
Pendant que le médecin remplissait les papiers de relâchement, Lou lui demanda soudain :
- Docteur…comment puis-je l´amener à …Bordeaux ?
- Oh là là ; ça va être une entreprise…je ne vous le conseille pas ; à moins bien entendu que vous ne preniez la voie des airs…mais ce n´est pas le cas, n´est-ce pas ?
- Si. Je ne vois pas d´autre solutions, avoua Lou
- Mais monsieur, vous ne vous rendez pas compte de ce que cette fille a subi…il lui faudrait un transport médical. Et ça, ça coûte un os ; est-ce une fantaisie ?
- Combien coûterait ce transport, demanda Lou
Le médecin le regarda, surpris, puis il prit un catalogue et le feuilleta longuement :
- Ah, voyons…Paris-Bordeaux…hem, c´est pas peu ; en hélicoptère… en deux heures 30 minutes : 5 milles Euros tout compris. Vous ne plaisantez pas ?
- Pas du tout ; quand ? Demanda Lou le plus sérieusement du monde.
- Dans, disons quarante minutes…vous êtes sûr… ?
- Avertissez, s´il vous plait, le pilote ; nous prenons ses services en compte dans une heure.
- C´est comme vous le voulez, monsieur, je vais prévenir les urgences aériennes.
Lou prit les documents médicaux de la jeune étrangère et suivit Kalala vers les chambres isolées des urgences. Il le trouva assis devant le lit de la malade. A l´entrée de Lou, elle émit un grognement de douleur et tourna son regard vers lui. Ses yeux enflés lui permettaient à peine de voir.
- Surtout ne vous en faites pas…essayez de vous reposer…vous n´êtes plus en danger.
Il attira Kalala à l´extérieur de la chambre, le pria d´aller à l´hôtel et de faire les bagages.
Une heure plus tard, sanglés dans un hélicoptère médical, ils volaient en direction de Bordeaux.
Musengeshi Katata munkodinkonko@aol.com
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07 mars 2006
L´amour est toujours fertile
Les Cercles Vicieux III
L´amour est toujours fertile
Trois semaines avant la fin des vacances scolaires, Sumita demanda tout à coup à rendre visite à Holger au Soudan. Lou et Malaïka y consentirent avec joie, d´autant que Sumita, tout au long de son séjour chez eux, leur avait avoué avoir une aversion envers l´Afrique, envers tous ceux qui ne l´avaient pas défendue, et l´avaient livré à son sort ingrat. Ce furent tout autant ses parents que tous ceux qui, sous le prétexte de l´emmener en Europe, vers l´eldorado, l´avaient, en réalité voué à l´humiliante prostitution.
Lou emmena la jeune fille à l´aéroport et la vit trembler d´émotion avant de passer l´immigration. Et devant la dernière barrière visible, il l´avait vue pleurer et hésiter avant de lui envoyer un baiser et de disparaître dans les coulisses de l´aéroport.
Lorsqu´elle revint de son voyage quelques semaines plus tard, Lou alla, avec Kal la prendre à l´aéroport et fut surpris de sa détente, autant que de son soudain regain en assurance. Elle parla de tout et de rien tout au long du trajet de retour, et on sentit que dans ses rapports avec Holger, une chaude admiration y avait élu domicile ; ce qui ne déplut pas à Lou. Et lorsque Sumita parla de ses épopées matinales ou nocturnes aux côtés de Holger pour soigner les malades en paysages tristes et désabusés, Lou comprit que ce voyage avait rapproché la jeune fille de valeurs humaines solidaires et attentionnées, et selon toute évidence, cela avait fait du bien à la jeune fille, à son moral et à son engagement social. Tout est bien qui finit bien, pensèrent Kal et Lou en se regardant. Aussi Lou ne fut-il surpris lorsque la jeune fille lui rendit visite au bureau, au siège des entreprises Legrand, quelques jours après la rentrée scolaire. Au fait, cette visite le remplit de joie, parce que c´était l´occasion de féliciter Sumita : contre toute attente, le conseil professoral de son école l´avait autorisée à s´inscrire en deuxième année, parce qu´il estimait qu´elle était capable de répondre positivement au rythme et aux exigences de la deuxième année d´apprentissage, si elle persévérait dans son travail et dans son assiduité. Lou en avait, autant que tout le monde à la maison, été très flatté pour elle. Tout semblait bien aller pour le mieux. Lorsqu´il voulut lui offrir, comme à Fatma, des boucles d´oreilles enchâssées d´un petit diamant, il fut déçu de voir les deux filles préférer des perles. Il demanda, en quittant le joaillier, pourquoi et fut drôlement surpris par la réponse : elles connaissaient la chanson de Kanye West, un rappeur américain dont la chanson « les diamants de Sierra Leone » les avait dégoûté. Lou demanda à Kal de lui procurer le texte sur l´Internet et en fut stupéfait : ce texte parlait d´enfants sierra léonais qu´on envoyait sous contrainte dans les mines obscures et basses de diamants de société anglaises et qui, à la longue, n´en sortait qu´aveugles…diamonds for ever…aux prix de la cécité d´enfants innocents. Ce jour-là, Lou se sentit fier de cette nouvelle génération, mais aussi de Kanye West qui, contrairement à ses congénères américains noirs qui aimaient à étaler leurs chaînes et leurs croix démesurées, comme s´ils avaient difficile à se soustraire de chaînes invisibles de l´esclavage, ou à exhiber leurs montres et leurs bijoux garnis de diamants pour symboliser la richesse et le succès. Et pourtant, ce tapageur et démonstratif étalage de bijoux ne dénonçait que d´autant mieux le parvenu en fuite confondue de pauvreté, d´éducation, de culture, du manque rongeur de la misère mentale : une accusation en fait qui ne soulignait que bien qu´en réalité, le mal dissident en eux n´avait pas été vaincu. C´est à se demander si involontairement ces pauvres diables n´étaient pas de ceux qui encourageaient ces sociétés diamantaires à perpétuer indéfiniment leurs méfaits, afin que d´incurables parvenus puissent se pavaner avec ces richesses au cou, à la main, aux oreilles, et même sur les dents. N´était-ce pas sournois, si pas cruel d´exiger que d´autres souffrent l´enfer afin que certains puissent se guérir de leur médiocrité en exhibant les résultats de ces exploitations criminelles ?
Les vrais riches comme Bill Gates, Jacqueline Mars, ou madame de Bettencourt ne couraient pas les rues armés jusqu´aux dents de leur fortunes ; ils étaient plutôt créatifs et discrets, ce qui ne les amoindrissait en aucun cas, bien au contraire.
- Eh bien, ma belle ; qu´est-ce qui me fait l´honneur de ta visite ? Demanda Lou agréablement surpris de voir Sumita à son bureau. S´était-il passé quelque chose, se demanda-t-il par lui-même.
- Oh, je voulais seulement te voir…j´étais en ville…est-ce inconvenant ?
- Pas du tout, ma perle ; attends, allons faire un tour en ville, comme de vieux amoureux…qu´en penses-tu ?
Elle sourit, amusée et charmée :
- Bonne idée, sur une bonne glace ?
- C´est comme tu veux…tu es la reine.
Lou donna quelques dernières instructions et sortit aux bras de la jeune fille. Sumita se dirigea directement vers sa vespa.
- Ah, non ; tu n´as pas le toupet de me proposer de monter là-dessus ?
- Pourquoi pas ? Allons ne fais pas le frileux…
Elle avait déjà revêtu son casque et attendait en riant devant la mine effrayée de Lou.
- Tu es un danger public, commença-t-il…est-ce sûr…à deux sur ce machin ?
- Mais certainement, bon allez, montes…
Elle lui tendit un casque. Il le prit bon gré mal gré et s´en coiffa, puis il s´installa derrière elle.
- Et maintenant, dit-elle ; enserre ma taille et surtout, ne pas relâcher l´étreinte, conseilla-t-elle.
Lou ferma les yeux et lorsqu´il les rouvrit, il fut surpris de constater que Sumita, contrairement à ses appréhensions, conduisait très sûrement. Quelques fois le cœur lui resta sur la gorge, tant la jeune fille montrait beaucoup d´impatience et d´imagination, mais il dut avouer qu´elle était plutôt avisée et agile dans la circulation. A l´arrivée, il dut reconnaître qu´il y avait un avantage évident avec une vespa : on parque presque partout, et retrouva sa bonne humeur : l´air frais et cette expérience sur la route l´avait dégourdi. Il parcourut, avec une Sumita plutôt gaie et riante les devantures de magasins jusqu´au café glacier. Devant l´entrée, Lou acheta des roses pour Malaïka et en offrit une à Sumita en disant : - Une suffit, sinon elle va se croire irrésistible…mon Dieu, me traîner sur le macadam comme un vulgaire sac postal ; un vrai scandale ! Oui, une suffit amplement…
- Merci quand même, c´est trop d´honneur…répondit-elle en riant.
Les glaces furent servies rapidement. La journée, qui touchait lentement à sa fin, avait été ensoleillée et belle, ce qui avait attiré plusieurs familles et promeneurs dans les rues et chez les marchands de glaces. Partout, c était un va et viens de visages tantôt détendus, tantôt empressés.
Lou se demandait ce qui lui avait valu cette visite et attendait. Vraisemblablement, Sumita cherchait son entrée en propos.
- A propos, où est ton amie Fatma ? Demanda Lou tout à coup en dégustant sa glace.
- Oh, je crois qu´elle devait rencontrer Pierre André à la bibliothèque…
- Celui-la grinça Lou, faudra que je garde l´œil sur lui…
- Pourquoi, je croyais qu´il t´était sympathique…du moins, pas antipathique demanda Sumita soudain attentive.
- Sympathique…sympathique ; je l´ai surpris à faire les beaux yeux à ma femme, et maintenant il fait les doux yeux à ma tendre Fatma…il risque sa vie, te dis-je !
Sumita éclata de rire, et Lou, impulsivement, se joignit à elle. Tout cela était enfantin, il le savait, mais il cherchait à détendre Sumita. Après tout, il n´était pas du tout mécontent que Pierre André et Fatma se côtoient, bien au contraire. Sumita devait prendre les choses plutôt à l´amusement. Il eut soudain un trait d´esprit :
- A propos, commença Lou à tout hasard, tu ne m´a pas encore parlé de tes amours avec Holger…
Le visage de la jeune fille s´assombrit tout à coup ; elle redevint plus sérieuse, préoccupée.
- Amour, amour…c´est peut-être ça mon drame…je ne sais pas où j´en suis, avoua-t-elle sur un ton confident, mais étrangement teinté d´incertitude.
Touchdown, se dit Lou intérieurement ; nous y voilà.
- Allons, racontes-moi tout ; je veux tout savoir…S´est-il conduit… ?
- Oh, pas du tout ; c´est un vrai gentleman. Un vrai ami, et je crois que je suis tombé amoureux de lui…
- Ah…mais dans ce cas, où est le problème ? Demanda Lou attentif.
- C´est que…je ne sais pratiquement pas ce que c´est…ce qui se passe en moi est si bouleversant, difficile à éclairer que je m´en effraie parce que je ne suis plus moi-même…je n´arrive pas à me contrôler…voilà, ça m´énerve. Elle n´osa pas lui dire que ce sentiment réveillait en elle le désir qu´elle associait encore à une amère dégradation du respect de sa propre personne, de son identité en tant qu´être indépendant, libre et capable de décider elle-même de sa destinée. La confiance : elle avait appris à ne l´accorder à personne et à cacher ses désirs et ses sentiments, parce qu´ils devenaient par trop rapidement des instruments d´abus. Et depuis qu´elle se sentait de nouveau capable de couver et d´émettre ses sentiments librement, une peur suivie d´une colère intérieure sans borne l´emportait parce qu´elle avait hélas fait l´expérience qu´elle se trouvait en terrain miné, inconnu. Et cependant, elle était comme subjuguée : contrainte à traverser seule la zone jadis parsemée d´un fonctionnalisme utilitariste répugnant sexuel qui la ravalait à l´objet, à la chose du plaisir. Et maintenant, que trouverait-elle à l´autre bout du sentier ? Elle avait peur de souffrir encore une fois…
L´amour de l´ « autre », cet inconnu vers lequel elle se sentait irrémédiablement attirée serait-il la redécouverte, le ralliement au fond pays inaltérable de sa passion d´aimer, celle qui irait effacer les images affreuses enfermées dans son subconscient et libérer la joie de se livrer à l´autre, de mettre sa jouissance, sa confiance et son amitié entre ses mains, comme elle espérait qu´il fit de même ?
Sumita essuya en reniflant les larmes qui avaient perlé sur sa joue. Lou quitta son siège et alla s´asseoir sur le banc à côté d´elle le long du mur. Elle se blottit dans ses bras, et suppliante, elle demanda :
- Que puis-je faire ?
- Laisse parler ton cœur…lui conseilla Lou, l´amour, continua-t-il, est le plus beau sentiment qui existe. Le vrai amour, est fort, nourrissant, protecteur…il n´est ni destructeur, ni négligent. C´est le havre le plus beau du destin humain : par lui nous naissons, en lui nous découvrons le sens complexe de la vie, et pour lui nous nous battons. C´est tellement beau l´amour que chaque être qui en connaît la joie profonde s´en ennoblit.
En riant, la jeune fille avoua par-dessus ses larmes :
- Bien douloureux, en ce moment l´amour, pour moi ; es-tu sûr que nous parlons du même sentiment ?
Une grimace sceptique parcourut son visage avant de se transformer en un fade sourire.
- Oh oui, la douleur d´aimer : ça fait partie de sa force passionnelle. Pour aimer, l´être humain doit aller au-delà de lui-même, se départir de sa médiocrité, de son égoïsme, et s´ouvrir à une grandeur faite de générosité, de don partagé de soi-même, de…
- Arrête, arrête…en ce moment je suis plutôt tourmentée…je n´arrive même pas à me concentrer ; comment diable deviendrai-je être capable de don de moi-même ?
Lou se tut et se contenta de la serrer dans ses bras. Tout ce qu´un autre peut nous raconter sur l´amour, ne vaut jamais les conclusions de notre propre expérience, parce que ce sentiment nous mettait devant un absolu tellement complexe et tellement grand qu´il était difficile d´en saisir la portée uniquement en s´en laissant conter de la beauté, de la profondeur ou en lisant les belles histoires et les poèmes brûlants que l´existence humaine avait engendré. Chacun dans son existence se trouvait devant sa propre porte qu´il devait frapper avec son cœur, son âme, sa sensibilité individuelle, sa foi.
Et souvent, ce sont ceux qui avaient frappé désespérément ou ceux qui n´avaient pas du tout trouvé cette porte qui savaient décrire ce que l´amour signifiait, en vérité, pour l´être humain. Parce que ceux-là avaient, devant le gouffre amer de son manque, éprouvé le vide d´aimer non seulement comme une incapacité à ouvrir cette fameuse porte affective, mais aussi, de manquer d´être invité, en ouvrant cette porte, à la rencontre empressée et attentionnée de l´autre, celui qui nous invitait à partager avec lui un met sensible équitable et riche en expériences sensibles, en complicité, assistance et en don assidu de soi.
Lou comprenait ce qui se passait dans la jeune fille, surtout quand on connaissait son passé : elle avait été abusée, trompée et vouée à se mépriser elle-même tout en servant à satisfaire le désir de quelques « clients » qui l´amoindrissaient plutôt qu´aucun d´eux ne prit la peine de la comprendre ou de la consoler dans son désarroi. Quant à parler d´aimer…
Etait-ce ce mal, cette souffrance morale, psychique qui cherchait, devant la beauté, l´élégance et la grandeur que l´amour entrevoyait, comme un ouragan sur des vagues impétueuses et écumeuses, à se débarrasser d´une peau de chagrin rance et désavouée pour s´ouvrir à la joie, à la fête sensible d´un consécration sans égale : le vrai et noble amour ?
Cette douleur qu´elle ressentait et qui la troublait, ce ne serait autre qu´un processus répondant aux exigences sévères de ce grand sentiment, qui demandait à l´élue à s´épurer et à libérer son âme de tous les impuretés, de toutes les faussetés qui y avaient, au gré de douteuses expériences, trouvé domicile.
Lou s´en réjouit intérieurement pour Sumita, parce que cela prouvait qu´elle se trouvait réellement devant un grand sentiment, parce qu´il exigeait d´elle qu´elle se débarrassât de l´horreur du passé avant de lui ouvrir ses bras. Et elle semblait sincèrement s´y adonner. Cette souffrance, c´était le prix de l´amour.
Profitant de ce qu´une femme, assise quelques tables éloignées d´eux allaitait son bébé, Lou souriant, la montra à la jeune fille :
- Ca, ma belle, c´est l´amour…
Elle lui sourit, tout aussi attendrie que lui, et observa longuement l´étrangère qui ne cessait d´échanger des mots tendres avec son enfant. Puis la jeune fille se tourna vers Lou.
- C´est attendrissant et joli ; mais es-tu sûr que tu ne confonds pas le fruit réel de l´amour et l´amour lui-même ?
- Il n´existe pas d´amour sans fruit, réel ou abstrait, releva Lou. L´amour est toujours fertile, à la rigueur, pour l´âme et l´équilibre individuel.
Voyant la fille réfléchir et s´abandonner à quelques pensées, il reprit :
- Tu as vraisemblablement raison ; dans mon euphorie, j´en arrive à confondre l´acte, l´esprit ou la portée de cet acte, et ses buts ou ses résultats réels. Mais je suis persuadé que tu m´as compris n´est-ce pas, lorsque je parle d´amour ?
- Mais bien sûr, répondit Sumita en lui souriant avec complicité ; il n´y a aucun doute la dessus !
Le ton de sa réponse accusait l´ironie excédée devant une évidence avec laquelle elle avait quelque mal à se définir.
Lou la regarda en souriant ; lui aussi avait saisi sa subtilité. Au bout d´un moment flottant, il relança :
- Vois-tu, reprit Lou, beaucoup de gens se trompent royalement sur le contenu ou la portée de l´amour ; mais prend donc l´exemple de la mère en face de nous : elle a dû, sous des vaines douloureuses, mettre au monde après neuf longs mois de couvée, puis elle doit s´occuper de l´enfant, l´allaiter, le soigner, veiller sur ses petits désirs, sur sa propreté, sur son sommeil. Faire en sorte qu´il apprenne à parler, l´aider à marcher, lui apprendre à lire et à écrire…et un jour ses parents vont se réjouir de le voir indépendant, créatif, responsable. Mais tout le temps qu´il était faible et fragile, ils lui ont offert protection et assistance. Un jour ils se réjouiront encore mieux de voir que leur amour, que tous leurs efforts n´étaient pas en vain : le jour où grand et fort, il se mettra au service de la société et saura lui-même aimer et défendre l´amour. Ca, c´est l´amour. Le vrai amour.
- Oui…accepta Sumita, tu as sûrement raison ; c´est beau l´amour, malgré que cela me fasse mal en ce moment, ajouta-t-elle en riant. Et si nous y allions ?
Lou la regarda tendrement avec sympathie ; il voulait bien l´aider, mais dans les choses sentimentales, il savait qu´il était dérangeant et plutôt arrogant d´y intervenir. Lui-même se laissa gagner par un afflux émotionnel de souvenirs et de sentiments qui lui rappelèrent sa mère, Mito, Malaïka et son fils : un mélange qui séduisait autant, pour le cas de Mito, qu´il lui fit mal. Il s´empressa à s´accrocher à l´image de son fils tétant fébrilement au sein de sa mère.
Il aimait observer cette scène et parfois il était sorti de sa secrète contemplation pour s´approcher de la mère et de son enfant, avait tenté de le distraire ; Kalumeh s´y était défendu à grands cris, et plus tard, lorsqu´il découvrit son jeu, il en rit, mais sans lâcher le sein qu´il triturait jalousement de ses deux mains dodues. Même petit, chacun défendait son droit.Sortant de sa rêverie, Lou décréta :
- Assez d´amour. J´en ai déjà la tête qui me tourne ; il ne faut pas abuser de bonnes choses, avoua Lou en faisant signe au garçon.
Indolents, ils se promenèrent quelques temps à lécher les vitrines, parlèrent des choses et d´autres, puis rentrèrent le soir ensemble à la maison.
Le soir, au lit, Lou parla de sa conversation avec Sumita à Malaïka ; celle-ci fort intéressée, l´écouta patiemment. Puis, au moment où il croyait qu´elle s´était endormie, elle se tourna vers lui et lui souffla :
- Connais-tu la nouvelle ? Je suis sûr que tu ne devineras pas. Bon, Zola m´a écrit…
- Ah, comment va notre rasta man ?
- Très bien, il compte venir prochainement à Bordeaux.
- Excellente idée, il commençait à me manquer, celui-là.
- Mais sais-tu ce qui le tourmente…il veut entretenir une amitié avec Sumita…
- Oh, là là ; elle semble avoir tourmenté bien de cœurs en Afrique ! Il va y avoir foule devant notre porte. Et qu´en dit-elle, elle-même ?
- Je ne lui en ai pas encore parlé…surprenant, n´est-ce pas ? Elle qui croyait que personne ne l´aimait…
- Et maintenant, elle n´a que l´embarras du choix ; n´est-ce pas fantastique ! Je vais exiger que les candidats se livrent un duel au couteau ou à la hache…
- Mon Dieu, Lou quelle idée, serais-tu par hasard sanguinaire ?
- Oh, oui ; que le meilleur gagne. Nous enterrerons le perdant au jardin…dit Lou en grinçant. Comme le veut la tradition coloniale française des crimes impunis.
Ils en rirent tous les deux de cet humour plutôt noir. Puis après un court silence, la voix de Malaïka retentit de nouveau : - Qu´en penses-tu, ai-je aussi droit à l´amour ?
Surpris, Lou répondit en riant :
- Mais bien sûr… !
- Et bien, conclut-elle, il serait grand temps parce que je brûle, en feux et flammes !
- Oh là là, s´écria Lou en riant où sont donc ces sacrés pompiers ? Au feu !
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Extrait des Cercles Vicieux Auteur Musengeshi Katata Droits réservés
04 mars 2006
La relève aux portes de l´histoire
Extrait des Cercles Vicieux II
La relève face à son historique combat
Dès le départ de l´aéroport, Maunga avait surpris en son mari un étrange silence figé, comme si quelque chose d´important venait de se passer : un évènement auquel il tardait à se faire.
Nsapu n´était pas plus avare de ses mots que d´habitude, loin de là ; ses yeux avaient pris une expression attristée, presque résignée. Elle le connaissait, tôt ou tard il lâcherait un mot sur ce qui le préoccupait. Ce n´était pas, malgré son métier d´avocat, le genre d´homme volatile et exubérant de ses mots, cela, il le réservait à ses clients et au barreau ; non, c´était plutôt le genre d´homme retenu, plutôt réfléchi que loquace. Maunga semblait savoir ce dont il s´agissait : Lou s´était marié, et s´écartait de la maison paternelle. Quand il reviendrait de sa grand-mère, il repartirait pour l´étranger. Une époque de la vie semblait inexorablement prendre fin, tandis que Lou devenait indépendant et prenait ses ailes. La relève empressée aux portes de l´indépendance et de la liberté, avait dit Nsapu un soir. C´est vrai, tout allait changer ; et c´était cela le problème de ses parents : s´habituer au changement.
Arrivé à la maison, Nsapu, comme à son habitude, se rendit aussitôt dans son bureau pour y préparer ses cours, lire ou revoir quelqu´ important jugement pendant que Maunga, elle, faisait le souper.
Il mangèrent de bon appétit et prirent le café sur la terrasse, comme toujours ; Maunga chercha en vain à dégeler son mari ; il était occupé à tapisser et à meubler ses pensées en solitaire. C´était comme si le vide les avait rattrapé, et lentement, à pas lents mais continus, il s´installait autour d´eux, en toile vétuste d´araignée. Pour tromper le silence, Maunga se plongea dans les premiers jours de leur rencontre ; les années avant, puis après la naissance de Lou…et du coup de grosses larmes de tendresse lui vinrent aux yeux. Elle se rappela de l´époque où elle nettoyait les bureaux le soir à Bruxelles pour assister leur petite bourse financière, tandis que les Week-ends, sur une station à essence, son mari nettoyait les voitures. Ah, quelle époque ! Ils n´avaient ni le luxe, ni l´abondance ; mais en amour et en affection, ils furent si chaleureux, si riche…
En lui servant le café, elle lui tendit affectueusement sa pipe et le regarda longuement s´atteler à la patiente cérémonie du nettoyage, du rembourrage et de la mise à feu. Maunga aimait ce cérémonial : il avait quelque chose de préséance organisée avant la dégustation qui lui plaisait, autant que le parfum du tabac noir trempé aux fruits tropicaux la charmait. Au bout d´une longue bouffée, le fumeur laissa choir sur un ton fatal :
- On ne peut pas changer le cours des choses,… pourvu qu´ils aient le courage et la force d´aller jusqu´au bout de leurs convictions. Chaque génération a ses devoirs…
Ce qui déroutait, et désolait le juriste, c´était l´échec qu´il pressentait sur la raison : il lui semblait bien que malgré l´instruction, l´accroissement de la reconnaissance de la connaissance comme moteur du progrès et du développement culturel et social, la rationalité objective, la réalisation réelle tardaient encore à porter leurs fruits dans la société : l´homme noir tardait par trop à se débarrasser de son sacré affectif irrationnel, à se soumettre à une raison historique, à des lois universelles qui acceptent mal, dans leurs applications et leurs conséquences, à côtoyer le grigri, la sorcellerie, la toute puissance du sacré… Eh, oui ; chassez le naturel, il revient bien vite au galop. Toute l´avalanche de croyances et de traditions instinctives que les marchands de miracles et d´affabulations avaient colportés dans son histoire, l´enfermant dans un tissu dévoyant de faux repères, de fausses prémisses, de fausses visions existentielles. Comment comprendre, chez l´africain, ce regain par trop aveugle à protéger ses traditions, les bris de ses cultures dévastées et tronquées par l´esclavage, par la colonisation ; sinon, que dans son subconscient historique réprimé par plus d´un millénaire de violence et de violations de l´arabe depuis le 8ième siècle, puis par l´occident depuis 1441, toutes ces répression et ces contraintes douloureuses avaient éveillé dans le fond historique de son âme un réflexe désespéré de protection de son précieux et original patrimoine existentiel culturel pour le protéger d´envahisseurs indélicats, intolérants, inhumains. Ce réflexe de conservation était devenu si fort et si impérieux qu´il repoussait la raison critique, par défi ; ce faisant, il versait, lui et sa belle culture, dans un sourd combat invisible et instinctif qui l´empêchait de sortir de la défensive, de se prêter au réalisme rationnel de la résistance. Toutes ses tentatives antérieures de libération ou de sauvegarde ayant échoués et mis à jour ses faiblesses ou la suprématie de ses ennemis, il ne lui restait plus qu´à subir, l´âme révoltée et ensanglantée, des religions qui n´étaient pas les siennes, des buts et des langues qui n´émanaient ni de sa culture, ni de sensibilité. Et c´était cela le drame intérieur qui, sans qu´il ne voulut l´avouer, le déchirait : l´empêchement douloureux d´être.
Mais ses vieilles traditions désuètes n´avaient-elles pas été responsables de l´ignorance, de l´absence de science, de stagnation…en somme, de faiblesse ?
Et en définitive, d´étroite conscience historique. L´être ainsi déjoué ne cherchait pas à se réaliser pour lui-même, il se réalisait par voie interposée, pour une grandeur qui elle-même ne rendait pas justice à son potentiel sensible et l´opprimait plus qu´elle ne le libérait. Il devenait la chose de l´histoire, plutôt que d´en être et d´en devenir son sujet.
Entreprendre la liberté, s´avoua Nsapu, c´est aussi la constance et la lucidité rationnelle ou affective avec laquelle nous nous attelons à vaincre, par delà notre tourment existentiel et notre réalisation sensible, les facteurs négatifs de la pesante et abrutissante tradition, le mal vicieux de l´ignorance : tout ce qui, sans nous offrir une issue riche et assagie de valeurs émancipatrices, nous aveugle ou nous empêche de cultiver les forces positives, belles et affranchissantes de notre épanouissement.
- Oui, bien de choses doivent être faites…ils n´ont pas la vie facile, lui répondit sa femme en l´embrassant affectivement sur la tempe.
Nsapu caressa du regard les yeux attentionnés de sa femme et se replongea dans ses pensées.
Oui, il le reconnaissait lui-même : cette génération avait beaucoup plus de devoirs que de loisirs ; pour la sienne, elle avait eu à réclamer l´indépendance sans y être minutieusement préparée. Mais peut-on se préparer à l´amour de la liberté ? La liberté, cette passion, il faut savoir la concevoir et l´exercer ; ce sont des droits et des devoirs qui émanent de l´existence elle-même, de sa légitimité, de ses ambitions. Nul ne peut l´y instruire un autre, chacun a le devoir de s´en reconnaître et d´y exercer ses propres tourments. Et chaque génération avait le devoir d´apporter sa pierre au pont suspendu et balançant de la liberté pour protéger ses attentes, ses rêves, son patrimoine culturel. Un idéal. Toute société a besoin d´un idéal ; au plus il est grand, beau et généreux, au mieux cette société se réalise-t-elle.
- Avons-nous su révéler à notre société, à nos enfants leur idéal ; ce précieux tissu de valeurs et de repères qui leur montrent la voie à suivre, celle qui souligne notre sens de l´histoire ?
Nsapu sembla avoir posé la question à un public invisible auquel il s´adressait humblement, paternellement, mais non moins énergiquement. Sa femme, Maunga, lui jeta un regard inquisiteur, puis se détourna, sentant que son mari se tourmentait plutôt qu´il ne lui demandait conseil.
Mais à la passation de devoirs ; à la remise reprise, pensa Nsapu, là était le tournant crucial, parce que les valeurs se discutaient, s´échangeaient, se critiquaient et se léguaient des vieux aux jeunes, d´une génération à une autre. Ce cérémonial invisible et pourtant réel portait toujours sur un jugement de continuité ou de conflit, ainsi qu´au solennel serment de parfaire ce qui avait été commencé, de corriger les erreurs du passé, et de veiller avec passion à protéger et défendre l´intégrité et la liberté de l´âme profonde de la Patrie culturelle et sensible. Et maintenant que ce moment crucial était arrivé, Nsapu se demandait sincèrement si sa propre génération avait pu répondre élégamment au défi des Temps Modernes. Ce jugement, il le faisait pour lui-même, par honnêteté intellectuelle, mais aussi par amour pour son fils qu´il estimait et respectait.
Oui, il était fier de ce bout d´homme qui avait grandi sous son toit et qui avait adopté, dans une large mesure, ses valeurs morales, éthiques et culturelles et semblait bien prêt à en exercer la responsabilité. Lou et sa troupe, à sa grande joie, avaient bien pris conscience de leurs obligations et de leurs devoirs. Et autant amers étaient leur jugement et leurs critiques ; mais qui leur en voudrait devant l´énorme différence qui existait entre leurs rêves, leurs attentes de jeunesse ambitieuse et ouverte du 21ième siècle, et le tableau plutôt étroit et réservé des possibilités que leur offrait leur société ? Un dilemme qui éveillait la colère et le désespoir plutôt que la joie et l´enthousiasme. Il ne faut pas être aveugle, pendant que leurs congénères européens, asiatiques ou américains voyageaient, vivaient dans l´opulence et exerçaient leur créativité sans l´angoisse pernicieuse de la misère et du manque, eux, logés à l´enseigne de la pauvreté devaient se contenter de bien peu, si pas de la vache enragée. N´est-ce pas déprimant ? Que s´était-il donc passé, l´enfant noir était-il réellement maudit, condamné aux sévices et à la dépravation du manque ? Les générations passées avaient-elles rempli leurs devoirs et exercé pleinement leurs responsabilités historiques ?
Ce qui attristait profondément Nsapu, c´était le résultat de ce jugement car il était bien maigre. Certes, les jeunes ne sont jamais satisfaits, et préfèrent, dans la logique bien connue de leur génération : d´abord recevoir avant de donner ; mais tout de même…celui qui ne sait pas reconnaître la vérité du mensonge, ne trompe que lui-même. Une culture où les parents ont toujours raison est une culture borgne ; sans le verdict bienfaisant de la critique objective ou de l´autocritique, elle est vouée à la stagnation. Cautionner ou prendre cette situation de manque et de pauvreté à la légère, n´est-ce pas dévaloriser l´avenir précieux de nos enfants et par là même, de cause à effet, de légitimer l´injustice, l´inégalité, le racisme, la discrimination, l´exploitation criminelle ? Car, quand ces enfants en guenilles rencontraient leurs pairs, les autres enfants nantis du monde industrialisé et développé, ne se sentaient-ils pas diminués, trompés ? Et chaque jour qui passait sans écourter le fossé qui les séparait de leurs congénères nantis du monde industriel continuellement en gestation, sans remplir leurs attentes d´espoir, de meilleurs moyens de s´imposer sur leur propre destin, les déprimait, rendant le mal insurmontable…presque désespéré. Et à ces enfants démunis, on leur demandait de supporter la corruption qui leur volait le prix de leurs maigres efforts, à avaler à pleine gorge l´air impur expulsé par les chaudières déchaînées des industries enragées du monde industriel ou de l´automobilisme galopant crachant dans les airs des particules cancéreuses que les vents, au gré de leurs cabrioles volages, leur détruisaient les poumons et leur immunité déjà affaiblies. Ou c´étaient, de par le monde, et dans une dangereuse envergure méprisante le surendettement insolent des pays industrialisés, dont le poids infâme leur était rejeté sournoisement sous forme de consommation obligée de surproduction ou plus insidieuse, sous forme d´inflation monétaire. La faiblesse du sous-développement serait-elle devenue la grande poubelle de l´occident, son souffre douleur, son ventile de soulagement économique, culturel, social, religieux…Ceux qui ne savaient pas se défendre, eh bien ; ils supportaient, comme des lépreux le mal des autres. La première loi de la primitive jungle existentielle du capitalisme intercontinental tout puissant.
En juriste qui aimait profondément son métier, Nsapu connaissait la valeur d´un procès, celle du verdict, le poids des preuves, la force et les limites de la loi. Beaucoup disent que ce n´est qu´une mise en scène, un rituel organisé que les êtres humains s´étaient dotés pour exercer la légitimité de justice inhérente à la paix sociale ; et cependant, toute l´existence n´était-elle pas une succession continue de rites, d´habitudes, d´actes usuels répétés répondant à un incessant processus existentiel de légitimation ? Même la critique objective ou le bris de tradition faisait partie inhérente de la réalisation humaine dans sa soif de vérité, de perfection et de plénitude.
Oui, que s´était-il passé, bon Dieu ; l´histoire d´une société, d´un peuple répondait-elle toujours à cette question ? Peut-être fallait-il plutôt poser la question autrement : qu´avons-nous fait pour nous garder, et préserver nos enfants de cette affreuse négation ? Ou, en désespoir de cause : que comptons-nous entreprendre pour retrouver souveraineté consciente et active, et liberté sans autre contrainte que celle de notre réalisation ?
Pour sa génération, pour tous ceux qui avaient, en premiers, eu à assumer l´indépendance, l´image de Patrice Lumumba à genou, molesté et avili par ses propres compatriotes, cette scène blessante les avaient cruellement meurtris, et pour certains, rien que le souvenir de cet instant douloureux, insupportable, réveillait, bien des années après ce crime, un dégoût insurmontable. La mort traîtresse du Tribun, mais aussi, et de cela, on ne peut le nier, de l´assassinat œdipien du Père pour jouir seul de la mère Patrie qui avait été organisée et entreprise par ceux qui croyaient que seuls les intérêts du Maître étranger symbolisaient la seule vraie définition de leur liberté, la seule indépendance du congolais ; qu´il suffisait seulement de devenir blanc, ou du moins de l´imiter et de suivre ses préceptes, pour être libre. Quelle honteuse aberration, quelle primitive erreur. La suite fut sans honneur : la facture de l´ignominie fut bien lourde en la personne du dictateur Mobutu…Mais au-delà de ce meurtre symbolique, la société avait-elle pu retrouver le chemin de la liberté, avait-elle appris à guérir ses blessures et ses manquements, et travailler efficacement à protéger ses enfants du fantôme déprimant du manque ou de ceux beaucoup plus dénigrant de la misère ? Ou aussitôt le fil du discours de liberté perdu, leur monde s´est-il écroulé, privé d´orientation ; vouant le pays au désordre, à la rébellion permanente, et aux hallucinations vides de quelques marchands de fausses identités politiques plus arrivistes que doués ?
Nsapu, à court d´argument et peut-être pour ne pas avoir à ruminer toute la soirée les mêmes pensées irritantes, se tourna vers sa femme et chercha dans ses yeux sa consolation. Celle-ci, avec un large sourire avenant lui dit en le consolant :
- Nsa, ils sauront bien se défendre…ce sont nos enfants…
Il se contenta de marmonner quelque inaudible juron, tira sur sa pipe et retomba, malgré tout, inlassablement, dans ses pensées : aujourd´hui encore, en Afrique, on se demandait ce qui était le plus important : l´indépendance ou la liberté. Et pourtant l´un et l´autre n´étaient que le souffle du même cri, à la fois synonyme, conséquence logique l´une de l´autre, et finalités juxtaposées. Ce sont des exigences existentielles fondamentales. On se perdait, par adresse ou par insuffisance d´esprit, dans de vides polémiques interminables et ruineuses étouffant l´esprit pratique ouvrant sur un déterminisme réalisant, ce qui faisait de ces prétentieux exercices dialectiques sans résultat, des exercices de styles gratuits pratiqués au détriment de l´avenir : la palabre, l´heure de nuages sans horizon lesquels n´avaient d´élégance et de contenu que celles de satisfaire à la témérité de quelques instruits retors enfermés dans leurs dilemmes et leurs complexes, plus soucieux de briller par le verbe que par des résultats pratiques : des applications palpables avec lesquelles l´existence se réalisait et se défendait. Quelle est la valeur de l´esprit sans l´épanouissement des moyens et le confort enrichissant la vie, son précieux corpus ? Pour célébrer l´esprit gratuitement, apprendrait-on aux gens à paraître plutôt qu´à être ; à suivre plutôt qu´à devenir, à imiter aveuglément plutôt qu´à faire montre de créativité, à vouloir plutôt qu´à pouvoir ? Avons-nous su mettre chacun à la place qui lui revient dans l´architecture consciente de la réalisation sociale, et éveiller en lui le sens solennel et impératif de son apport ? Pourquoi l´industrie de l´industrie, ce moteur fondamental de la production moderne tardait-il à sortir de l´organisation intellectuelle du manque ? Sans ce cœur de métal, ne faisait-on pas que produire sans assurance, sans continuité et innovation technique, plutôt disparate et dépendant que structuré et libre ?
On assistait ainsi à l´érection de villes fantômes, sans canalisation appropriées ou sans voirie organisée…ce qui, pour ces villes créait de nouveaux problèmes d´hygiène non moins importants. L´histoire bien connue d´un petit garçon demandant à son père devant « les baigneuses », une peinture congolaise réputée : papa, depuis un ans qu´elles se baignent, pourquoi ne quittent-t-elle pas la rivière ? Et le père embarrassé de répondre : je ne sais pas, mon fils ; peut-être parce qu´elles sont nues…Ah !?! Les yeux pré pubertaires du fils affichèrent une profonde déception : il aurait tant souhaité qu´elles quittèrent enfin la rivière afin qu´il put satisfaire à sa maligne curiosité. Avec l´Afrique, c´était la même chose : quand aura-t-elle enfin fini sa cure de fraîcheur ; quand se décidera-t-elle enfin à offrir à ses enfants les lignes envieuses de sa beauté pour que les plus doués de ceux-ci puissent l´habiller sur mesure, en respectant les lignes chaudes et parfaites de son élégant corps ? Pourquoi ce continent semblait-il tirer continuellement de la jambe ; était-ce par absence de motivation, une question d´idéologie ou plus douloureux, le manque végétatif d´idéal ? Mais que disait la nouvelle génération de cette situation ? Elle prétendait que sorti ou non de l´eau, il fallait confectionner une abondante garde robe à la mariée afin que ses noces avec l´histoire soient inoubliables. Et qu´elle put, selon les circonstances, changer de costume à loisir.
Ignorant ce noble but, des instincts et des motivations peu ou pas avertis, en ordres désemparés et souvent dangereux torturaient encore l´ignorant et l´analphabète ancré dans son obscurantisme hallucinant, le contraignant, par exemple à défendre son droit de s´alimenter, entre autre, de peaux d´animaux, de leurs intestins au lieu de les destiner à la fabrication de chaussures, de saucisses, et ainsi de s´étonner plus tard de marcher pieds nus ou de manquer de charcuteries. D´autres, déchirés par la violence intérieure du manque d´être qui les tourmentait, prenaient les armes généreusement offertes par l´étranger entremetteur et, par rébellions sanglantes et inutiles, assassinaient leurs propres confrères. Orgies sanglantes de la quête contredite du pouvoir. Quand à l´illusionné en cravate, lui, s´il n´adoptait pas aveuglément quelques fausses idéologies qui ne cachaient trop souvent que des enjeux sournois et séparatistes, il vendait, le front haut ses matières premières ou ses produits agricoles pour se payer son petit confort et sa petite infrastructure qui lui donnaient l´impression qu´il était sur la voie du progrès, mais qui lui ruinaient les finances au point qu´il ne savait pas transformer le cacao en chocolat pour récompenser ses enfants, ou ses minerais pour qu´ils servent à l´éclosion de sa propre société ; ainsi son or, ses diamants, ses précieux minerais, son bois quittaient son ciel à toute allure…pour financer, en Europe, en Amérique, à Hongkong, en Chine continentale, dans le monde libre, des intérêts qui n´étaient ni celui de ses enfants, ni celui de son développement tandis que ses propres enfants appauvris, dans leur prison ouverte et misérable, ne pouvaient se les offrir, ni jouir de leur utilité, et en guenilles, se mouraient de faim ou assistait aux cours sans bancs, sans livres et parfois, sans toits.
Quant aux étrangers, ces cupides égoïstes du profit aveugle et ruineux, ils envahissaient le marché mis sous tutelle de leurs produits et de leurs obligations que celui-ci, étouffé, succombait sous le poids des dettes à la consommation et perdait le financement de l´épanouissement de sa propre créativité. Et même lorsqu´ils produisaient sur place, ils se gardait bien de participer à l´éclosion de la société ; l´exemple de Good Year au Congo, au Ghana, est bien connu : à ce point qu´on disait au Ghana que la seule matière première du pays que cette noble société employait dans sa production était…l´air pur ghanéen. Tout était importé à tort et à travers, lorsque le Ghana, comme le Congo, étaient grands producteurs de caoutchouc. Les effets suicidaires de la dépendance et du manque de réalisation. L´impasse du non soi.
Et de l´autre côté de la barricade, dans le monde industrialisé, l´électronique, la mobilité individuelle ou collective, la mécanique industrielle ou expérimentale, et l´information permanente battaient leur plein et envahissait le monde de leurs résultats réels, et partant, de leurs implications culturelles mondiales.
Ceux qui s´attardaient ou s´excluaient au grand rendez-vous universel de la connaissance, de l´expérience sensible et de sa créativité débouchant sur une jouissance plus exigeante, plus riche, ne risquaient-ils pas de se retrouver, comme hier, esclaves, colonisés, exclus à la jouissance de l´excellence existentielle universelle ? Ou seraient ravalés au rôle limité du « acclame, chante, danse et tais-toi ! De toute façon, tu n´y comprends rien du tout ». Ou était-ce simplement : va à l´église et tais-toi ; le progrès, nous le ferons pour toi ?
Croire qu´on pouvait prétendre à la dignité humaine, et d´en exiger à grands cris les droits, sans offrir à ses propres enfants des toilettes respectables, de l´eau courante, les bienfaits sécurisant de la médecine et de l´instruction, des moyens adéquats de déplacements…des moyens rationnels, des instruments critiques qui leur permettraient d´épanouir et d´aiguiser leur créativité afin qu´ils s´adonnent efficacement à la conception, à la défense et à l´éclosion de leur propre liberté ; c´est faire preuve de l´obscurantisme le plus borné, de la gestion et de l´exercice le plus dangereux de la liberté. C´est être tout simplement criminel. De cela, Nsapu en était convaincu ; et la nouvelle génération, elle non plus ne se laissait pas leurrer ou mener en bateau. Là se trouvait l´état des choses. Passation difficile, jugement inconsolable.
Nsapu avait grandi, comme tout enfant congolais ou africain, dans une société ouverte où la tradition ainsi que le modernisme imposé par la colonisation se côtoyaient et se contredisaient constamment au gré des convictions, des tendances familiales et, bien sûr, aussi des changements de l´indépendance. Il avait eu la chance d´avoir un père artisan, c-à-d. instruit à la vocation pratique de la matière ; tandis que sa mère, elle, cuisinière de métier, prétendait qu´à toute bonne cuisine, il fallait non seulement savoir choisir les ingrédient et connaître leurs effets, mais aussi avoir le talent de trouver l´assaisonnement qui aboutissait au meilleur résultat. Très tôt son père s´aperçut du talent rationnel de son fils, et, quoique déçu, il l´encouragea généreusement à faire son chemin non sans insister sur une qualité majeure pour lui : l´art d´aimer le travail bien fait, ce qui impliquait le talent, la critique objective et la recherche de la meilleure expression réelle.
Nsapu choisit de faire le Droit parce qu´on y a l´occasion d´y défendre un idéal humain incontestable : la justice. Elle prenait, et il ne le savait que trop bien, plusieurs visages, plusieurs rôles ; mais ce qui la distinguait de toutes les valeurs humaines, c´étaient ses sous vêtements propres tressés à l´intégrité et cousu d´équité ; et malgré qu´on ne les vit jamais, elles procuraient au frais corps un étonnant bien-être fait de propreté, d´hygiène et d´assurance invisibles qui venaient auréoler l´élégance extérieure du corps, la personnalité de l´Etat d´un bienfait résolu. Mais la justice était aussi un lieu de franchise sociale et culturelle : quand les sous-vêtements au corps étaient sales ou vice-versa, on avait beau prétendre qu´on était propre, la sensation de malaise, elle, persistait. Ainsi ce fin juriste se demandait-il si sa génération avait, dans sa lutte contre la toute puissance du sacré des traditions primitives, celles des habitudes et des croyances passéistes, de tous ces maux visibles et invisibles qui, dans l´arrière pays, là ou l´instruction et la science faisaient défaut, convaincu ou du moins contraint le demeuré stagnant à s´ouvrir à la connaissance et à l´autocritique existentielle ?
- Chercher le meilleur des choses, des facteurs et des éléments et les mettre conséquemment au service du souffle rationnel réalisant de la vie…là est la vraie existence, là réside le vrai tourment de la liberté, lança-t-il à sa femme qui venait de lui verser du café.
- Mais là est aussi le drame de toute société, Nsa ; ce ne sont pas toujours les meilleurs qui gouvernent ou prennent des décisions importantes pour la société…et la norme…l´esprit, les critères de la norme sociale, qui en définit ses priorités, son contenu et ses buts ?
Nsapu acquiesça du chef sans un mot. Cette célèbre pensée de Martin Luther King lui vint instinctivement à l´esprit : « Je ne crains pas les méchants ; ceux que je crains, ce sont ceux qui laissent faire »
Sa femme avait bien raison. Et du coup son malaise revint, insaisissable. Il ferma les yeux et s´abandonna au silence solitaire qui l´entourait.
Pas à pas, la nuit avait envahi de ses ombres insolites et insaisissables la flore alanguie bercée pudiquement par un petit vent insolent et malicieux qui, dans la pénombre complice, chuchotait dans les feuilles et les fleurs du jardin fraîchement arrosé, emportant au loin le frais parfum de leurs étreintes. Tout semblait avoir retrouvé un calme solidaire et jaloux ; même les oiseaux de nuit, d´habitude, si vivants s´étaient retirés, abandonnant dans un ciel couvert et dense une scène sourde, consignée au silence. Seul le vent, lui, par brises intermittentes caressait aveuglément le temps.
- Allons, bon…il est temps, reconnut Maunga.
Il acquiesça sans un mot et d´un geste balayant, invita sa femme avec un triste sourire à lever le camp. Ensemble ils débarrassèrent la table, éteignirent les lumières et s´en furent au lit.
Plus tard, au milieu de la nuit, Nsapu fut réveillé par les sourds sanglots de sa femme ; il resta longtemps dans le noir choqué et meurtri. Par pudeur il attendit qu´elle se tourna vers lui, qu´elle lui fit part de son tourment ; il lui prit tendrement la main pour lui faire savoir qu´il ne dormait pas. Elle vint dans ses bras, et à bout de souffle lâcha sur un ton lourd d´appréhension :
- Et si…et si ils ne revenait pas ? Mon Dieu ; c´est mon seul fils…né solitaire comme la dent précieuse de la bouche …et elle fut de nouveau secouée de sanglots sur la poitrine de son mari.
Nsapu consola sa femme en la serrant dans ses bras.
- Allons, bon ; au besoin nous les visiterons…Il reviendra, il aime trop sa mère et son pays…ce n´est pas un déserteur, mon fils.
Un lourd silence parcourut la chambre à petits pas contrits, puis la voix frondeuse de Maunga retentit de nouveau :
- Je veux pouvoir le serrer dans mes bras…lui dire que je l´aime…Je veux pouvoir embrasser mes petits enfants…Pourvu qu´il nous revienne, mon Dieu !
Nsapu se taisait ; il se contenta de serrer bien fort sa femme sur sa poitrine. Lui aussi était ému ; oui pourvu qu´il revienne, cette crinière de lion comme le disait si bien la tradition : « Muana wa baluma, n´tshijimba tsha ntambwa ». Pourvu qu´il ne nous revienne pas blasé par la consommation ou le dépaysement culturel. Non, ce ne sera vraisemblablement pas le cas, il avait du caractère et il aimait trop la liberté et son pays. Non, le pire c´était qu´il revint assombri, dévoyé de ses ambitions, de son idéal ; ce serait le pire.
Le père soupira d´impuissance. Et cependant il n´était pas pessimiste, loin de là : le fait que son fils avait préféré passer ses noces chez sa grand-mère le tranquillisait. C´était la preuve que ce petit bout d´homme chérissait ses racines. Il ferma les yeux : sa mère, lui aussi devrait penser à la revoir le plus vite que possible…une femme qui l´avait beaucoup marqué par ses incessants sermons, son regain à l´ordre, à la discipline…à l´intégrité. Il ferma les yeux et sourit : à sa dernière visite, il lui avait reproché d´user de l´écouteur de téléphone pour retenir sa fenêtre ouverte, ce qui mettait sa ligne en dérangement permanent ; elle s´était contenté de lui rire au nez en prétendant que cet appareil ne la satisfaisait pas quand elle voulait le voir, bien au contraire. Après tout, il devait bien servir à quelque chose…tout ce tralala à distance, c´était de la foutaise. Une bonne visite, avec un bon repas au coin du feu avec ceux qui vous aiment, ça c´était plus important. Elle l´avait pris dans ses bras en lui disant : « Quand tu étais petit, je t´ai pris dans mes bras quand tu pleurais, je n´ai pas joué avec le téléphone ! » Attendri par ce souvenir, Nsapu releva délicatement le visage de sa femme et lui donna un baiser sur le front. Un aveu de solidarité plutôt qu´une ferme consolation. Quelques instants plus tard, le sommeil les gagna tour à tour.
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Extrait des Cercles Vicieux Auteur Musengeshi Katata Droits réservés
02 mars 2006
Les Cercles Vicieux: la croisée des chemins
Extrait des Cercles Vicieux II
La triste croisée des chemins
Bebo avait été déçue, et elle devait se l´avouer, frustrée par le voyage inopiné de Weja ; mais après quelques jours de désoeuvrement et d´ennui, elle s´était tournée vers Mito et l´aidait chaque jour à la pension ; elle y avait même reçu une chambre : ce qui lui permettait de mieux s´occuper des enfants, d´aider le personnel dans ses diverses tâches, et de passer de bonnes heures de conversation et de détente avec sa meilleure, mais il faut le dire aussi, son unique amie. Sa tante Kuto et Charles passaient les vacances en Chine, à Hong Kong ; Charles l´avait invitée, mais la jeune fille, devant l´éruption de la malaria chez Mito qui l´avait affaiblie et contrainte à garder quelques jours le lit – rien de bien sérieux avait dit son médecin – elle avait, entre le désir de visiter ses parents et celui d´assister son amie, choisi de prêter main forte à celle-ci. Elle ne le regrettait pas : chaque jour était, en compagnie des enfants, une véritable aventure ; et les occupations et les devoirs que l´entretien de la pension exigeait d´elle qu´elle donnât le meilleur d´elle-même, lui procurait une vive satisfaction et mieux : le sentiment d´être responsable et utile.
La journée de Bebo commençait, en semaine, à 5 heures 30 du matin par la préparation du pain servant au déjeuner et se terminait le soir peu après 22 heures, après le dernier briefing de la journée. Le samedi et dimanche, la journée commençait deux heures plus tard : elle emmenait les enfants au zoo ou à quelques jeux sportifs l´avant midi, avant de les conduire promener ou travailler à la ferme, en dehors de la ville. Parfois, lorsqu´il pleuvait, on se contentait d´envahir la salle de lecture de la pension où les plus grands se renfermaient dans leurs ouvrages préférés, tandis que Bebo ou l´une des surveillantes lisait aux plus petits des fables, leur racontait des histoires, bricolait ou dessinait quelques fantaisies enfantines.
Mito s´était remise, et avait repris aussitôt ses incessantes activités de contrôle et de gestion. C´était à croire que ces jours d´immobilité lui avaient insufflé une énergie nouvelle, et elle semblait infatigable. Un soir lorsqu´elles furent seules, elle avoua tristement en relevant les yeux de ses livres de comptes et, en ôtant ses lunettes :
- J´ai peur de mourir, qu´adviendra-t-il de tout ceci ?
- Allons, la tranquillisa Bebo, tu as encore longtemps à vivre ; après tout, nous serons toujours là pour toi. Quant aux enfants, il ne faut pas t´en faire : nous allons tous nous en occuper.
Bebo se rapprocha de son amie et prit sa tête sur sa poitrine. Les deux amies restèrent enlacées quelques instants sans mot dire. Lorsqu´elles se séparèrent, Bebo prit place à côté de son amie et garda sa main dans la sienne ; elle essuya les larmes silencieuses qui avaient coulé sur les joues de celle-ci, et pour la distraire, elle lui dit :
- Tu peux être fière de ta pension, même du mariage de Lou ; tu es une véritable fée, nous te devons tous tant.
Le sourire revint sur les lèvres de Mito :
- Malaïka et Lou, ça c´est un joli couple n´est-ce pas ; j´en suis personnellement fière, c´est un véritable coup de bol, inouï ; qui dit que le miracle n´existe pas ?
- C´est vrai reconnut Bebo, incroyable comme ils vont l´un à l´autre.
- Ca, dit Mito avec une lueur joyeuse dans les yeux, c´est ma consolation. Allons, viens ; allons au salon écouter de la musique, nous l´avons bien gagné.
Et en éteignant la lumière du bureau, elle demanda :
- Et Weja, tu es bien mordue, n´est-ce pas ; il est un charmant.
- Oh, oui ; à part cette saloperie de me laisser seule…
Les deux jeunes femmes traversèrent le long couloir qui menait au salon particulier de Mito et s´y installèrent confortablement. Mito servit du vin et leva son verre :
- A l´amour qui rend la vie si passionnante !
- A la force, que dis-je à la passion d´aimer ! Entonna Bebo en souriant fondeusement.
Longtemps plus tard, avant de se séparer, Bebo posa la question qu´elle retenait depuis quelques temps :
- Dis-moi, Mito ; ne t´arrive-t-il pas d´être jalouse envers Malaïka et Lou ; je sais que c´est toi qui les a mis ensemble, et organisé leur union, mais ne t´arrive-t-il pas de regretter d´avoir eu à céder ta place ?
Le beau visage de la jeune femme, un court instant, se ternit ; avec peine elle lâcha :
- Bien sûr. Comment en serait-il autrement ; j´ai aimé cet homme et je l´aime toujours, mais qu´y puis-je si le sort m´a maudit, empêché de vivre le rêve de ma vie ? Dans la vie, c´est déjà difficile de rencontrer le vrai amour ; tu ne peux pas savoir combien cela fait mal d´être interdite à un fruit, à une jouissance qui se trouvait hier encore dans nos mains. C´est terrible. C´est inconsolable et douloureux…
La voix de la jeune femme s´était brisée sous le coup de l´émotion qui l´avait envahie ; elle se rassit et pendant quelques minutes, les main soutenant sa tête, elle chercha à vaincre sa profonde tristesse. Bebo voulut la réconforter ; elle l´arrêta d´un signe de la main. Au bout d´un moment, elle se leva et demanda à son amie:
- Te rappelles-tu de jadis, lorsque nous avions quitté le village…de nos rêves démesurés, sans frontière…de nos fiévreuses attentes ?
- Oh, oui, s´écria Bebo rêveuse : nous étions prêtes à nous offrir le soleil, à transformer la nuit en une féerie d´étoiles aux couleurs éternelles…Cette fougue ! A nous l´histoire et ses folles jouissances ; à nous liberté et horizons infinis. Rien ne nous sembla interdit ; rien ne devait nous arrêter sur notre marche irrésistible.
- A nous les plus beaux garçons de la ville ! Lança Mito mélancolique.
- Oh, oui ! Reconnut Bebo en écho. Mais tu dois le reconnaître, dit-elle en se servant du vin, que nous étions prêtes à donner le meilleur de nous-mêmes pour accéder au paradis.
- Ne le sommes-nous plus, demanda Mito insidieuse et plutôt provocante.
- Plus que jamais ; santé, à l´avenir !
- Santé, clama Mito en en joignant son verre au sien.
Un silence gêné s´empara, un court instant de la pièce. Instant pendant lequel il fut conscient aux deux jeunes filles que leurs chemins, leurs attentes avaient depuis longtemps pris définitivement des voies opposées : pour Bebo, l´avenir était encore ouvert, mais pour Mito, les choses étaient devenues étroites, plus empêchées que prometteuses. Cette vérité ne passa inaperçu ni dans les yeux de Bebo où on pouvait lire la douloureuse et impuissante compassion, ni dans ceux de Mito dans lesquels, un court instant, l´effroi s´y laissa entrevoir, en ombre austère et peinée.
- Je me réjouis d´avoir connu l´amour, ne fut-ce que quelques jours dans ma vie ; certains êtres cherchent toute leur vie à le rencontrer. Et je suis fière d´avoir trouvé la femme qui convenait à Lou : ce qui prouve que non seulement je l´ai aimé, mais j´ai aussi su comprendre devant quel genre d´homme je me trouvais. Je leur souhaite les plus belles choses de la terre ; bien sûr qu´il m´arrive de regretter, bien sûr il m´arrive d´envier Malaïka…mais c´est passé tout cela.
Elle avait parlé comme en transe, sur un ton impersonnel. Et pourtant, Bebo pressentit dans la pièce et le poids des mots, un sourd ressentiment. La jeune fille émue détourna les yeux de son amie, embarrassée. Puis elle se leva et parcourut de la main les livres soigneusement rangés sur la large bibliothèque du petit salon coquet de la pension. Elle aimait le parfum de vieux livres reliés et cet attrait à la fois tranquille et sécurisant du papier. Se tournant brusquement vers Mito, elle lança :
- Crois-tu en Dieu, Mito ?
Son amie, le visage rayonnant comme un enfant pris la main dans le sac, pouffa, déconcertée, puis gauche, elle avoua :
- Hem, pas tellement…si tu veux mon avis : de moins en moins…pas du tout. Sinon je ne serais pas infectée…enfin et toi, puisque tu as le toupet de poser une question si idiote, crois-tu en Dieu ?
Elle avait posé sa question sur un ton ironique, presque blessant.
Bebo tarda un court instant à répondre ; elle prit le temps de parcourir de sa main la rangée de livres qui se trouvaient à sa portée, puis lâcha :
- Hem, c´est difficile, d´autant que nul ne peut prouver quoi que ce soit. Je crois en la connaissance. Je pense que seule la connaissance possède la force d´élever l´être humain à une existence supérieure…
- La connaissance, hein…reconnut en écho son amie ; pourquoi pas ?
- Allons, bon s´empressa Bebo ; si Dieu existe, comment un ignorant accède-t-il à
appréhender la perfection absolue s´il n´a que son étroitesse d´esprit pour s´éclairer ? Peux-tu me le dire sincèrement ?
- Boh, en lisant la bible ou en marmonnant de fortes prières, sans doute…
- Trop peu ; infiniment trop peu. Et dangereux. Illumination que tout cela ; c´est l´antichambre du barbare, de l´extrémiste et de l´analphabète borné.
Bebo revint s´asseoir auprès de son amie.
- Mais la science, elle, est-elle invulnérable ?
Ce n´était pas une question, c´était plutôt un constat.
- Non, pas du tout, mais parce que la connaissance est un effort qui affranchit, émancipe et ouvre notre esprit à l´objectivité, à la tolérance et à la recherche de la perfection de la jouissance sensible. La connaissance libère, elle n´emprisonne pas acheva-elle sur un ton entendu.
- Tu as vraisemblablement raison. Religion… ?
- Non. C´est plutôt une prison dorée pour nostalgiques du structuralisme…ceux qui aiment le cérémonial, les apparences plutôt que le questionnement continu.
Mito éclata franchement de rire, suivie par son amie.
- C´est curieux, n´est-ce pas ; l´être humain cherche éperdument à se libérer, mais à la
première occasion il se laisse de nouveau enfermer dans quelques dogmatismes étroits. N´est-ce pas trivial ?
La question plana, un long moment dans la pièce, entre les deux amies. Toutes les deux étaient d´accord que l´être humain ne peut subsister sans un minimum de structuralisme – ne fut-ce que celui de l´amour de la mère, celui de la protection et l´assurance de la famille. Plus tard venaient s´ajouter ceux de la tradition, de la société à ceux, individuelles de l´enfant grandissant. Mais le plus enrichissant et le plus émancipant de tous était celui de la connaissance, celui de la réalisation individuelle, et bien entendu celui de l´enrichissement de la réalisation sociale. La réponse à ce silence réfléchi vint sous forme d´une sourde question : existe-t-il un structuralisme idéal de civilisation assez émancipant, protecteur et enrichissant que pour épanouir librement l´individu et sa société en leur préservant tous les moyens précieux de féconde créativité, de saine et réjouissante liberté ?
De quel genre d´organisation sociale, d´esprit civil ou de philosophie existentielle s´agissait-il ? La Liberté : décidément un bien précieux lourd de conséquences ; où nicher son nid exigeant, à quelle volonté sociale pouvait-on confier le tourment impérieux de ses rêves, la danse ondulée de ses caprices, de ses désirs, et ceux brûlants de ses vœux innombrables ?
Suffisait-il simplement de croire en quoi que ce soit, en n´importe qui, en n´importe quoi ?
- C´est de la pure castration, s´écria soudain Bebo.
Les deux jeunes filles repartirent dans leurs rires.
- Castré, hein ; je crois, Bebo, que ta puberté te joue des tours. Mon Dieu ; mais sais-tu, je crois que tu as raison : la connaissance, elle, on peut l´assembler, la contrôler, l´employer, la confondre avec elle-même et l´enjoindre de rester objective. Et tout en cultivant et en affûtant notre esprit, elle ne se targue pas d´être absolue, bien au contraire : elle apprend à l´être connaissant à aimer la modestie et la persévérance, parce qu´en réalité savoir, c´est reconnaître qu´on ne sait rien.
- N´est-ce pas… ? Même le Pape s´accroche à la vie et se confie à ses médecins quand il est malade…lui qui est sensé vivre le plus près de Dieu, pourquoi ne s´abandonne-t-il pas à lui ?
- La prière a ses limites…faut pas vendre des vétilles pour des lanternes, et verser dans l´obscurantisme.
- Eh bien tu vois, c´est ce qui me plait dans la science : sa modestie et le réalisme de sa sincérité. Allons, bon ; je crois encore en l´amour : l´amour tout puissant et irréversible !
- La science des sens et de la jouissance, quoi !
Les deux amies se jetèrent dans les bras l´une de l´autre en riant. Toutes deux se rappelaient de vieux moments infantiles où tout était si facile, et pourtant, avec le temps, elles apprenaient lentement que tout n´était pas aussi facile que cela.
- Pour moi, avoua Mito en se séparant de son amie, le chapitre est clos. J´ai découvert une autre façon d´aimer : protéger et servir ceux qui n´ont pas eu la chance d´être aimé. C´est beaucoup. C´est maintenant le sens de ma vie.
Elle se reprit, en essuyant un larme solitaire qui avait perlé sur sa joue, puis demanda, pour changer de propos :
- Toi et Weja…en êtes-vous toujours aux petits baisers innocents ; Bebo, puis-je te poser une question ?
- Mais bien sûr, répondit la jeune fille en se mouillant subrepticement les lèves d´un rapide coup de langue.
- Comment ça marche …avec Weja ?
- Ca va. Qu´est-ce que tu veux savoir ?
- Hem…m´a tout l´air formel…et discret ; est-tu sûr que tu l´aimes ?
La jeune fille détourna son regard vers le sol carrelé de la pièce, puis revint à son amie avec un regard plutôt vague, puis reconnut :
- Je dois reconnaître qu´il est plutôt…du genre réservé.
Les deux amies éclatèrent d´un rire conjoint et burent presque simultanément à leurs verres.
- Mais l´aimes-tu réellement, insista Mito.
- Mais bien sûr, je crois, oui ; mais tu sais, il pourrait bien se presser à mettre les mains à la pâte.
- Ca brûle, hein ? Demanda Mito, coquine.
- Oh, s´il continue à jouer l´innocent, il va manger froid !
Et le rire reprit.
- Eh, bien racontes…ne me dis pas que tu as peur d´employer les grands arguments de la femme pour lui faire fondre le désir sur la langue ?
- Je ne sais pas, peut-être m´y prendrai-je mal…j´ai peur de le brusquer…de le forcer ; je ne veux pas qu´il aie une fausse opinion de moi. Voilà.
- Brusquer ? Qu´est-ce que c´est que ce langage primitif, s´étonna gaiement Mito. Quand on aime, il n´y a que conviction, hein ; forte conviction !
Le rire reprit de plus belle.
- Tu penses vraiment que je devrais…demanda Bebo indécise.
- Mais oui, en amour, il n´y a pas de demi mesure ; à moins que ce ne soit pas…
- Non, coupa Bebo, je l´aime vraiment.
- Dans ces conditions, dit Mito, en reconduisant son amie vers la porte, son sort est scellé. Est-ce clair ?
- Oui, maman, lui répondit Bebo en riant.
Sur ces mots, Mito embrassa son amie et l´envoya au lit.
Restée seule, Mito se versa une généreuse rasade de vin, mit ses pieds engourdis sur le fauteuil voisin et ferma les yeux pieusement. Ses pensées, comme libérées du sol, prirent un envol libre et cependant de peu d´envergure : la réalité, comme une contrainte exigeante et possessive, la ramena au sol. Des larmes chaudes descendirent ses joues avant de venir mourir aux bords de ses lèvres ; d´un geste affectueux et solennel, elle se tâta les seins :
- Quel gâchis ; quel immense gâchis ! Se surprit-elle à marmonner.
Elle aurait aimé, comme ces jeunes mères qu´elle avait observées, donner le sein à un rejeton impatient et goulu, qui de ses doigts empressés aurait fixé sa chair pour téter le lait nourrissant qu´elle contenait. Ah, cette secrète jouissance de mère. Hélas, tout cela lui était désormais interdit.
- Quelle déchéance ; quelle honteuse déchéance…
Elle n´était plus ni femme, ni mère. Elle n´était plus qu´un être humain, un passager en somme de la vie, qui passait à côté de son identité, comme un voyageur de commerce, sans autre but que d´arriver à terme, sans ambition propre que celui de remplir un contrat strict et aveugle. Toute la splendeur secrète et muette de l´existence : sa célébration profonde, lui avait été volée. Et plutôt que d´être le rempart de l´homme, le baume de la masculinité, l´âme attendrie et patiente de la société, elle n´était ravalée qu´à une fonction utile et nécessaire. C´est ce qui blessait sa nature profonde et brûlante de femme inassouvie : aller à la recherche de l´impossible accord sensible. L´exclusion la plus cruelle à la foi existentielle de la vie, à son cri féminin généreux et bienveillant.
Parfois, elle enviait ces mères vacant, empressées, sur la rue insolite et surpeuplée, leurs rejetons suspendus sur leurs dos. Elles semblaient auréolées d´une force inconnue, que la grâce de leur pas à chaque déhanchement célébrait. C´était une autre esthétique, une élégance à la fois juvénile que fructueuse. Et même ce sombre trait sur le visage, ce sourire qui avait perdu sa nonchalance pour devenir compréhensif sans perdre son éclat enjoué ; tout sentait à s´y méprendre à l´amour moulu d´attentions, battu de patience et servi avec une élégance toute féminine. C´était plus qu´un aveu, c´était une consécration.
Eduquer une femme, c´est élever un peuple, avait lu Mito sur un placard de l´UNESCO ; comme cela était vrai ! Parce que le peuple, pour vaincre ses tourments et ses angoisses, va toujours chercher refuge dans les bras de la mère et se désaltérer au sein chaud et nourrissant de la Patrie. Savoir aimer, protéger et respecter la personnalité de la femme, c´est donner à la société un équilibre riche et fructueux sur lequel les générations futures peuvent élever leurs rêves. Une nation ou une civilisation qui réprime l´éclosion de ses rêves féminins, est un monde retors, faux et diminué où la violence et le meurtre sensible transforment la vie, la valeur de l´existence, en une fourbe parodie sans liberté et sans vérité. Et de cette célébration de l´existence sensible qui met l´être tremblant au sein fructueux de l´amour pour le nourrir et lui donner la force de grandir sur lui-même et d´être capable de grandes et longues chevauchées libres dans l´histoire, il ne lui reste que solitude et amertume parce qu´il lui manque la caresse et le sourire encourageant de la mère.
Cette femme, cet être frêle et souvent sans défense, était capable de sacrifices interminables, de supporter des douleurs sans égales depuis l´enfantement déchirant jusqu´à la misère la plus ignoble, ou aux violences les plus basses : c´est elle qu´on viole, qu´on méprise en premier lorsque les hommes, dans leurs douteuses entreprises cupides et criminelles font campagne. Ce fut le cas pendant l´esclavage, la colonisation, pendant les guerres ; c´est elle qui souffre en premier de toutes les intolérances et vicissitudes sociales, que ce fut la discrimination, la perversion des mœurs ou simplement parce que faible, elle offre une victime facile. C´est elle que la misère frappe le plus cruellement, parce que dans sa nature sensible, elle a besoin de plus de confort et plus de soins. Et cependant, au-delà de ses peines et de ses frustrations, dans toute société éprouvée, c´est elle qui prend le lourd fardeau de porter la responsabilité de couver la famille en lui donnant avec entrain l´affection dont il a besoin pour affronter demain. Dans son cœur immense et frais, elle a toujours eu, envers et contre tous ses tourments, la force d´aimer, d´aller au-delà de ses peines. Et si parfois elle se révolte ou se rebiffe ; ce n´est somme toute qu´un être humain. Pas plus, pas moins. Elle a aussi le droit à l´erreur, à la reconnaissance et surtout à ce que la société lui reconnut tous ses droits. Comme Simone de Beauvoir le disait si bien : « On ne naît pas femme ; on le devient »
Des hommes qui revenaient de guerre – une guerre que la femme n´a jamais, ni cautionné, ni entretenu - blessés, démembrés, déchirés dans leurs âmes ou simplement perdants ou victorieux selon le cas ; avec un soin assidu, sans un mot, elle pensait les blessures tant physiques que morales pour leur permettre de retrouver la joie et la volonté de reprendre pied sur la vie, et par l´amour de l´existence qu´ils mettraient à la reconstruction, à recréer le chant élégant et paisible de la beauté, prouver qu´ils étaient capable d´autre chose que de tuer ou de se laisser tuer. Mais parfois aussi, à court de patience et de pénitences, l´arme à la main, elle se portait au front de la société, aux premières lignes de la contestation, pour défendre la liberté menacée, ses enfants, ses droits ou tout simplement sa vision de l´existence. Elle aime porter les emblèmes de la société, après tout, elle en est la secrète lumière. Et si les vertus et les valeurs de celle-ci la pervertissaient, comme le récitait si bien à l´Olympia Serge Reggiani dans le prélude de « Sarah » :
« Si vous la rencontrez bizarrement parée,
Traînant dans le ruisseau un talon déchaussé,
Et la tête et l´œil bas comme un pigeon lessé,
Monsieur, ne crachez pas de juron ni d´orgueil
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que Déesse Famine a par un soir d´hiver,
Contraint à relever ses jupons en plein air ;
Cette bohème là c´est mon bien, ma perle,
Mon bijou, ma reine, ma duchesse. »
Plus loin, à la fin de ce poème d´une réelle beauté, il chante :
La femme qui est dans mon lit,
N´a plus vingt ans depuis longtemps ;
Ne riez pas, n´y touchez pas
Gardez vos larmes et vos sarcasmes.
Lorsque la nuit nous réunit,
Son corps, ses mains s´offrent aux miens ;
Et son cœur couvert de pleurs,
Et de blessures qui me rassurent.
Triste ironie, pour une femme qui a été mal aimée, toujours trompée. Belle consolation que celle de la tolérance phallocratique !
Et pourtant, dans le fond de son âme saignante et insatisfaite, elle n´a jamais cessé d´aimer, de croire en l´espoir. C´était cela, une femme : un être précieux et exceptionnel sans lequel la nature humaine ne serait qu´un vide, un désert sans eau ; et toute société, toute civilisation qui croyait qu´elle pouvait se passer de lui donner la place et le respect qui lui revenait, et lui permettre d´entretenir et de réaliser ses rêves, se mourrait lentement, mais sûrement.
Fatiguée, en mal d´elle-même, Mito se leva lentement de son siège. Elle éteignit la lumière du salon et longea, comme tous les soirs, à pas fluets, le long couloir menant à sa chambre à coucher.
Avant de mettre sa robe de nuit, coquettement, et non sans fronderie, Bebo se mira dans le long miroir qui ornait sa garde-robe, et plutôt satisfaite, elle lâcha :
- De l´or pur…mais où est le joaillier ?
Et du coup le vide du départ de Weja l´attrista ; elle se sentit seule avec elle-même, seule aux
prises avec de nombreuses questions que son âge ne cessait de lui imposer. Avec Weja, elle avait partagé bien de tourments, épluché tant de conflits et essayé de voir plus clair sur la vie qui s´ouvrait devant elle. Quand bien même le jeune homme restât muet et pensif, sa présence
l´avait encouragée à continuer à débattre, à chercher la vérité en se confiant à un ami. Ah, cette vie ; tout n´était pas aussi facile qu´on se l´imaginait pendant l´innocente enfance et la fraîche puberté. Avec le temps et l´âge, tout devenait complexe et important. La vie, dans son répertoire inimaginable de valeurs, de symboles, d´attentes, de vœux et de désirs devenait un labyrinthe pressant dans lequel il ne s´agissait pas seulement de choisir, mais aussi de faire montre de doigté et d´ambition pour soi-même et pour l´ensemble de la vie elle-même.
Au moment d´éteindre la lumière, elle se rappela de l´époque innocente, chez son père et sa mère, de la prière qu´elle faisait avant de s´endormir. Pouvait-on vraiment croire que Dieu n´existait pas, ou qu´il appartenait aux uns et pas aux autres ?
Bêtise, se confirma la jeune fille ; Dieu n´est à personne, et lorsqu´elle faisait sa prière, elle ne l´adressait qu´à son Dieu personnel. Oui, dans l´éternité de tous les Dieux de la terre, son Dieu à elle était aussi grand et aussi puissant que tout autre. Rassurée, à genou comme un enfant sage devant son lit, elle marmonna :
- Dieu tout puissant humble et miséricordieux, accepte mon humble prière, veille sur Weja, sur mes parents, sur mes amis et protège mes rêves, mes vœux ; daigne donner à mes attentes la force et la richesse de m´offrir ma victoire.
Et elle se mit au lit et ferma les yeux.
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Extrait des Cercles Vicieux Auteur Musengeshi Katata Droits réservés
28 février 2006
Les Cercles Vicieux: voie de salut ?
Extrait des Cercles Vicieux III
Freud, évidence et réalité africaine; le salut?
A peine Lou et Malaïka avaient-ils ouvert la porte que Fatma vint à leur rencontre en pleurs.
- Eh bien, ma jolie, demanda Lou ; qu´y a-t-il donc ?
Fatma, sans un mot, se blottit dans les bras de Lou et pleura à gros sanglots.
- Eh bien… ! S´exclama Malaïka ; qu´est-ce qui se passe ici ?
Kal vint, de la salle de séjour, vers le groupe formé par Lou, Malaïka et Fatma ; derrière lui sautillait Kalumeh qui se précipita dans les bras de sa mère.
- Elle s´est prise de bec avec Sumita…expliqua Kal à l´endroit de Lou.
- Hem…supputa Lou, allez, bon viens et expliques-moi cette histoire…
Au salon, Lou fit asseoir la jeune fille en face de lui et relança :
- Eh bien. Raconte…
Fatma raconta ce qui était arrivé : elle était revenue du voyage scolaire et avait voulu montrer ses photos à Sumita ; celle-ci, au début, fut intéressée. Mais un moment plus tard, elle se mit à déchirer les épreuves et à les éparpiller dans la chambre.
Fatma était toute retournée.
- Est-ce tout, demanda Lou en prenant Kalumeh sur les bras et que celui-ci, ravi, s´attaquait à la cravate de son père.
Fatma jeta un regard à Kal, visiblement gênée, puis, baissant les yeux, elle avoua :
- Nous nous sommes jetés de vilains mots…
- Tiens, tiens. Nous y voilà…et quel sont ces mots ? Demanda Lou circonspect.
- …J´ose pas, avoua Fatma rougissante.
- Je t´écoute…Kalumeh aussi. Eh, bien ?
- C´est elle qui a commencé ; elle m´a traité de fille gâtée, de petite prétentieuse…de petite tendresse effrontée. Elle a dit que mes amis étaient de petits morveux faux et trompeurs ; qu´en réalité c´était tous des salauds, avoua Fatma.
- Ah…et toi ?
- Hem…je …je lui ai dit que c´était elle la salope…et que…
- Oui, je t´écoute…
Fatma sembla se faire beaucoup de mal à dire la suite, mais devant la distraite insistance de Lou suivie d´un ton ferme de sa voix, elle désista et lâcha :
- Je lui ai dit que c´était elle la salope si elle écartait ses jambes à n´importe qui…
Malaïka qui venait d´entrer dans la pièce avait sursauté, et s´était aussitôt écriée :
- Mon Dieu quel vocabulaire…indécent !
- Je m´excuse, tante Malaïka…je ne voulais pas…elle m´a tellement mise en colère ; je ne savais pas ce que je disais. J´ai voulu m´excuser…mais elle n´a plus rien voulu entendre. Elle m´a giflé et s´est précipité dans sa chambre.
Les trois adultes dans la pièce se regardèrent en silence, puis Lou lança à Fatma :
- Que je ne t´y prenne plus à user de tels mots…incroyable ! Et maintenant disparais…
La jeune fille jeta un regard perdu autour d´elle, puis elle se leva en pleurant et monta les escaliers en courant ; on l´entendit s´enfermer dans sa chambre.
- Hem…Bon, dit Lou lorsque Fatma disparut ; que fait Sumita en ce moment ?
- Elle s´est casernée dans sa chambre ; elle ne veut ouvrir à personne, j´ai déjà essayé, lâcha Kal calmement.
- J´ai bien peur, reconnut Malaïka, qu´elle ne soit en train de piquer une de ses colères. Les meubles vont de nouveau y croire…
- C´est déjà fait, avoua Kal ; je me demande s´il y a encore de meubles intacts dans la chambre…il y a eu des bruits de casse.
- Bon, dit Lou en se levant, je vais voir ce qu´il en est…j´ai faim ; quand mangeons-nous aujourd´hui ?
- Tout de suite, mon chéri, s´écria Malaïka en s´éloignant. Kal, veux-tu m´aider à dresser la table…
Devant la porte fermée de la chambre de Sumita, Lou prit son souffle et frappa :
- Sumi...c´est moi Lou, ouvre s´il te plait…Et comme personne ne répondait, il insista : ouvres-moi s´il te plait ; Fatma s´excuse de ce qu´elle a dit…toi aussi tu dois apprendre à pardonner…allons, ouvres-moi qu´on en parle…
Après un court instant Lou entendit des pas derrière la porte et celle-ci s´ouvrit. Dans la pièce, il régnait un désordre indescriptible. La jeune fille s´était retirée sur son lit dévasté et nu jusqu´au matelas.
- Eh bien…terrible, hein, ces ouragans clandestins ! Ecoute, dit-il en s´asseyant au coin du lit : tout cela est un malentendu, Fatma s´est excusé…il est temps d´enterrer la hache de guerre. Personne ici n´a le droit d´injurier ou de frapper qui que ce soit. Toi aussi tu dois apprendre à pardonner les erreurs des autres…ça fait partie de l´existence…sans ça, on tourne en rond, car la violence ou la vengeance, ça ne crée qu´un cercle vicieux sans issue.
La jeune fille l´avait écouté en silence, la tête posée sur ses genoux relevé sans regarder son interlocuteur, puis elle se mit soudain à sangloter.
Lou quitta sa place et s´assit à côté d´elle en la prenant tendrement dans ses bras :
- Allons, bon…tu sais que tu es ici chez toi, personne ne te veut du mal.
Elle pleura un court instant, puis elle releva son visage mouillé de larmes vers Lou et lui avoua de ses yeux rougis :
- J´ai besoin d´aimer…
Il la serra plus fort sur sa poitrine, lui essuya les yeux de sa main et lui dit en souriant :
- Mais nous t´aimons tous, Sumi…nous t´aimons vraiment, même quand tu nous casses tous les meubles, nous t´aimons encore mieux…
La jeune fille éclata soudain de rire : un rire franc et frais, ce qui fit rayonner son beau visage et donna à ses beau yeux en amende une expression infinie de tendre innocence.
- Ah, oui, ajouta Lou ; tes petites colères, elles savent casser, mais savent-elle aussi pardonner ? Oui…?
Sumita acquiesça pudiquement de la tête et donna un bruyant baiser sur la joue de Lou.
- Eh bien, considérons que, pour cette fois, nous en resterons là. Allez, viens manger ; j´ai horreur de manger seul…viens.
Ils quittèrent la chambre main dans la main et entrèrent au salon où tout le monde avait déjà pris place à table. Lorsque Sumi se dirigea vers sa place habituelle aux côtés de Malaïka, Lou l´intervint :
- Non, cette fois tu t´assois ici, à côté de moi ; aujourd´hui, j´ai besoin de tendresse et je veux voir tes yeux me la donner, cette sacrée tendresse…n´est-ce pas !
- Je m´excuse encore une fois…commença Fatma à l´endroit de Sumita.
Lou l´arrêta d´un geste balayant de la main :
- Nous voulons oublier tout cela, même les vilains mots. Ce dont j´ai besoin en ce moment c´est de tendresse ; personne ne m´aime ?
A la table tout le monde rit et se mit joyeusement à manger. Seule Malaïka qui aidait Kalumeh à manger sans se barbouiller le visage de son repas, se sourit à elle-même intérieurement. En des moments comme celui-ci, elle redécouvrait l´homme qu´elle avait épousé et l´aimait encore plus, parce qu´elle admirait son fin sens affectif ; oui elle aimait cet homme de jour en jour plus profondément. C´était plus fort qu´elle, mais il faut le dire, cela la réjouissait généreusement dans son for intérieur. Et sans savoir ce qu´elle disait à haute voix ce qu´elle pensait, elle s´exclama :
- Et si nous faisions un autre enfant, je voudrais bien avoir un deuxième enfant…
Lou surpris la regarda avec étonnement, puis il s´exclama :
- Oh, mon Dieu ; moi qui voulais préserver mon dos cet hiver…
Fatma et Sumi ne purent se retenir longtemps ; elles pouffèrent de rire.
- Qu´est-ce que j´ai encore dit comme bêtise…s´exclama Lou faussement innocent sans relever ses yeux de son plat pour ne pas rencontrer le regard vraisemblablement réprobateur de sa femme, et il continua, cette fois en regardant les filles amusées : mais quoi, l´amour ; c´est somme toute quelque chose de normal. N´est-ce pas Kalumeh ?
Celui-ci, à l´appel de son nom, leva sa cuillère et se barbouilla le visage de joie.
- Un vrai artiste, mon fils ; tout ce que l´amour sait produire…je ne m´en plains pas.
Il jeta un regard attendri à sa femme et lui cligna l´œil d´un air entendu.
- Ou t´en plains-tu Malaïka ?
- Louuuu, veux-tu changer de propos ?
- Bon, bon ; je me tais…
Il se remit à manger, non sans jeter un regard de connivence aux filles :
- Ah, non…pour vous deux, il faudra d´abord que les candidats viennent couper l´herbe du jardin, réparer la toiture…après, on verra. Kal, notre voiture est encore sale ?
- Je pense bien…répondit Kal complice.
- Eh bien, rien à faire, il lui faudra aussi nettoyer la voiture. Et pas question de me brouter les légumes au jardin, hein !
Malaïka et les filles ne se retenaient plus. On mangea de très bon appétit. A la fin du dîner, les deux filles vinrent embrasser Lou :
- Nous promettons que cela ne se répètera pas.
Il les prit dans ses bras :
- C´est, avoua-t-il satisfait, ça ma famille…des gens qui peuvent se chamailler, mais qui savent aussi s´aimer. Et maintenant, disparaissez avant que je ne me mette à chialer de joie.
Sur les pas de la porte, Sumi revint et embrassa Lou bruyamment.
- Tu es un vrai ami, reconnut-elle.
- Tant mieux, accepta Lou ; tes baisers…ils ne sont pas contagieux, au moins ? Je pourrais m´y habituer…je suis si sensible ! Je pourrai ne plus savoir me passer de toi…que deviendrons-nous ?
La jeune fille pouffa de rire et s´enfuit, visiblement flattée.
Kal qui avait suivi la scène fut saisi d´affection pour cet homme pour lequel il ressentait, depuis qu´il avait appris à le connaître, bien plus que la simple amitié. Il aimait son tact, son intelligence sociale et cette simple mais contagieuse autorité qui émanait de lui. Kal se réjouissait du choix de Mbo, son maître à penser : Lou c´était un candidat des plus doué, parce que naturel et pas du tout imbu de lui-même. Il avait eu pour devoir de l´aider à s´ouvrir aussi pleinement que possible aux dimensions de l´avenir, plus précisément au lourd combat de l´homme noir. Et Kal devait se l´avouer à lui-même : il s´était trouvé devant lui une personnalité étonnante dans sa vitalité, dans ses jugements, dans sa vision des choses. Tout le protocole organisé et conçu par Mbo avait pris un tout autre aspect, une tout autre tournure des choses. Sans perdre de vue ses buts initiaux ; les choses étaient devenues, pour Kal, plus familière, moins formelles, plus spontanées. Et son devoir de jour en jour plus agréable, moins contraignant. Et cependant il devait veiller au grain, veiller à ce que cet homme soit le plus prévenu, le mieux préparé que possible pour remplir un destin difficile, mais pas impossible. Maintenant qu´il connaissait progressivement Lou ; il était même persuadé que sa tâche sera accomplie avec doigté, aisance, et qu´il ne manquerait ni d´élégance ni d´amour à accomplir la tache que le peuple lui aurait confié. De cela, il en était de jour en jour convaincu. La question qui tourmentait Kal maintenant était : Lou le voudrait-il ? Voudrait-il s´adonner à une carrière politique, à un théâtre sur lequel trop de faux acteurs plus sournois que doués aimaient à se profiler dans des pièces médiocres et vulgaires qui n´aboutissaient qu´à irriter le grand public connaisseur et à choquer la raison et les valeurs exigeantes de la profession. Quant au peuple qui, bon gré mal gré, se nourrissait de ces fables de mauvais goût,
on le voyait vomir à tous les coins de rue : appauvri, hagard, désillusionné. Et ses mains tremblantes de famine et de privation tenaient encore chaudement les pièces détachées de rêves, de désirs, d´attentes chaudes et avides qu´il n´arrivait plus, faute d´assurance, à joindre les bouts afin que sa réalisation devienne enfin réelle. Dieu du ciel, à quoi servait donc l´existence à mourir de faim, de soif, d´interdiction à l´accomplissement sensible?
Kal se rappelait de leurs promenades solitaires, de leurs tours de vélo ou simplement des marches insolites sur le terrain de la propriété, marches qui se terminaient souvent par un repos contemplatif à l´étang, assis sur un banc de bois esseulé, une pipe fumante et le regard
vague, plus absent que présent, fixé sur la surface refroidie et plate de l´étang glacé par l´hiver avancé. Et au cours d´une de ces promenades où Kal avait pressenti de son hôte et ami quelque tourment intérieur, celui-ci lui avait soudain posé la question :
- Kal, peut-il y avoir liberté sans perfection ? Je veux dire, sans la recherche effrénée et passionnée de la perfection, peut-on espérer prétendre à la liberté ?
Pris de court, Kal lui avait répondu, tout en tentant à toute vitesse de cerner la question dans son véritable contexte :
- Je ne le pense pas…le perfectionnement est un processus d´élimination des erreurs, d´abandon de fausses prémisses, de redécouverte de l´objectivité afin de mieux jouir de la jouissance la plus pleine, la plus réalisante…de la subjectivité la plus épanouie, la plus riche ; la liberté prend le même chemin, fait partie du même processus d´habilitation ou de réhabilitation et cependant…
- Oui, je t´écoute dit Lou en prenant place sur son banc favori à l´étang, en nettoyant sa pipe avec soin et en l´allumant de nouveau.
- Eh bien ? Demanda-t-il encore, en souriant, cette fois. Sans sujet connaissant, sans science et contrôle permanent de l´émancipation rationnelle, de la raison élémentaire singulière, de l´enjeu et de la multitude rationnelle possible dans ses rapports individuels, collectifs à la recherche de l´harmonie, de la perfection, y a-t-il liberté ?
Kal ne voyait pas où Lou voulait en venir ; il se contenta de répondre à la question le plus logiquement que possible :
- Vraisemblablement pas. La liberté est une forme de perfection : un but qui témoigne du plein exercice de nos devoirs, de nos droits, de nos responsabilités envers nous-mêmes, envers ceux avec lesquels nous vivons, envers l´existence comme étant un complexe
naturel, créatif et conceptuel dans lequel nous devons chercher à découvrir et à épanouir l´équilibre d´harmonie.
- Très bien, Kal ; équilibre d´harmonie…très bien. C´est donc que ceux qui se gargarisaient de pratiquer la dialectique, de décrire le matérialise dialectique tout en faisant l´esclavage, tout en détruisant les cultures, les identités psychiques culturelles des autres ; peut-on dire que ces gens parlaient sérieusement de science au sens universel du terme ? En d´autres mots, vouloir parler de perfection tout en contraignant la méthodologie à partir d´à priori subjectifs et discriminants, peut-on espérer atteindre la science, la perfection, la liberté ?
Peut-on parler de sujet en voie de connaissance ou ne faudrait-il pas mieux parler de sujet dévoyé de la connaissance, du moins sous sa forme la plus objective : celle qui tend à la perfection.
- La science, commença Kal, n´est pas une optique subjective, un point de vue, un prédicat. C´est une somme de raisons ouvertes au sens absolu, raisons qui s´identifient, se discutent, s´éliminent, et se contrôlent au but de répondre à la vérité qui elle est perfection de la saisie et de la réalité de l´ordre rationnel. Si elle part d´un vice de forme ou un vice de fond, elle n´aboutira qu´à un aperçu, une vision étroite des chose ; elle sera peut-être connaissance, mais science, elle ne sera pas.
Lou acquiesça, apparemment satisfait, puis au bout de quelques minutes, il se leva et marcha autour de l´étang, comme un ours devant un piège, dont l´appât attirait, mais dont la conscience du danger était tout aussi présent.
- Si Dieu est perfection ; il est aussi science, il est aussi liberté, il est aussi réalisation harmonieuse et équilibre d´harmonie…mais dis-moi alors pourquoi appartient-il aux uns et non aux autres ; en d´autres termes, pourquoi est-il blanc plutôt que noir…pourquoi est-il musulman plutôt que chrétien et vice versa, ou bouddhiste, ou kimbanguiste…?
Cette fois Kal avait souri, maintenant, il comprenait où Lou voulait en venir. Et intérieurement, il se retenait à peine à acclamer. Oui, il admirait ce long chemin logique, mais c´était celui de l´homme simple, celui qui clarifiait la démarche par sa simplicité. Et sans scientisme pédant ou hautain, il arrivait à bon port : à la vérité. Avec plaisir, il lui répondit :
- Perceptions subjectives, que tout cela ; si toutes ces divinités sont vraies, elles ne perçoivent qu´une étroite partie de la vérité…L´être humain n´est somme toute qu´un être à la fois subjectif qu´objectif ; il ne peut que tendre à la perfection, il ne peut jamais incarner la perfection elle-même. Pour cela il lui manque l´objectivité parfaite.
- Ah, nous y voilà, s´écria Lou sans s´arrêter de marcher ; c´est donc que pratiquer, exercer la tolérance est un devoir de la liberté, parce qu´ainsi, l´être accepte non seulement la multitude de la connaissance, la diversité de la réalité subjective existentielle, mais aussi l´humilité de sa nature, somme toute, imparfaite. Seules la connaissance, le regain rationnel et la libre émancipation sont des valeur existentielles débouchant sur la liberté, sur la raison de perfection, sur la promesse de science, sur Dieu.
- Exact, accepta Kal avec un sourire entendu.
- Maintenant, toute cette histoire d´esclavage, de colonisation, de domination économique, culturelle ou autre…tout cela : de l´étroitesse d´esprit, de la pure hérésie. Rien d´autre que cela. Quand je pense que Descartes prétendait que la lumière était blanche ou mieux encore : que la couleur blanche était la somme de toutes les couleurs , plus pour offrir au christianisme l´argument selon lequel seule la race blanche était la race élue de Dieu…il a fallu l´objectivité d´un Newton pour le confondre, au risque de perdre son oeil. Et aujourd´hui encore, la civilisation occidentale se prétend du cartésianisme…ne vois-tu pas l´analogie sournoise qui ne cache que le complexe de supériorité ? Mais si dieu les considérait comme la
race élue, pourquoi n´ont-ils été les premiers sur terre ? Je pense, donc je suis…ou plus exactement : « Je ne suis donc, précisément parlant, qu'une chose qui pense ;
C'est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne
Veut pas, qui imagine aussi et qui sent » Mais sais-tu ce qui me dérange, Kal, c´est que cet esprit éclairé ne s´est pas crû obligé de passer du rapport de l´état existentiel à celui du rapport déterminant de la liberté, et mieux le rapport entre cet existence et celle des autres. Il a cependant vécu à l´époque où l´esclavage battait son plein, de 1596 à 1650…je pense, donc je suis…et qu´est-il de ma réalisation ; n´importe qui peut, assis sur sa toilette et dire : je pense donc je suis ; ce n´est qu´un constat ; la réalisation elle, est une finalité qui implique la considération de « l´autre », celui qui nous livre le pain, le lait, les matières premières. N´est-il pas lui aussi un sujet cartésien ? Où était donc la concordance avec cet autre, le lieu d´équilibre ou d´harmonie ? Ce lieu qui tout en nous constatant « étant », le considère lui aussi comme « étant » ? N´y a-t-il pas là un vide cognitif représentatif flagrant ? A part cela Dieu était blanc…
Kal se contenta de rire et au bout d´un moment, il ajouta :
- Et ces matières premières qui leur font tant défaut, pourquoi ne les a-t-il pas jonché à leurs pieds ? Terrible pauvreté ; envoyé dans le désert sans eau ? Mon Dieu, ce ne peut être qu´une grosse erreur !
- Ca n´a pas empêché Albert Einstein, ce grand physicien doué et plein d´esprit de vouloir, dans une formule, définir la création. Mon Dieu, qu´est-ce que cela aurait pu être…
passe encore de formuler la lumière, l´air…Mais l´arbre, les animaux, les êtres humains…surtout ne pas oublier leurs pensées, leurs désirs, leurs attentes…Pourquoi ce brillant physicien s´est-il abaissé à vouloir se ridiculiser à ce point, parce qu´il était blanc ou a-t-il un moment pensé qu´il était devenu Dieu ? Ceux qui essaient toujours de se placer au dessus des autres, ne souffrent-ils pas d´un grand complexe d´infériorité ? Est-il si difficile d´être simplement un être humain ? Sais-tu, Kal combien d´opérations fait un œil pour nous permettre de voir ?
- …
- Plus de deux milles opérations en une fraction de seconde…Si on n´est pas fier d´être de la race qui a cette performance, que veut-on ? Quand on pense que certains ferment les yeux sur la vérité, pour épargner leurs yeux, certainement…et il ne faut pas oublier que l´image qu´elle réalise est inversée…c´est le cerveau qui la remet à l´endroit. Le cerveau, hein…encore une infernale machinerie…trop peu usent, hélas de ses innombrables capacités ; n´est-ce pas tourner à vide ? Demanda Lou en regardant son ami fixement dans les yeux. Celui-ci se contenta de dire :
- Voilà pour tout ceux qui tuent, qui méprisent ou qui empêchent cet être humain à se réaliser librement…un crime sans nom. C´est autant vrai pour ceux qui se contentent de vivoter, sans se donner l´effort d´aimer la perfection qui se trouve pourtant à leurs pieds…
- Tu l´as dit, Kal ; tu l´as dit…personne ne saura assez apprécier de la valeur de la vie humaine.
Ils marchaient vers la maison ; c´était le meilleur moment de la promenade pour Kal : il avait été torturé de questions, obligé à répondre rapidement comme un collégien aux examens oraux. Mais cet examen était des pires ; ne pas répondre ou répondre à côté et on s´attirait la colère d´un Lou qui avait l´impression alors qu´on le prenait sur les bras ou que le moment venu on était pas, en tant que noir, en mesure de relever le défi de l´esprit : le signe le plus déterminant de l´existence : un véritable scandale, pour lui. Et c´était l’occasion de sa tirade favorite : Ne comprends-tu pas ce que nous devons faire ? Nous devons proposer au Pouvoir Blanc une meilleure alternative philosophique que ses crimes sociaux envers les indiens d´Amérique, et ceux envers nous pendant 400 ans d´esclavage, 100 ans de colonisation destructrices de culture, de milieu social et de personnalité historique ; une meilleure alternative, sans le moindre doute. Et pour ce faire, il ne nous faut que d´interroger notre histoire, notre philosophie injustement méprisée. Est-ce si compliqué ?
Nous ne pouvons pas éliminer l´homme blanc comme il l´a toujours fait avec ses adversaires : piller, voler, violer pour s´accaparer des enfants des autres, de biens qui ne lui appartenaient pas. Autant que nous ne pouvons, par un bâton magique, faire disparaître ses méfaits…et lui-même pour être définitivement tranquille ; nous devons donc proposer à cet égoïste et cupide invétéré la possibilité de revenir sur le droit chemin, de revenir sur un comportement et des agissements responsables et solidaires d´un véritable esprit de liberté, de pleine réalisation collective et individuelle. A la recherche du chemin de la jouissance parfaite, de la perfection de l´harmonie, de l´équilibre parfait. Même si ce n´est qu´un rêve ; ce rêve-là, il vaut la peine d´être défendu.
- Mais enfin, Lou, s´était écrié Kal ; qu´est-ce qui te dit qu´il acceptera ; lui qui ne connaît que le jusqu´auboutisme enragé de ses intérêts? Qu´est-ce qui te fait croire que ce prédateur était revenu de sa cécité, qu´il était maintenant disposé à reconnaître aux autres liberté, réalisation, originalité culturelle, indépendance ? Surtout si ce système lui profite bien ; après tout, c´est lui qui a les rênes du Pouvoir monétaire, le capital dont il représente les intérêts et l´organisation économique internationale, ce qui lui permet d´asseoir ses intentions, ses privilèges et son hégémonie…Vaudra-t-il librement abandonner tous ces avantages de domination ? Le pouvoir corrompt et corrompt absolument…le capital aussi.
- Il n´aura pas d´autre choix…assura calmement Lou. Nul n´est insensible à la beauté, à Dieu, à la vérité qui ouvre sur la sauvegarde de la liberté…pour tous. Kal, pourquoi doutes-tu-tu, mon fils ? Dieu est aussi noir…
Kal, par un réflexe à la foi nerveux et moqueur, d´un sarcasme au bord de l´hystérie agressive,
tout le corps comme piqué par un désespoir révolté, avait fermé les yeux et revu la tragédie de l´extermination des indiens d´Amérique pendant la dernière bataille à Wounded Knee ; les derniers 300 indiens Tetons Sioux et ce qui fut leur sort…Il revit dans des voiliers surchargés où les pauvres esclaves, comme des sardines, étaient entassés à même la coque froide et rugueuse, sale et humide…les chaudières des crématoires des camps de concentrations fumant le juif brûlé…Patrice Lumumba à genou, malmené par ses futurs assassins ; Luther King ou Malcolm X gisant dans leur sang…où était donc resté le bon sens ? Tout cela n´était-il pas absurde, gratuit ?
Lou continua, comme s´il pressentait les soubresauts involontaires de la résistance chez son interlocuteur :
- Sais-tu, Kal, rappelles-toi de l´histoire de Copernic et Galilée…ou celle de la peste européenne qui causa plus de 50 millions de victimes au début du 13ième siècle et qu´on attribua fautivement aux juifs ; on la soigna avec un mélange d´excréments humains séchés, d´huile végétale et de cendre ; à quoi ressemblerait donc la médecine d´aujourd´hui si elle usait encore de telles charlataneries ? Elle vient de loin, n´est-ce pas, notre médecine moderne !?!
Ces exemples détendirent Kal et le firent sourire : C´était bien vrai ; Lou savait user de ses arguments, et ils étaient de taille.
Il avait peut-être raison, Lou ; peut-être fallait-il montrer à l´homme blanc qu´il y avait réellement une autre façon de voir et de faire les choses : en respectant la vie et la liberté de chacun. Ce qui cependant révoltait, c´est que personne n´a jamais voulu exterminer la race blanche, mais elle, par contre, n´a jamais hésité pour laisser libre court à sa haine. Comme Kal le savait, ce n´était pas ceux qui savaient avoir fait des erreurs qui étaient les plus dangereux ; ceux-là savaient s´excuser, voir la chose la plus urgente et faire le choix conséquent, s´ils le voulaient. Non, dans ces cas-là ; les salauds, ceux qui préféraient la descente en enfer plutôt que le retour à la paix, à la raison et à la sagesse, ce serait ceux qui vivaient du vice : les consortiums militaires et leurs facilités, et ceux, rampants comme des serpents sans morale et sans éthique : ceux qui avaient tant chargé leurs âmes de crimes et de vilenies qu´ils ne voulaient plus renter en arrière et devoir supporter les regards méfiants et réprobateur de leurs amis, surtout si le vice les avait enrichi... Lou prétendait que sans alternative, les salauds pouvaient toujours invoquer qu´il n´y avait pas d´autre alternative que lupus est homo homini ; mais s´il y en avait une, tout devenait naturellement différent. Ou les vicieux, les criminels et les sanguinaires se refuseraient à l´honnêteté ? Martin Luther King ne disait-il pas : « ce n´est pas les mauvais que je crains ; ceux que je crains, ce sont ceux qui laissent faire et se détournent des cris des victimes».
A quoi servaient donc toutes ces prisons et ces complexes de rééducation si la société ne changeait pas ? Si à la sortie de prison, celui qui voulait repartir à zéro et qui avait payé sa part de justice, si ce reconverti ne retrouvait dehors que le vieux monde cruel et injuste qui avait fait de lui ce qu´il était avant sa rédemption ? La prostitution de ses sœurs qui l´écoeurait, l´alcoolisme de ses parents ; le chômage et la drogue pour distraire son âme blessée et larmoyante…Ou encore, ce qui était pervers : si en prison, dans ce haut lieu de régénération sociale moral et éthique, il apprenait à devenir plus criminel qu´il ne l´avait été.
Oui, Kal était d´accord : il fallait, pour qu´une nouvelle donne soit valable, qu´elle comporte une chance pleine et des conditions non dévoyantes. Ce n´était que fair-play. Et sincère. Cela permettrait aux faux, aux traîtres et aux suiveurs sans morale et sans éthique, de ceux qui avaient, par bassesse ou par opportunisme, vendu les leurs, pillé, volé, trahi la société, de se racheter, de retrouver la foi en un monde plus généreux, moins faux que celui dans lequel ils avaient exercés leur turpitudes.
Les deux promeneurs revinrent en marchant sur la pelouse refroidie, couverte d´un humus humide de mousse de neige à plusieurs endroits éclaircie, et à chaque pas crissant. L´air était frais et froid et pourtant, le ciel ouvert et tranquille semblait tapisser le jour sans le moindre humeur. Et de temps en temps, un soleil agité, vacillant, ni chaud ni froid émergeait pour disparaître aussitôt derrière les nuages ; comme un enfant apeuré qui se cachait derrière les paupières puériles d´un jour fade.
Kal têtu et résolu, ne quitta pas ses pensées : ceux qui avaient toujours crû à un monde juste, respectueux des uns et des autres, et solidaires à l´esprit du bien, ce serait le moment de leur demander d´aider, de tendre la main aux égarés, aux hésitants meurtris et déroutés par la déception, aux faibles et à tout ceux qui ne comprenaient pas encore de la richesse inouïe du changement. Ce ne serait pas l´heure de vengeance, mais celui généreux de la réconciliation. L´être humain en était-il capable ; était-il à même de grandir sur lui-même afin d´entamer cette franche et paisible voie de salut ? Car là où fut ça, je serai. (Freud)
Cette pensée ramena Kal à une autre, beaucoup plus exhaustive de Freud, et combien descriptive de l´âme noire et de sa culture mise à mal depuis des siècles sans qu´il ne puisse se défendre adéquatement : « Ainsi poussé par le ça, entravé par le surmoi, rejeté par la réalité, le moi lutte pour venir à bout de sa tâche économique, qui consiste à établir l´harmonie parmi les forces et les influences qui agissent en lui et sur lui, et nous comprenons pourquoi nous ne pouvons très souvent réprimer l´exclamation : « La vie n´est pas facile ! ». Lorsque le moi est contraint de reconnaître sa faiblesse, il éclate en angoisse névrotique devant la force des passions logées dans le ça. » (Freud)
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Extrait des Cercles Vicieux Auteur Musengeshi Katata Droits réservés
25 février 2006
L´aliénation et sa naiveté
Extrait des Cercles Vicieux III
Tout ce qui brille n´est pas or
Mbo et Lou mangèrent de bon appétit ; Mbo, à la grande joie de Lou, avait fait le repas qui était succulent, ce qui le fit monter encore d´un cran dans l´admiration que lui portait son jeune ami. Après le café, ils allèrent ensemble promener à l´étang et lorsqu´ils revinrent, Mbo entra pour la première fois dans le bureau de son hôte. Lou le vit parcourir la bibliothèque avec un soin particulier, lentement, comme quelqu´un à l´affût. Il releva le recueil des poèmes de Garvey et le garda dans sa main, puis s´arrêtant devant chaque portrait au mur il donna à chacun son nom, même à Emmett Till; ce qui fit une joie énorme à Lou. Mais ce qui s´en suivit le laissa perplexe. Mbo s´excusa avec son livre et sortit sur le jardin. Lou le vit parcourir la cour et se diriger vers l´étang. Deux heures plus tard, il revint, prit place au salon du la bibliothèque et demanda à boire.
- C´est très beau, chez toi…l´étang et le bois sont merveilleux, commença-t-il ; on doit bien s´y reposer ou se promener. Y a-t-il de poissons ?
- Oh, oui ; je m´en suis personnellement rendu compte, répondit Lou en servant le jus d´orange.
N´y tenant plus, Lou posa la question qui lui brûlait les lèvres :
- Mbo, comment en sortirons-nous, de ce bourbier ?
Mbo sourit faiblement, comme quelqu´un qui se réservait :
- Il le faut…il y a toujours une solution à un problème…quel qu´il soit. La question la plus importante est cependant celle-ci : apportons-nous la solution optimale pour résoudre le mal ? Là, dit-il avec conviction, là est notre choix impératif.
Ils parlèrent longtemps, comme si le temps, pour ces deux hommes, avait cessé d´exister ; seules comptaient les raisonnements, les pensées et leurs tributs rationnels de prémisses, de questionnements, de logiques controverses aux conclusions parfois déroutantes.
Vers 22 heures, Mbo lui avoua soudain :
- Ce que tu vois actuellement en Afrique, c´est peut-être la fin de la naïveté. Cela fait mal, je le sais, mais c´est peut-être nécessaire…ce qui me chagrine et me révolte à la fois, c´est que les vrais responsables de ces crimes restent invisibles, à l´abri de toute conséquence de poursuites juridiques. Ce sont des criminels de droit commun au sens universel.
- C´est exactement ce qui me dérange : de savoir que je me trouverai demain devant des
gens auxquels je serrerai la main tout en sachant que parmi eux se trouvaient des criminels invétérés…des assassins. Moi ça me dérange énormément. J´aurai l´impression, Mbo, de livrer l´avenir de mon fils aux crocodiles du fleuve. S´ils sont toujours là, qu´est-ce qui me dit qu´ils ne s´en prendront pas à mon fils, ou à ses amis ?
Un long silence traversa la pièce ; Lou se leva et se versa un verre de vin. Et pendant qu´il marchait de long en large, il ne cessa de se dire intérieurement : n´est-ce pas l´erreur fondamentale de l´Afrique de croire que la liberté se ferait par d´autres, sans qu´une projection réelle de la sienne ne soit exprimée et clairement imposée ? Ne pas savoir tirer leçon de ses expériences les plus douloureuses ; quatre cents ans d´esclavage et d´humiliation furent suivis par une nouvelle humiliation : la colonisation qui prit aussi son siècle ; puis vinrent les excédents et la corruption mercantiliste occidentale institutionnalisée qui nous ruina les réserves monétaires et les accumulations, tandis que la valeur monétaire était contrôlée et ruinée à loisir par de faux marchands d´indépendance et de liberté. Dieu du ciel, quand commencerons-nous à nous protéger, à nous opposer à cette discrimination, à cet utilitarisme infamant qui nous détruisait lentement mais sûrement. Quand ? De là à penser que le nègre était idiot, il n´y avait que deux pas. Aucun peuple ne se laisse avilir, humilier à ce point sans que son intelligentsia ne s´organise pour se préserver de la prochaine visite infamante. Mais existait-elle seulement, cette éminence grise de la société qui avait la responsabilité d´interpréter le passé pour défendre le présent et préserver l´avenir ?
Elle existait, sûrement ; sinon, pourquoi avait-on assassiné Patrice Lumumba, Malcolm X, Martin Luther King ? Comme le disait un représentant du Mississippi à Washington : « Quand un noir a des idées, la meilleure chose à faire est de le mettre sous terre le plus vite que possible ». Primitive et criminelle conception de l´existence.
Ou encore, sous la peur ou le complexe inexplicable de la révolte imminente, un témoin blanc, au cours d´un procès de lynchage, rapportait : « les blanc ne pourront plus vivre dans ce pays si nous laissons les noirs prendre de l´importance ». Une façon comme une autre d´étouffer des revendications légitimes tout en brandissant des allégations gratuites, plus propice à cultiver l´hystérie criminelle, qu´à rendre justice et à préserver un ordre social digne de sa propre constitution.
Près d´un siècle plus tard, lors de la réhabilitation d´Ed Johnson lynché injustement, le juge Meyers de Chattanooga, en condamnant le sheriff qui avait autorisé le lynchage du pauvre, reconnaissait : « Il fallait à la communauté blanche un noir, pas nécessairement celui de la personne qui avait commis le crime »
Aux Etats-Unis, comme dans tous les territoires de repeuplement par l´esclavage, ainsi que dans l´Afrique de la colonisation, la logique était restée la même : celle de la destruction de toute conscience, de toute identité de l´homme noir qui tendait à la liberté ou à l´aspiration d´une meilleure existence. L´intelligentsia existait donc, mais elle avait été décimée ; et aujourd´hui, qu´en était-elle devenu d´elle ? Quand on voit un Louis Michel, ancien premier ministre belge et actuel commissaire européens aller faire des leçons de démocratie et de vote au Congo en 2005, on se demande si parfois la Belgique ne cesserait pas de s´ingérer dans la politique d´un pays indépendant, surtout si, cette Belgique avait fait assassiner son plus grand leader : Patrice Lumumba. Incorrigibles jusqu´au bout du ridicule ?
Mbo, calmement, s´était mis à lire John Henrik Clarke. Le temps passa sans que personne ne parla, puis Mbo se leva soudain et dit :
- Que dirais-tu de dormir à la belle étoile ?
Lou le regarda sidéré, puis il accéda au curieux désir de son visiteur : il alla dans cave et revint avec une tente de camping, deux couchettes, des lampes de poche…
- N´oublies pas de prendre cette bonne bouteille de cognac, conseilla Mbo ; nous allons camper à l´étang…
- Ah bon, allons-y accepta Lou…
Arrivé à l´étang, Lou actionna les lumières électriques cachées dans les buissons.
- Mon Dieu, s´exclama Mbo ; tout semble bien illuminé chez vous…l´étang est-il profond ?
- Oh oui…deux mètres, si je me souviens bien.
- Eh bien, dans ce cas, on peut s´y baigner…releva Mbo.
- Oui, évidemment.
Lou regarda son visiteur se déshabiller en entrer dans l´eau froide ; il nagea quelques minutes, puis sortit de l´eau.
- Tu devrais essayer…l´eau est froide mais rafraîchissante.
Lou hésita, déconcerté : que faisait donc leur piscine de l´autre côté de la propriété, ou à la cave ?
Bon gré mal gré, il suivit le conseil de Mbo ; lorsqu´il sortit de l´eau, Mbo lui tendit un verre de cognac qu´il prit avec empressement. Et étrangement, il se sentit soudain mieux dans la couverture de campagne. Mbo fit quelques blagues qui plurent beaucoup à Lou et les firent rire tous les deux généreusement. La nuit avait cessé d´être étrangère, elle était devenue complice, enjouée et pleine d´humour.
Ils causèrent et parlèrent de choses et d´autres, puis Mbo lui avoua :
- Lou, si tu savais à quel point notre douleur nous ronge et nous consume…
Nul peuple dans l´univers n´a été autant éprouvé par l´histoire…A croire que réellement la race noire est maudite…
- Sommes-nous maudit ? Demanda Lou quelque peu scandalisé.
Mbo se mit à rire librement, sans doute amusé par les traits de son hôte.
- Mais pas du tout… ! Tout cela n´est qu´un vicieux concours de circonstance…rien de tout cela n´est une damnation. Peut-être que certaines personnes, pour justifier leur complexes envers la race noire, entretiennent ce genre d´élucubration, mais tranquillises-toi, ce n´est qu´affabulations gratuites.
Et il se mit de nouveau à rire, mais cette fois, il ne fut pas seul.
- Ce mal, dit un moment plus tard Mbo, nous touche plus que d´autres parce que nous savons certaines choses, et parce que notre intelligence sait qu´on aurait pû se l´éviter…
- Mais pourquoi n´arrivons-nous pas à nous y organiser que diable, ceux qui meurent de faim, ceux qui meurent du sida, les analphabètes désorientés…ce sont tout de même nos enfants, nos amis, nos frères !
Silence. Mbo se contenta de boire son cognac à petites gorgées précieuses. Puis il resta longtemps à observer la surface de l´étang, là où les roses d´eau dansaient sous la brise impénitente de la nuit. Au bout d´un long moment il rassura :
- Nous en sortirons, ne t´en fais pas…nous y veillerons. Mais l´épreuve a aussi sa fonction. Comment va ton ami l´américain ?
Changerait-il de sujet, pensa Lou pour se défile ? Quelque peu exaspéré, il répondit :
- Très bien j´espère ; je lui ai écrit dernièrement…
Il lui parla de Laurence et du contenu de sa lettre. Il se contenta tout le temps d´acquiescer,
Puis il lança :
- Je crois que vous allez avoir une correspondance intéressante…l´histoire de la lutte afro américaine pour la liberté et la reconnaissance des droit civils est un agenda précieux de l´histoire de l´homme noir.
Ils s´allongèrent dans leurs couchettes, à l´abri de la tente. Lou parla de son projet à son ami ; celui-ci le trouva très intéressant et lui promit d´en parler aux autres afin qu´ils lui prêtent bonne main.
- Ne les sous estime pas, Lou ; ce sont des chimistes, des biologistes méconnus, mais ils sont étonnant tu t´en rendras compte. Ils peuvent te rendre des services formidables.
- Je n´en doute pas…j´aurai vraiment besoin d´aide pratique spécialisées sur place.
- Eh bien, tu peux compter sur eux ; je vais m´en charger.
Plus tard, lorsque les sourcils lourds Lou s´abandonnait lentement au sommeil, il entendit la voix de son ami dire :
- L´acquisition, la conquête de la raison existentielle de légitimation historique est un bien douloureux processus, Lou ; pour certains peuples elle se fait par « l´autre » que l´on voue à tous les maux, ou dans le processus de légitimation déictique. Mais sa vocation la plus réalisante se trouve dans la réalisation existentielle tout court, l´acte émancipant d´épanouissement, de jouissance et de défense de l´existence sensible vers son point le plus harmonieux, à sa valeur de plénitude la plus riche. Ce que tu vois en Afrique…et qui nous fait tous souffrir, c´est la renaissance douloureuse d´un continent bafoué, avili, trompé ; un continent dont les enfants qui vont y voir le jour, ont l´enfer derrière eux…Plus rien ne peut les effrayer, plus rien ne peut les amoindrir…des enfants qui ont tout à gagner.
Lou se frotta les yeux pour se maintenir éveillé : enfin, parlerait-il, dirait-il ce que Lou attendait de lui ? Lou s´était tout oreille. Mbo continua :
- Les erreurs et les carences de notre culture plutôt verbale que cryptographique, tu la connais, nous n´y reviendrons plus, et cependant, cela nous a retenu d´accumuler la connaissance et d´objectiver la pensée…toujours se confier à des griots dont la mémoire et l´interprétation des sens et du contenu pouvaient avoir connu l´intermède du vin de palme, ou quelques fantaisies personnelles…c´était s´exposer au bon hasard la mémoire. Vérifier tout cela devenait un défi. Le dernier remarquable effort de créer une écriture, en Afrique, revient au talentueux Njoyo, roi des Bamoun, au Cameroun ; né en 1876, il monta son trône à l´âge de 19 ans. Et après avoir simplifié par six fois l´écriture qu´il avait fondée, et qui comptait, à la fin, 80 lettres ; il fut détrôné et confiné par les français en exil à Yaoundé où il mourut le 30 Mai 1933. Et soit dit en passant, ce fut l´inventeur du moulin à maïs.
Mbo se tut, peut-être réfléchissait-il ou simplement essayait-il de se mettre dans la peau de ce roi talentueux admiré par les allemands, craint et évincé par les français pour son esprit d´organisation, sa créativité innovatrice et son sens dérangeant d´indépendance et de liberté.
Mais tout cela, malgré qu´il en prit connaissance avec une certaine fierté, ce passé ne satisfaisait plus Lou. De l´Afrique, de son histoire et de son passé, il avait l´impression de se trouver devant une femme enceinte qui accoucha d´un enfant trop sensible, trop faible pour survivre dans un monde rude, sans éthique et sans morale qui le jeta en pâture aux vautours esclavagistes ou colonialistes, à une nuée sauvage et sans égard qui le plongea dans des douleurs sans fin. Et maintenant que l´Afrique était de nouveau enceinte, on se demandait quelle serait sa progéniture. Oui, Lou pensait que Mbo avait trouvé l´ allégorie exacte de ce continent, celle de la mère aimante qui espérait que ses vœux se réaliseraient enfin par la naissance d´un enfant fort, intelligent, créatif, rebelle et épris de lui-même et des siens au point qu´il se mettrait hâtivement à l´œuvre pour les protéger et leur donner un champs de réalisation généreux et libre. Tout cela pourrait-il se réaliser, ou n´était-ce qu´un rêve, une prière de mère éprouvée qui caressait chaque soir son ventre arrondi par ce fruit attendu de l´amour dont elle espérait qu´il viendrait assouvir ses attentes. Les attentes de tout un continent qui souhaitait que ce nouveau né ait la bravoure d´un Shaka, la témérité d´un Malcolm X, la passion d´un Patrice Lumumba, le cœur d´un Martin Luther King, le réalisme d´un Marcus Mosiah Garvey, la sauvegarde d´une Harriet Tubman…Dieu du ciel, où et quand naîtrait-il cet enfant élu ; on entendait déjà les veines douloureuses de la mère !
Mbo continua d´une voix impersonnelle, comme assise sur un nuage indolent :
- …les autres erreurs, tu les connais aussi : la suivante est que nous tardons trop à détrôner notre naïveté, à tuer tout ce qui, en nos habitudes antérieures ou dans nos traditions, ne nous aide pas à réaliser nos buts. Ou tous ce qui nous enferme à l´enseigne de l´ignorance ou de l´inefficacité dans un monde rationnel, profondément technique et créatif.
La troisième et la plus perfide de toutes, est de nous être laissé inculquer le dogme selon lequel Dieu est blanc ; ceci a eu des conséquences psychologiques, métaphysiques, morales et intellectuelles destructives sur notre personnalité en tant que race noire en nous suggérant, dans notre subconscient, que nous n´étions pas des enfants de Dieu, puisqu´il était blanc, comme Jésus, comme l´esclavagiste arabe ou blanc l´imposèrent sous peine de mort et d´exclusion. Et si nous n´étions pas des enfants de Dieu, nous étions maudits ou voués à servir de paillasson à ceux qui étaient des enfants de Dieu. Cette Shoah ségrégative et injurieuse a été inventée par l´homme blanc pour exercer tous ses méfaits, que ce fut à l´endroit des juifs ou à celle des noirs. Quand on veut noyer son chien, on l´accuse de rage, c´est bien connu. En réalité, tout cela ne fut qu´une mise en scène d´un utilitarisme déshumanisant et criminel.
Il se tut quelques minutes, puis reprit :
- Ils s´appellent tous Bienfait, Parfait, Céleste ou Célestin, Apollon ou Apolline, Déogratias, Clément, Modeste, François, Catherine, Henri…et encore ; mais personne d´eux ne sait qu´en réalité tous ces noms leur empêchent d´être, d´avoir accès à eux-mêmes, d´être les enfants légitimes de Dieu autrement qu´avec le cachet chrétien comme ils l´étaient avant la colonisation musulmane ou chrétienne ; avant que toutes ces peaux blanches ne viennent leur estampiller leur cachet en leur donnant une référence autorisant leur bienveillante reconnaissance existentielle spirituelle.
En vérité, si Dieu existe, il est plus grand que l´islam, plus grand que le christianisme ; il est à la fois le tout et la partie, la pluralité et la différence, et il est aussi…noir !
Et il n´appartient à aucune race sur cette terre de se substituer à Dieu pour vilipender, dénigrer ou soumettre quelque race que ce soit ; celui qui se conduit de la sorte fait parjure à la grandeur et à la multitude de la création. Et s´il ne peut pas dominer ses bas instincts, parce que son mode de vie l´entend ainsi, son bon plaisir ou son étroitesse d´esprit, il peut toujours soumettre ses propres enfants à l´esclavage ou à la nullité : ce sont les siens ; les autres, ce sont des créatures de Dieu, pas de qui que ce soit.
- Si Dieu existe…lâcha Lou.
Mbo se mit grassement à rire, et répliqua :
- Et s´il n´existe pas, pourquoi les noirs ou quelque race que ce soit se laisserait-elle subjuguer par une autre ? Aucune raison n´est-ce pas ? Eh bien, vois-tu ; avec ou sans Dieu, tout acte de domination ou de refus de liberté à un être humain, à une race, est un acte injurieux et injustifiable.
Dans le noir de la nuit, Lou sourit : c´était bien lui, le gourou ; maintenant, il reconnaissait ses pas félins dans la dialectique. Une logique sans faille, aussi simple que l´eau limpide de l´étang tranquille au jardin proche. Et tranquillement, il s´endormit.
Mais le lendemain matin, au déjeuner, Lou demanda à Mbo :
- Mais que ferons-nous donc toute cette génération avide d´elle-même, celle qui avait perdu son identité originelle de créativité spirituelle, morale, sociale ? Comment lui rendre sa personnalité historique, si toutes les prémisses, si tous les instruments de sa quête lui ont été volé ou déformés ?
- Ca, dit Mbo en plissant les traits, c´est notre drame…ce ne sera pas facile d´effacer les traces traîtresses de la soumission au Pouvoir Blanc…Cette castration spirituelle est des plus destructive. Il faudra beaucoup d´amour et de compréhension pour leur faire comprendre que le centre de leur vie, ce n´est ni Paris, ni à Washington, ni Berlin, ni à Bruxelles mais bien en Afrique ou en eux-mêmes ; là où ils vivent, dans la société qui les héberge, dans la couleur de peau qui est la leur et qui est tout aussi naturelle que celle du voisin. Et ça commence par ces banques commerciales qui expatrient trop joyeusement à l´étranger le capital africain…ou qui se refusent à financer l´épanouissement de la société africaine dans ses désirs et ses traditions…sous prétexte que seuls la vie occidentale et ses valeurs compte. Quand au Pouvoir Blanc, il serait temps de lui faire comprendre qu´un africain veut le rester, pas seulement avec sa peau ; il l´est avec son cœur, sa langue, son histoire, ses traditions…et que si cet occidental, ancien esclavagiste et ancien colonialiste veut continuer à chanter liberté et démocratie, il doit apprendre à changer, à respecter l´identité de ses partenaires, leur histoire, leur réalisation et ne pas croire que tout le monde est à son service, que tout le monde entier lui appartient ; si c´est ça la démocratie, eh bien il mène les gens plutôt en bateau.
- Tu crois vraiment que la guerre des cultures et des religions qui se mène depuis des siècles s´arrêtera ? Demanda Lou sceptique.
- Ère primitive que tout cela, ère de rationalité étroite et bornée ; le monde évolue…Quiconque veut garder ses amis les respecte, c´est bien connu. Et l´occident gourmand et gloutonnant aura besoin de clients. La Chine arrive, l´Inde aussi, et Taiwan, et le Brésil…L´Afrique aujourd´hui abattue, se relèvera…ça va devenir étroit sur le marché international. Celui qui n´est pas estimé, celui qui ne respecte pas les autres va bientôt se retrouver seul chez lui à cuver sa solitude et restera assis sur ses invendus. Ca peut faire bien mal…les invendus. Pourquoi crois-tu que la France devient si compréhensive pour l´Afrique ? Il se sont rendus compte qu´à la longue ce sont les africains qui achètent chez elle, parlent sa langue ; ce ne sont ni les américains, ni les allemands, ni les anglais et encore moins les autres européens : ils produisent eux-mêmes, et ne parlent que leur langue…faut-il alors continuer à appauvrir l´Afrique, son client favori ?
- Il faut être bien bête…ces temps sont révolus. Si les européens avaient traités l´Afrique avec considération pour son avenir et ses sociétés ; nous n´en serions pas là aujourd´hui : l´Afrique serait à même de consommer et d´acheter, au lieu de tendre perpétuellement la main. Et tu vois, ni l´esclavage, ni la colonisation n´a débouché sur l´industrialisation et le progrès ; c´est bien la preuve que ce sont des hérésies. A force d´être gourmand, cupide et insatiables, les européens ont étouffés l´Afrique, et maintenant que la concurrence se fait ardue, ils commencent lentement à regretter leur boulimie. Racisme et discrimination, ça peut aveugler bêtement.
- Ou la folie des grandeurs, ajouta Lou.
- Mais oui ; mais voyons voir si cette folie des grandeurs leur débarrassera de leurs invendus…attention, les enfants : la Chine arrive et avec elle un tout autre vent de l´histoire.
- Holger, un ami médecin allemand dit que l´occident va bientôt venir pleurer devant les portes de l´Afrique…il pense qu´ils veulent se faire un bouclier agricole…
Mbo se mit à rire :
- Dis-lui qu´il a bien vu ce qui se passe. Mais cette fois-ci ils se mordront les doigts ; ils ne pourront plus assassiner, voler piller et avilir la bible à la main tout en parlant de civilisation. Cette hérésie là, c´est du café froid. Sans abandonner leurs complexes et leur christianisme primitif, ils vont aller à la pêche…et attendre longtemps que le poisson ne morde à l´hameçon. Ne serait-il pas mieux de créer un partenariat équitable et honnête ? Une véritable mise à jour d´idées, d´intentions organisées et gérées par le respect mutuel ?
C´était un beau dimanche ; Lou proposa à son ami de faire une longue promenade à vélo. Celui-ci accepta volontiers. Ils dînèrent dans la nature, en pique nique et s´abreuvèrent du riche paysage bordelais. Au retour, le soir, chacun se doucha et se jeta avec joie dans la lecture d´un livre.
Curieux ménage, pensa Lou ; chacun semblait apprécier la compagnie de l´autre et même la rechercher, mais le désir de solitude personnelle, d´être seul avec soi-même
était tout autant important. Lou avait alors l´impression qu´il ne connaissait pas l´homme qui se trouvait devant lui, tant celui-ci s´était renfermé sur lui-même pour mûrir ou cultiver quelques pensées. En famille, c´était rarement le cas ; Malaïka venait toujours lui demander ce qu´il pensait, à quoi il pensait. Et parfois elle ne lâchait prise que lorsqu´il lui avait vraiment dit de quoi il s´agissait. Parfois il lui soufflait dans l´oreille une réponse osée, ce qui l´enchantait ou la taquinait, selon le cas ; et cependant Lou aimait ce désir de rapprochement continu qui animait sa femme comme quelqu´un qui ne veut pas laisser rompre un contact, un lien précieux. Il avait appris lui aussi à jouer ce jeu, à la surprendre et à lui demander ce qu´elle pensait ; étonnamment, elle réagissait tout à fait comme lui : elle en profitait pour lui faire partager un souci, se pressait, avec forte argumentation féminine à lui avouer ses sentiments ou flirter à l´inattendue, ou elle se rapprochait tout simplement de lui pour savoir ce qui le tourmentait, lui. La famille ou la conjugalité, c´est bien autre chose que l´amitié, tout autre chose. Avec sa femme, Lou échangeait non seulement ses tourments, ses appréhensions, ses attentes et cherchait à mieux la connaître, à trouver le meilleur langage qui menait à son cœur et peut-être à son âme. Un va et vient attentionné. La recherche d´une communion homogène, complice. C´étai autre chose qu´une amitié intellectuelle et ses échanges d´idées et de rationnelles structures.
Lorsque Mbo eut découvert les avantages de la précieuse installation de télécommunication de la villa, il en usa avec joie et appela ses amis du monde entier ; Lou s´étonna sur tous ceux avec lesquels il entretenait une correspondance suivie.
- Tu ne crains pas une note de …demanda-t-il ?
- Pas le moins du monde ; j´ai un contrat avec les PTT, et de toutes les façons, ce n´est pas moi qui paie, c´est la société Charles Legrand qui honore les factures.
- Ca, c´est une vie qui me plairait aussi, dit Mbo en riant…oui, c´est un coup qui me ferait grand bien.
Et il se remit à profiter des avantages de la vidéophonie.
Le soir, après un bon verre de vin et quelques bonnes histoires toutes marantes les unes que les autres, Mbo lui raconta la dernière :
- …Claude alla tout joyeux chez lui et avoua à sa femme qui s´étonnait de son euphorie : - Marie, Marie ; Dieu m´a choisi…Dieu a entendu notre prière, il nous exhausse nos rêves ! De quoi parles-tu, expliques-toi, demanda sa femme. Dieu m´a béni, il m´a envoyé un blanc qui veut nous offrir une voiture neuve. Quoi, une voiture neuve, rêverais-tu ? Mais pas du tout ! Je n´ai qu´à remplir et faire signer certains documents à mon Directeur et au ministre…et tous nous recevrons des Mercedes neuves ; flambant neuves, dernier modèle !
Oh, mon Dieu, et où sont ces papiers ? Au bureau, dans mon tiroir. J´espère que tu l´as verrouillé ? Ne te fais pas de soucis, deux fois plutôt qu´une. Cette voiture, je la veux ! Sa femme l´embrassa : Mon chéri, nous pourrons enfin impressionner nos voisins, surtout celui de la maison du coin qui se pavane toujours avec sa vieille Toyota fumante, mon Dieu ; tu ne vas pas louper cette chance, n´est-ce pas ?
Quelques semaines plus tard, le mari fait son entrée chez lui en souriant : - Marie, Marie ; ma chérie, viens voir ce qui brille devant notre porte ! Sa femme sortit : pas possible, oh, mon Dieu…Dieu existe vraiment ! Oh, mon chéri, puis-je m´habiller rapidement afin que nous visitions ma mère, ma sœur, et ma tante…Mais oui, répondit le mari, dépêches-toi ; elle est climatisée…sans bruit, musique, téléphone…Oh, mon Dieu…Allah mbudillah ! Dieu est grand. Fiers et démonstratifs, Claude et Marie ainsi que leurs deux enfants montèrent dans leur voiture neuve et firent le tour de parents émerveillés, pleins de compliments et de respect.
Claude avait oublié de dire à sa femme en quoi consistaient en fait ces signatures qui rapportaient autant joie mobile. Il s´agissait d´un achat d´une centaine de voitures Mercedes pour les généraux de l´armée, les hauts fonctionnaires de ministères…les dignitaires du régime Mobutu et ceux du parti …ainsi que leurs multiples concubines. En place de financement de chemins de fer…Dieu existe, je veux bien le croire, j´en suis persuadé ; je n´en ai jamais douté, pas du tout ! Continuera Claude à clamer à l´église le dimanche, quand ses amis se penchaient sur sa nouvelle et étincelante limousine.
La belle escroquerie, ajouta Mbo à la fin. Et tout à coup il se mit à rire de toutes ses belles dents :
- Dieu est grand, Dieu est grand ; l´homme blanc a frappé à ma porte et m´a apporté la bonne nouvelle. Dieu est grand, Dieu est grand !
Devant la danse grotesque qu´esquissa Mbo, Lou fondit lui aussi dans un fou rire nerveux.
A la fin ils se regardèrent tous les deux avec pitié : le pauvre idiot de Claude…s´il savait seulement ce qu´il venait de faire. Et tandis que Claude et ses chefs se réjouissaient de la technologie allemande, les paysans qui attendaient vainement que leurs produits soient acheminés vers les marchés, eux, ne verront pas arriver le chemin de fer. Le Dieu blanc l´a vraisemblablement voulu ainsi.
Lorsque le calme fut revenu, Lou demanda à son ami :
- Mbo, que penses-tu de la Théologie de la Libération ?
Tout à coup Lou, Lou cru voir dans les yeux de son interlocuteur une flamme mauvaise, une sorte de signal d´alarme qui annonçait chez lui l´exaspération ou la colère. Il se domina cependant et s´efforça, d´une voix posée, à répondre :
- Cette habitude de courir le subsidiaire plutôt que de défendre le principal…Mon Dieu, Lou ; tu ne vas pas me faire cela…Passe encore que les gens portent des noms coloniaux, qu´ils parlent la langue du maître au lieu de soigner la leur : celle qui porte leur véritable texture sensible, leur racines, leur rationalité…qu´ils entretiennent la culture du maître, et apprennent son histoire mieux qu´ils ne connaissent la leur, celle de leurs ancêtres…de tous cela je suis encore tolérant. Je passe l´éponge, à condition que des résultats concrets, réalisant y répondent. Mais lorsque le mutant place au dessus de lui, dans sa spiritualité absolue, un Dieu qui n´avait ni la couleur de sa peau, ni ses désirs, ni ses attentes…Un Dieu qui lui fut inculqué sous toute les formes les plus honteuses de la négation…et qui, par surcroît n´a pour but que de le soumettre à un étranger, de le mener à sa négation…ma patience est à bout. C´est le suicide complet ! Pourquoi ces blancs n´acceptent-ils pas que Dieu pouvait être noir ? Après tout ce n´est pas le leur, et il ne sont tout de même pas obligé de lui adresser leurs prières, n ´est-ce pas ?
Lou répondit
- Mais parce que notre spiritualité éminente, celle qui est au dessus de nous, n´est que la projection de notre imaginaire dans sa perfection la plus conforme à notre apparence réelle. Pour l´homme blanc, Dieu est blanc ; pour l´homme noir, Dieu est…
- Noir naturellement, coupa Mbo ouvertement satisfait ; on ne voit pas une poule accoucher d´un bœuf, ou encore rêver d´être un éléphant. Là se trouve le véritable crime de l´esclavage et de la colonisation, ou de toute tentative de domination mentale ou spirituelle : faire croire à quelqu´un autre qu´il doit haïr la couleur de sa peau, qu´il est maudit ou qu´il ne vaut rien du tout ; à moins d´adopter la religion de son maître : arabe ou européen, en l´occurrence l´Islam ou la chrétienté qui, elles lui suggèrent que Dieu ressemble à son maître, pas à lui. Et que désormais, ce sera son Dieu. Cette juxtaposition spirituelle n´a qu´un but : détruire toute personnalité, toute identité spirituelle originelle indépendante, vider l´individu ainsi confondu de toute volonté propre, de toute source incontrôlée d´individualité propre et le remplir avec une identité d´emprunt qui le lie à une liturgie, à une spiritualité aliénante qui tout en l´empêchant de rester ou de devenir lui-même, fait obstruction à sa liberté, c´est à dire à sa réalisation en tant qu´individu libre, autodéterminé par sa propre sensibilité, ses propres rêves, leur attentes et leur finalité.
- Une chose, un être-produit du maître ; un article étiqueté, pourvu d´une fausse identité, d´une fausse spiritualité, sans autre finalité que celle de frapper à la porte fermée de son soi empêché, et ainsi à répondre inévitablement à sa fonction : servir et encenser les valeurs et la volonté du maître, ajouta Lou avec effroi.
Mbo se tut. Il quitta la compagnie de Lou et marcha vers l´étang. Lorsque Lou le rejoignit, il jouait à lancer des pierres sur la surface de l´eau. Après un long silence, il reprit :
- Patrice Lumumba et Henrik Clarke se sont exposés là-dessus : L´un, citant Sartre disait : « On nous avait appris à chanter les louanges de Dieu pour nous faire oublier que nous étions des hommes »…
- Clarke, lui disait : « Si on est un fils de Dieu et que Dieu est en vous, alors dans votre imagination, Dieu est supposé être comme vous. Lorsque vous acceptez une image de Dieu donnée par une autre personne, vous devenez le prisonnier spirituel de cette personne », ajouta Lou non sans recul.
- Mais vois-tu, là est le drame de la théologie de la libération : au lieu de libérer le prisonnier de ses chaînes par l´entrée principale de sa prison, elle prend la petite fenêtre barricadée d´où elle ne voit que la main et le visage du détenu. Et si l´église catholique y consent bon gré mal gré, ce n´est pas le relent de contestation prolétarienne de cette nouvelle tentative marxiste qui la confondra, parce qu´elle sait pertinemment bien que les barreaux de la fenêtre sont de bon fer résistant. Le père Engelbert Mveng, jésuite camerounais, fera la remarque la plus importante de ce mouvement en disant : « L´Evangile doit contribuer à notre libération, sinon il ne nous intéresse pas. A quand les encycliques, à quand les excommunications condamnant – avec la même force qu´hier le marxisme -, l´asservissement de la dette, l´esclavage culturel, la pauvreté anthropologique de l´Afrique ? ». Ou encore : « De quel Evangile parle-t-on ? Celui des Blancs qui tuent et oppriment ? Ou celui des noirs qui sont exploités ? »
Un court silence s´ensuivit, puis, Mbo reprit :
- Il fut assassiné le 22 avril 1995 dans sa demeure à Yaoundé. Curieux assassinat qui montrait, comme pour les assassinats d´intérêts capitalistes de tous les hommes politiques noirs que non seulement Mveng avait touché la vérité, mais que suivant la bonne vieille loi du capitaliste esclavagiste ou du colonialiste, il fut éliminé. La loi sourde des intérêts avait parlé.
- Ce qui prouve pour le moins que l´église et le capitalisme ont des liens étroits, ajouta Lou.
- Exactement, s´empressa de reconnaître Mbo. C´est pourquoi, quand on parle de libération, il faut à la fois libérer le souffrant de l´esprit, ainsi que des structures et de l´emprise culturelle et économique qui étouffent celui qui aspire à la reconquête de sa véritable authenticité en lui ouvrant un ciel de créativité originelle. Et seulement alors, on peut parler de libération. Tous ceux qui essaient de nier la pluralité de Dieu, sont des gens dangereux, parce qu´ils consacrent, volontairement ou pas une polarisation insoutenable, ou un monopolisme spirituel désuet, dégradant pour la liberté de l´esprit, pour la véritable définition de la démocratie et celle de la civilisation. Et ce faisant, ils restreignent la tolérance, cette grande vertu humaine à n´être qu´une vulgaire mise en scène qu´on peut interpréter, manipuler, corrompre. Vouloir effacer l´inégalité par un bâton magique, à gros mots de révolution, de réformes toutes aussi embuées de subjectivisme ou d´éternelles critiques entachées de frustration, de jalousie ou même de fainéantise, c´est le plus grand mensonge qui puisse exister. L´inégalité matérielle existera toujours parce qu´elle vient de la différence de créativité intellectuelle, talentuelle, visionnaire. L´homme qui travaille ou qui épargne pendant que son ami s´amuse et dépense, sera toujours plus riche que ce dernier. Mais la discrimination raciale, l´esclavage, ce sont des crimes catégoriques intolérables et criminels. Autant que celui qui travaille a le droit d´exiger que celui qui l´emploie ne dispose pas de sa plus value pour l´assassiner plus tard ou pour emmurer les enfants de son ouvrier à l´inégalité sociohistorique. Mais croire à un égalitarisme de biens, de moyens, de dispositions intellectuelles ou physiques, c´est faire preuve de faiblesse dangereuse d´esprit, et, pour ma part, d´imbécillité. Des criminels, il y en aura toujours parmi nous, ce n´est pas une raison pour instaurer un système social qui légitime le crime qu´il soit racial ou structurel. Les dommages causés par ces crimes sur la société sont immenses et irréparables ; leurs effets nocifs se répercutent désagréablement dans l´espace et le temps. Les effets de l´esclavage, ceux de la Jim Crow (1880-1960) n´ont-ils pas perduré dans la société américaine ?
Quant à ceux de l´apartheid copié sur cette pratique américaine et sur le code noir français de 1685, n´en souffrons-nous pas encore aujourd´hui ?
Lou s´assit, les mains croisés sur ses genoux relevé face à l´étang. C´est à peine s´il ne se retenait pas à rire : ce dictateur Mobutu, lui, avait vu ce danger que personne n´appréhendait visiblement et ordonné la naturalisation de tous les noms chrétiens en noms africains. Quelle ironie, quelle ironie du sort. Peut-être cela expliquait-il qu´il devint plus tard, d´enfant chéri des américain à l´animal à abattre. Il se tourna vers Mbo, celui-ci avait repris ses pas en long et en large. Puis il vint prendre place à coté de son ami. Avec un soupir qui n´annonçait rein de bon il demanda :
- Sommes-nous d´accord que le monde capitaliste soit disant « libre » stagne en ce moment ? Cet endettement à la chaîne, ces chômeurs qu ´on dissimule avec des statistiques créatifs, ces escroquerie sans nom d´Enron, de Parmalat, de VW, l´appauvrissement du tiers-monde et surtout de l´Afrique à laquelle on n´arrive pas à offrir plus que des écritures comptables…Tout cela pendant que des centaines de milliards étaient perdus en bourse…
- Oui, je suis d´accord avec toi…le ver ronge l´arbre. Mais note que cela n´a pas empêché la DDR de s´envoler en fumée ou à l´URSS de se disloquer comme un château de cartes.
- Eux, ils n´avaient pas d´esclaves économiques auxquels ils déverseraient leurs inflations et leurs excédents industriels…Mais, ajouta Mbo avec ironie : New Economy, ça te dit quelque chose ?
Lou grinça sur la cette méchanceté que Mbo s´empressa de retirer d´un geste entendu de la main :
- Pendant que le monde capitaliste stagne sous la crise de croissance et des concentrations polarisées de moyens de production…pendant qu´il s´endette pour tromper les apparences – note que cet endettement a aussi un effet désastreux voulu : l´exercice de la planche à billet dont le tiers-monde et l´Afrique en particulier paient la facture parce qu´on peut étouffer le prix des matières premières avec de gros slogans de conjoncture, spéculer sur les valeurs, la monnaie ; et si rien ne marche, eh bien on a encore le canon et l´invasion militaire sous des prétextes les plus aventureux…Une chose est cependant indéniable : le résultat. Quand on a mangé à Paris, à Berlin, à Washington…à satiété ; on n´a pas encore mangé au Soudan, en Ethiopie, au Tchad, au Congo…Et les fleurs qui poussent à Paris, à Berlin, à Washington, au Japon, en Suisse…ne sont pas celle qui fleurissent à Kinshasa, à Brazzaville, à Accra…croire que ces pays industrialisés nous réalisent, c´est de la foutaise…une aliénation mentale. L´impérialisme occidental ne veut pas s´avouer qu´il est incapable de sortir de sa cupidité de son régionalisme, de ses structures médiévales…de son racisme et de sa discrimination. Il ne veut pas reconnaître qu´il a les poches plus grandes que son cœur ; la cupidité plus avide que ne l´est son humanisme.
Il s´éclaira la voix, et continua sur le même ton analytique monotone :
- …A l´époque où la croissance fêtait son âge d´or, plutôt que d´investir chez les africains, on les endetta ; on les cribla de dettes. Maintenant que la croissance fait défaut d´euphorie dans les pays industrialisés, qu´elle est plutôt soutenue et subventionnée que spontanée ; au lieu d´investir dans les futurs marchés pour accroître leur potentiel, et particulièrement en Afrique qui avait des carences énormes…on choisissait d´investir et de privilégier l´Asie du Sud-est…
Lou l´interrompit :
- Serions-nous par hasard aigris, lésés dans notre amour propre par l´esclavage et la colonisation qui nous castra, ou sont-ce ces murs de stagnation, faites de misère et de pauvreté chronique qui nous rendent amers ?
Mbo se débattit, comme surpris dans un filet, puis la mine ouverte, il avoua :
- Bien sûr ; eux, ils n´ont pas souffert de l´esclavage, du pillage ensanglanté de la colonisation…de tous ces vils assassinat d´élites, de l´oppression infamante d´un capitalisme primaire, secondaire, tertiaire aveugles, sourds et, pour le moins dégradant…Quand penserait-on à nous autrement que par l´aumône et l´endettement sournois ? Si Bush, en début de ce siècle dit que celui-ci sera consacré à l´Asie, mon Dieu, quand se rendra-t-on compte que l´Afrique qui a donné plus que sa dernière chemise pour le monde capitaliste, elle aussi attend aussi qu´on lui reconnaisse le droit d´épanouir son économie, de donner à ses enfants une vie sans misère et sans pauvreté ?
Lou ne répondit pas, et se contenta de lancer, à son tour des pierres dans l´étang. Après un court intermède, Mbo continua :
- …ce choix illustrait une option économique stratégique plutôt que l´équité : le court terme plutôt que le long. Et pour endormir les esprits, on offrait à l´Afrique le pain sec : réduction de dettes qui n´avaient, en réalité, que profité à l´occident. Un simple jeu d´écriture comptable. Et pour enfumer le tout, on faisait des concerts, on faisait des spots publicitaires…plus de vent que de bonne foi pour cacher le principal : on trompait de nouveau les africains…comme toujours. Pour voir à quel point cette pratique d´endettement était volontairement sournoise, il faut se rappeler de la règle d´or du capitalisme : on ne prête pas aux pauvres, surtout si on sait qu´avec leurs maigres revenu, ils ne sauront pas honorer leurs échéances. Si on brise cette règle fondamentale, il y a connivence et intention occulte. Un piège, en somme.
Lou revint vers son ami et instinctivement, resta debout devant lui, en part à un désarroi intérieur qui n´arrivait pas à passer le bord de ses lèvres, tant il lui était resté sur la gorge.
- Dieu…Dieu du ciel…que faire ?
Mbo lui jeta un regard entendu, comme si lui-même, au prise avec la même question, n´arrivait pas, sous sa complexité, son émotionalité et sa crudité, à se libérer d´un sentiment trouble qui allait du désespoir à la colère et l´impuissance. Il se domina pourtant en continuant :
- Notre faiblesse du passé nous coûte bien cher…il ne nous reste plus qu´à compter sur nous-mêmes…réparer les erreurs du passé, retrouver notre souveraineté trop facilement perdue, asseoir et conforter l´esprit de notre avenir et apprendre à le défendre avec la dernière énergie…là est la marche de notre histoire moderne.
Ils marchèrent vers la maison, en prenant le petit sentier qui longeait le petit bois bordant la propriété par l´arrière. Personne ne dit mot ; chacun était dévoré par quelques pensées poignantes, de celles dont les ailes blessées survolaient le passé pour permettre à l´oiseau de retrouver son nid après une malheureuse migration qui l´avait mis en danger ; le souffle court, ce phoenix des airs usait de toute l´expérience du passé pour épargner ses forces et arriver à bon port…se reposer…retrouver ses forces, soigner ses blessures dans le havre connu. Là ou ses ancêtres avaient marqué de leurs pas insolites et de leurs souffles empressés les sentiers des grands guerriers du continent éternel. Leurs âmes avaient étreint l´espace, marqué le temps impénitent et éphémère…il doit bien y avoir quelque part, caché dans le tissu multicolore de leur culture, cette foi, ce cri qui réveille leur conseil invisible ?
L´histoire de l´homme noir, c´est l´histoire d´un aigle de feu et de flamme brassant l´espace libre de son continent de ses ailes agiles et fières, mais à force de fêter sa superbe, il en oublie le chasseur à l´affût au sol. Il arrive trop tard pour prendre le premier train du progrès, et pour ne pas moisir à l´attente du prochain, il décide de marcher vers son but et ce faisant, il devient la proie de bien de dangers qui peuplent sa route. Sans provision, sans eau ; le soleil brûlant sous les pas, arrivera-t-il à bon port uniquement soutenu par sa volonté ? Pour escalader toutes les montagnes de sa route, toutes les cimes défiantes qui le guettaient, sous sa faim et sa soif ; sa foi réussirait-elle à lui préserver constance et ténacité ?
Arrivera-t-il à rejoindre sa tribu éparpillée dans sa fuite contre les marchands d´esclaves ou les mangeurs d´âmes qui la menaçaient dans les buissons, à chaque détour de la forêt ; arrivera-t-il à conduire les siens à retrouver le royaume de l´esprit réconcilié, où son âme retrouverait enfin la vérité promise par la prédiction de la vieille Songolo Batanda ? Le temps, le temps jouait-il pour lui ou jouait-il contre lui ? Ces cris de détresse, de douleurs et d´effrois qu´il entendait souvent emplir les vents indolents de la vaste plaine et qui le martyrisaient au point que parfois il ne savait ni dormir, ni s´orienter…arriverait-il à les échanger contre le tamtam dégourdi de la retrouvaille ?
Parfois, à le regarder traverser la plaine caressée par les vents déchaînés des saisons inattendues, ce voyageur défiant en lambeau donnait l´air d´un échalas égaré, d´un artiste doué à la recherche têtue d´un rêve perdu. Pourtant, le soir, quand tous les bruits envahissants du jour s´estompaient, que le soleil chavirant de son œil attendri, à l´horizon infini s´évanouissait ; le ciel s´ouvrait, étoilé et confiant à sa vue d´enfant émerveillé, on entendait alors son vaillant cœur battre comme un tambour déchaîné, et son sang pur et chaud charrier dans ses veines des vœux solitaires et brûlants. Et lorsque enfin un sommeil trouble l´emportait au royaume profond de ses ancêtres, ses mains vides et crispées serraient encore dans leurs poignes sa dernière prière : celle de son voeu inaltérable à la liberté.
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Extrait des Cercles Vicieux Auteur Musengeshi Katata Tous droits réservés.
23 février 2006
Les Cercles Vicieux: amitié, amour et héritage culturel
Les Cercles Vicieux I
Les sentiments au moule de l´héritage culturel
Dans la chambre d´hôtel, fraîchement douché et rasé, assis sur le lit aux côtés de la jeune femme, Lou, pensif demanda enfin :
- Qu´est-ce qui bien pu te pousser à faire partie de cette expédition médicale ? L´argent, le risque, l´aventure, un sens humaniste débordant…
La jeune femme, uniquement habillée d´une robe de chambre, se retourna vers le jeune homme ; elle avait perçu l´ironie tendancieuse qui se cachait dans les derniers mots de la question, et ne se retenait que difficilement à y répondre, mais au fond se disait-elle, peut-être n´était-ce qu´une façon piquante, propre à Lou, de faire une intrusion gênante sur ses intentions. Sans perdre son calme, Susanne ouvrit le mini bar et demanda :
- Puis-je te servir quelque chose à boire ?
- Un gin tonic, s´il te plait.
- Voilà, à ta santé.
- Merci, à la tienne. Bon, je t´écoute.
La jeune femme s´assit à son aise aux côtés de son ami et dit :
- Je vais d´abord répondre à ta question : depuis deux ans, je suis membre des médecins sans frontières et j´espère vivement être prise en service actif ; la sélection est très rigoureuse, surtout pour les femmes.
Le visage de Lou devint plus avenant, sa voix s´adoucit :
- J´espère pour toi que tu seras retenue, mais pourquoi le Congo ?
La jeune femme se mit à rire :
- Je savais que j´allais te rencontrer…ta réputation a dépassé les frontières.
Un moment indécis, le jeune homme prit la chose avec humour et rit à loisir :
- C´est bien ça, je suis célèbre et réputé…Quel monde, si jeune et déjà couvert de gloire !
Lorsque cette courte détente se fut envolée, Susanne redevint sérieuse :
- J´avais rencontré le professeur Blanc à Marseille, à l´institut de médecine tropicale, il y a un an ; lorsqu´il a reçu cette mission, il a pensé à moi. C´est tout.
Un long silence s´ensuivit, puis Lou demanda tout à coup :
- Peux-tu me parler de ta vie, de tes parents, et peut-être aussi de tes amis, si tu veux.
- Oh là là, par où commencer…
Presque une demi-heure durant, la jeune allemande parla de son enfance, de ses parents, de ses amis ; lorsqu´elle s´arrêta, Lou crut enfin mieux connaître la femme qui se trouvait devant lui. C´était en fait une jeune femme comme tant d´autres, elle était âgée de 24 ans, deux ans plus âgée que lui ; son père était fonctionnaire, sa mère institutrice. Elle avait un frère aîné, qui enseignait la philosophie, et qui était marié et père de deux enfants. La jeune femme, qui n´habitait plus à la maison dans le Saarland, avait loué un trois pièce à Goslar, à la fameuse université spécialisée dans la médecine. Quant à ses amis, c´était plutôt des camarades d´études, de sport ou de loisir.
- Et Holger ? Demanda Lou
- Oh, Holger est un vieux copain ; nous nous connaissons en fait depuis le début de nos études. De temps à autre, nous faisons l´amour, mais sans aucun engagement ni de sa part, ni de la mienne.
- Vive la liberté. Es-tu sûre que tu n´as pas offensé son amour propre en te laissant séduire par moi ?
- Allons donc, je ne suis pas sa propriété ; et de toute façon, ce genre de sentiment n´a aucune séance entre nous. Il m´en aurait parlé, c´est un vrai ami ; il a toujours su respecter ma liberté.
- Hem, dit Lou ; il m´a tout l´air d´avoir beaucoup de qualités, ce Holger ; tu es sûre que tu ne te trompes pas sur la nature de ses sentiments à ton égard ? Après tout, pour tomber amoureux de toi, il n´a pas besoin de ta permission.
- Oui, bien sûr…mais je ne le pense pas ; et en ce qui me concerne, il n´a pas assez de contour pour me fixer à ses côtés ou éveiller en moi autre chose que l´amitié ou la camaraderie.
- Tiens donc, et moi ?
La jeune femme se tut longuement, puis approuva de la tête :
- Le danger est imminent, reconnut-elle froidement.
- Ah, le danger, hein ; et quel est-il ?
- Imminent et irrésistible, dit-elle en se jetant soudain sur lui et en l´embrassant.
Allongés, dans les bras l´un de l´autre, Susanne demanda :
- Mito, ton ancienne amie, c´est bien son nom, n´est-ce pas ?
- Oui, qu´y a-t-il avec elle ?
- L´as-tu aimé…je veux dire vraiment aimé ?
- Eperdument.
- L´aimes-tu encore ?
- Oui. Mais autrement qu´hier…plus profondément, comme une sœur qui a besoin d´amour et de protection.
- J´ai parlé avec elle, elle m´a raconté son histoire…
- Et pourquoi, l´y as-tu contrainte ?
Le jeune homme s´était soudain contracté, comme si Susanne avait ouvert une porte interdite dans sa vie privée.
- Non, c´est elle qui est venue vers moi, elle doit t´avoir aimé comme la prunelle de ses yeux. Pénible histoire.
Lou ferma les yeux, ses lèvres se mirent indiciblement à trembler ; il se détourna de la jeune femme.
A ce moment on frappa à la porte. Susanne, surprise, regarda Lou et demanda :
- Qui est là ?
- Holger.
- Ah, dit Susanne, en allant ouvrir. Son agacement était plus que visible.
L´allemand, visiblement éméché, le visage rouge et la démarche incertaine, fit irruption dans la pièce en titubant :
- Oh, Tu n´est pas seule…salut, collègue ; dit-il à l´endroit de Lou qui avait rapidement remis de l´ordre sur sa robe de chambre.
- Salut, Holger ; mais assieds-toi donc.
- Merci, Lou, tu es un vrai ami. Je voulais parler avec Susanne, est-ce que ça te dérange ?
- Non, pas du tout ; je m´habille et j´attends au bar en bas, dit Lou à l´intention de Susanne.
Il s´habilla et quitta rapidement la chambre malgré les gestes négatifs de Susanne.
Lorsque quelques vingt minutes plus tard, Susanne, les traits tirés, le rejoignit, il se contenta de sourire :
- Eh bien, chère Susanne ; qui avait raison de dire que Holger était amoureux de toi ?
La jeune femme se mit tout à coup à pleurer, visiblement encore sous le poids émotionnel de la conversation qu´elle venait d´avoir avec son compatriote. Lou la prit dans ses bras et la laissa se calmer sur sa poitrine. Au bout d´un moment, quelque peu remise, Susanne, en reniflant, reconnut d´une voix éteinte :
- Tu avais raison. Il m´a fait une déclaration insupportable.
- Insupportable ? Demanda Lou, surpris.
- Oui, affirma la jeune femme ; insupportable parce que déprimante.
Et en disant cela, elle s´était mordue la lèvre, tandis que ses long cheveux blond retenus en chignon à l´arrière, se dénouaient subitement en reprenant sur son visage leur allure habituelle.
Elle but d´un trait son bloody mary et fixa le jeune homme qui l´observait sans un mot, et laissa choir :
- Quelle saloperie…!
A ces mots, tous deux se mirent à rire instinctivement, comme si le dégoût qui se cachait sous ses mots avait éclaboussé le grotesque passant d´une scène journalière comique.
- Ce monde est bien perfide, n´est-ce pas ? Conclut Lou, avec un rien d´ironie.
Et le fou rire repartit entre les deux jeunes gens, sous les regards suspicieux du barman.
- Viens, dit Lou, allons noyer nos chagrins au salon ; c´est plus confortable que ces hauts sièges, j´ai l´impression d´être suspendu sur une corde d´équilibriste.
Ils prirent leurs verres et se dirigèrent vers le proche salon. Aussitôt assis, Susanne fit signe au barman de renouveler les consommations.
- Eh, bien ; raconte, dit Lou pernicieux.
- Ah, comme tout cela me désole : il a supplié pour se faire aimer…
La jeune femme ne termina pas sa phrase, elle sombrit de nouveau en sanglots. Lou se rapprocha d´elle sur le divan et la prit dans ses bras.
- Et le comble, sais-tu ; dit Susanne, la voix entrecoupée de reniflements répétés, c´est que je ne peux, malgré la pitié que je ressens, lui accorder sa demande. L´amour, ce n´est ni un cadeau que l´on offre occasionnellement à Pâques, à Noël, ou à Nouvel an. Ce n´est non plus un rebus qu´on offre à un mendiant ; c´est un don essentiel, profond et incommensurable dans son contenu et sa portée. Malgré ses supplications, j´ai dû lui dire que je ne l´aimais pas.
Comme un enfant abandonné, triste, la jeune femme se recroquevilla sur le divan, dans les bras de Lou et ne dit plus mot.
Au bout d´un moment, Lou lui proposa d´aller écouter la musique ou danser, ou faire n´importe quoi au lieu de s´enliser lentement dans les meubles publics de l´hôtel.
- Mais où, demanda Susanne.
- Demandons au barman, dit Lou ; il doit bien le savoir.
Le barman leur recommanda de se rendre à la cave de l´hôtel qui offrait pour ses hôtes une boite
de nuit où la musique n´était pas mauvaise. Ils s´y rendirent et à leur grande satisfaction, l´atmosphère et la musique y étaient de bonne qualité.
Vers deux heures du matin, fatigués, mais pleinement amusés, ils remontèrent dans la chambre.
- On s´est bien amusé, dit Susanne en se déshabillant, mais ce parfum de cigarette, insupportable. Cette cave devrait s´installer un meilleur système d´aération.
- C´est vrai, dit Lou en reniflant ses vêtements, c´est dommage parce qu´on peut bien s´y amuser. Je vais me doucher rapidement, qu´en penses-tu ?
- Excellente idée, moi aussi.
Lorsque frais et nus, les deux jeunes gens se retrouvèrent dans le lit, Susanne, étroitement enlacée au corps musclé du jeune homme, demanda :
- Qu´est-ce que la sexualité pour toi, Lou ?
- Tout est libido, a dit Freud…même le pouvoir politique n´échappe pas à la règle de choisir entre la phallocratie aveugle de la dictature, et le consensus exprimé de la démocratie.
- Ah, donc d´après toi, la démocratie est féminine ? demanda Susanne pensive.
- Une belle femme, oui ; mais souvent on abuse de ses charmes, lorsque ce consensus est en réalité un faux compromis sans équilibre…la femme parfaite, c´est celle qui engendre des enfants équilibrés, capables d´harmonie et de liberté ; autant dire des enfants qui répugnent et combattent l´exclusion, le privilège et l´autocratie, répondit Lou.
- D´accord, d´accord ; mais ce n´est pas ce que je voulais entendre ; je parlais plutôt de la sexualité entre homme et femme, précisa Susanne.
- C´est un moyen d´expression, un lieu de dialogue. Je crois que nous nous comportons dans toutes les situations de la vie comme notre libido est orientée. Nous faisons l´amour aussi franchement que nous vivons ; nus, voués à la rencontre avec cette cime soulageante qu´est l´orgasme, les moyens que nous employons pour y parvenir dévoilent nos qualités et nos défauts les plus cachés.
- Et quels sont ces défauts, dit Susanne en le chatouillant
- Arrête, je n´en peux plus, dit-il en riant ; ces défauts sont par exemple le manque de patience, le manque de sensibilité, d´endurance, l´absence d´imagination, l´absence de créativité…dois-je continuer ? Demanda Lou, amusé.
- Je t´en prie, répondit Susanne.
- Dis donc, qui est le médecin de nous deux ?
- Dans la position dans laquelle nous nous trouvons, toi ! Dois-je te montrer les instruments de ton ministère ?
Joignant la parole au geste, la jeune femme le chatouilla sous la couverture ; Lou sursauta :
- j´ai compris ; arrête, c´est bon, je continue.
- Presses-toi, ma patience a des limites, dit Susanne, sans pour autant relâcher sa prise.
- Je voulais dire que la jouissance de l´orgasme dévoile souvent le caractère de son maître qu´il fut nerveux, violent, passionnel, gourmet ou gourmand…
- Ah, dit la jeune femme en affermissant sa prise, et en ce qui concerne le partenaire…
- Oh…le, le partenaire…on sait reconnaître celui qui cherche la symbiose, ou l´égoïste,
l´artiste doué du grossier amateur, le marchand de chefs d´œuvres du colporteur de faux, le génie de la nullité…
- Maintenant, dit Susanne, comprends-tu pourquoi la femme prétend mieux connaître l´homme comme tel ?
- Je m´en doute, dit Lou, encore faut-il qu´elle sache lire dans les écritures saintes.
- En doutes-tu ?
Ce disant, elle le chatouilla à nouveau.
- Oh oui ; oh oui, je n´en doute plus.
La jeune femme, un sourire vainqueur sur les lèvres, puis demanda :
- Important pour toi, la sexualité ?
- Evidemment. Essentiel. D´importance vitale, mais je ne dirai pas que c´est la chose la plus importante de l´existence. A la rigueur on peut s´en passer. Le plus important, c´est la réalisation ou du moins le chemin et les moyens qui mènent à la réalisation.
- Et celle-ci peut se faire sans sexualité épanouie ? Demanda Susanne moqueuse
- Non, il lui manquerait quelque chose d´essentiel, dit Lou.
- Tu tournes en rond, dit Susanne ; concentres-toi, sinon je devrai employer les grands moyens.
Lou éclata de rire puis dit tranquillement :
- La sexualité fait partie essentielle de la réalisation humaine.
- Peut-on s´en passer, demanda Susanne, menaçante.
- Sainement, non. Mais je t´avouerai que la recherche de l´équilibre, est beaucoup plus important que l´exercice d´une libido tout court.
Elle le regarda longtemps, puis avoua, attendrie :
- De toi, on peut faire un excellent partenaire ; que dirais-tu de vivre en Allemagne par exemple ?
Lou éclata de rire et dit :
- Ca, Susanne, c´est la plus belle blague de l´année !
- Pourquoi ?
- Parce que je me suis ni une trophée, ni un objet d´exposition ; quant à devenir un martyr du racisme allemand, non merci. Je pensais que tu me connaissais, ou au besoin que tu me comprenais ; je dois m´être trompé, quelle illusion !
- Que fais-tu ?
- Tu le vois, je m´habille ; je rentre chez moi.
Elle sauta du lit et le prit par la main.
- Attends. Je crois qu´il y a malentendu ; donne-moi la chance de m´expliquer.
- Bon, je t´écoutes, mais dépêches-toi.
Assise sur le bord du lit, enveloppée dans la couverture, les cheveux hirsutes, les yeux cernés par la fatigue et le manque de sommeil, la jeune femme commença sur un ton rauque, au teint émotionnel :
- Je n´ai fait qu´une hypothèse, après tout, ce n´est pas défendu…
- Non, dit Lou en nouant les lacets de ses chaussures ; chacun est libre de faire les hypothèses de son choix.
- S´il te plait, Lou…Je me demande ce que tu as contre l´Allemagne ; les choses ont changé, tu te fais sûrement une fausse idée de mon pays…beaucoup de noirs vivent en Allemagne : des médecins, des ingénieurs, des étudiants, des ouvriers…certains sont mêmes devenus Allemand…
- Disons qu´ils ont obtenu un passeport allemand, n´est-ce pas ce que disent les allemands eux-mêmes : « des étrangers porteurs de passeport allemand » ?
- Il y a partout des noirs, même dans l´équipe nationale de football, qui défendent les couleurs allemandes.
- Peux-tu mettre la main au feu qu´ils ont toujours été traités humainement… ?
- Non, mais je sais que les choses ont changé…
- Si les choses ont changé, tant mieux pour vous ; bienvenue dans le monde civilisé.
- L´Allemagne a toujours été un pays civilisé, dit Susanne, confuse.
- Ah, est-ce avant ou après la deuxième guerre mondiale ? Il te faudrait peut-être lire l´histoire des peuples herero et hottentot, en Namibie ; ils t´apprendraient bien de choses sur la soi disante civilisation allemande : Général von Trotha a, au nom du peuple allemand, entre 1897 et 1907, massacré 80% der la population herero et hottentot ou 90.000 personnes ; 50% des nama, soit 10.200 personnes ; veux-tu que je te cite les chiffres du Cameroun, du Togo ? Non, n´est-ce pas ? Mais je vais tout de même te dire qu´un certain Robert Koch a conseillé ses acolytes médecins qui y ont fait de nombreuses expériences humaines dans les camps de concentration du Togo. Et que plusieurs parmi eux ont fait carrière sous le nazisme, qui comme tu sais a massacré 8 millions de juifs allemands de la façon la plus ignoble : en expérimentant sur des êtres vivant sur leur capacité à supporter le froid, la douleur ; en leur arrachant les membres à vif, et aux jumeaux, notamment les yeux sans anesthésie. Dans les annales de la ville d´Hambourg, un médecin a, sous le nazisme, tué le triplet de nouveaux nés d´une juive en les lançant contre le mur. Et alors, belle Susanne, crois-tu encore que ton Allemagne a toujours été civilisée ?
La bouche ouverte, le corps tremblant sous cette avalanche de vérités, la jeune femme éleva la main droit devant elle, comme pour se protéger d´un mal invisible. Recroquevillée sur le bord du lit, elle sanglotait.
Complètement habillé et peigné, Lou sembla sur le point de quitter la chambre. La jeune femme le regarda tristement et lui dit :
- Assieds-toi un moment ici, lui indiqua-t-elle le lit.
Lou hésita un court instant, puis accéda au désir de la jeune femme. Celle-ci chercha un moment ses mots puis lâcha :
- Je ne sais pas ce que je ferai pour effacer toutes les atrocités que nos grands parents ont exercé sur d´autres peuples, même à ceux qui depuis 700 ans vivaient auprès d´eux et s´étaient emmêlés dans le sang et la culture Allemande. Je ne peux que parler et décider pour moi-même…
- Le pire, dit Lou en la regardant fixement, c´est que tu aies l´affront de dire que l´Allemagne a toujours été civilisée ; c´est une injure pour tout ceux que les allemands ont massacré afin que toi tu puisse les glorifier de civilisateur. Mais je crois que nous avons une différence fondamentale : la notion de civilisation.
- Mais je n´ai jamais fait de mal à personne ; qu´y puis-je, si nos parents étaient des criminels, et après tout, ceux qui étaient responsables de ces massacres ont été condamnés à mort…dois-je porter cette croix toute la vie, quand cessera cette culpabilisation ?
Lou, indécis, un moment, donna raison à la jeune fille ; et pourtant au fond de son être, dans sa mémoire, une plaie béante saignait : depuis qu´il avait découvert que les hereros, durant toutes les campagnes qui les avaient opposés aux allemands, avaient pris soin d´épargner les femmes, les enfants et les missionnaires allemands, et ceci explicitement reconnu par Burkhart Freiherr von Erffa et par le général von Trotha lui-même dans ses rapports, ce qui ne l´avait pas empêché de poursuivre et de massacrer femmes et enfants hereros et hottentots sans le moindre remord. Quant à ceux qui tentèrent d´échapper au massacre, ils furent poursuivis et repoussés avec femmes, enfants, et bétail dans le désert d´Omaheke où à bout de force, traqués et acculés à une mort certaine, ils furent contraint à ouvrir les corps de leurs morts pour en extirper quelque liquide susceptible d´assouvir leur soif, et priver leurs enfants du lait maternel désormais réservé aux guerriers combattants…et que malgré cette déchéance, ils épargnèrent les femmes, les enfants et les missionnaires de leurs mortels ennemis : la grandeur même dans la déchéance la plus vile…la douleur du jeune homme se mêla à la colère. Il ferma les yeux un instant pour se remettre ; ses poings, fermés dans ses poches, devinrent lourds et insupportables sous la pression que leur impliquait une sourde violence intérieure. Sur un ton raide, il dit à la jeune femme :
- En ce qui concerne l´homme noir, la dette est encore ouverte, parce qu´à un noir, dit Lou énergiquement ; on lui fait toujours porter le dégoût de sa peau, et ceci depuis bien longtemps. Malgré l´abolition de l´esclavage, malgré la fin de la colonisation, de l´apartheid…depuis cinq longs siècles ! Et aujourd´hui encore…Mon Dieu, comment faut-il parler pour que l´homme blanc comprenne tout le mal qu´il nous a fait, des conséquences qui aujourd´hui encore nous déchirent l´âme ?
Un lourd silence étreignit la pièce, comme si une ombre invisible avait soudain pris possession de la distance qui séparait les deux jeunes gens.
Caroline toussa quelque peu pour s´éclairer la voix et se donner contenance.
- …Pour la première fois de ma vie, commença Susanne, en te rencontrant, j´ai eu le sentiment de percevoir, d´approcher quelque chose qui réveillait en moi la femme cachée, la femme profonde…et même des désirs de maternité que je ne connaissais pas. Je ne peux pas me vanter d´avoir connu plusieurs hommes, ce serait mentir ; les études et la profession que j´ai choisis ne me laissent pas beaucoup de loisirs, de temps libre. Mais aucune de mes connaissances n´a su me dévoiler à ce point.
Et soudain, la jeune femme se mit à rire aux éclats puis continua :
- Moi qui croyais que j´était frigide, je me mets à rêver d´une famille, d´avoir des enfants. Aimes-tu les enfants, Lou, demanda-t-elle.
- Bien sûr, j´aime les enfants ; et j´aimerai bien en avoir, un jour. Mais pour faire des enfants il faut avoir un partenaire qu´on aime, et auquel on fait confiance.
Etrangement, le visage de la jeune femme s´éclaira, comme envahie par une lumière intérieure
réchauffante. Puis, avec une expression que Lou n´avait pas encore connu chez elle, elle lui dit en lui tenant la main :
- Ce que j´essaie de te dire, c´est que je suis tombée amoureuse de toi, curieux, n´est-ce pas ; hier encore je repoussais Holger qui rampait à mes pieds, aujourd´hui, je suis moi-même la victime. N´est-ce pas le sommet de l´ironie ?
Et cachant son visage dans ses mains, la jeune femme soudain sanglota. Lou, touché, fut parcouru de frissons ; la prit tendrement dans ses bras ; il était lui-même au bord des larmes. Mais pour d´autres raisons que sa jeune compagne.
- Allons, lui dit-il en la consolant, ce n´est pas une raison pour être triste.
Il alla sur la commode et lui tendit un mouchoir en papier.
- Merci. Sais-tu qu´en Allemagne, étrangement, dans ce pays comme tu dis raciste, un nombre incroyable de métis sont nés ? Crois-tu qu´ils se laisseront faire ? Qu´ils se laisseront traiter comme les allemands l´ont toujours fait avec ceux qui leur étaient différents ?
- Non, bien sûr ; mais connais-tu les blessures que portent leurs cœurs ? Combien de métis nés d´afro américains et d´allemandes ont été livrés à des homes d´orphelins parce que, après le départ des soldats américains, les mères, pour se remarier ou tout simplement pour ne pas avoir à souffrir du racisme acerbe de leurs entourages, les abandonnèrent tout simplement à l´assistance publique. De ces mères qu´on appelait les couchettes de l´OTAN. Ou les putains des nègres…Mais, peut-être me répondras-tu qu´aux Etats-Unis, ce pays de la liberté et de la démocratie, n´a-t-on pas lynché des noirs parce qu´il avaient levé les yeux sur des blanches…pendant que les hommes blancs, eux violaient et violentaient à loisir ?
Susanne baissa les mains en signe d´impuissance.
- Mais ils se seront battus, et je suis sûre qu´ils seront vainqueurs, reprit la jeune femme avec une étonnante assurance.
- Tu ne m´a pas tout à fait compris, lâcha Lou ; ce qui me déplait dans cette histoire, c´est qu´au nom de la soi-disant morale de l´homme blanc et c´est tout aussi valable pour son église, tout en se comportant lui-même contrairement à ses propres règles, il se donne le droit d´imposer une norme qui criminalise les autres, et vraisemblablement l´autorise à tous les abus.
- …Ces enfants, ce sont des enfants comme tous les autres…avoua singulièrement Susanne.
- Le prix, dit Lou, tout est dans le prix. Et le droit. Certains d´entre eux, désespérés, vont arriver à haïr leurs parents qui les ont volontairement mis dans cette situation. D´autres, détruits, vont sombrer dans la criminalité et la haine d´eux-mêmes ; quand à ceux qui parviendront à s´établir dans la société, à aimer et à se faire aimer, demandes-leur s´il ferait à loisir encore une fois cette expérience.
- Certes, mais ce sentiment inhumain et primitif ne mérite-t-il pas qu´on le combatte avec les meilleures armes de l´existence ? Et cela sans le moindre doute !
Susanne, quoique choquée et révulsée, se retrouva cependant à bout d´arguments ; elle exprima son amertume en frappant des deux pieds sur le sol.
- C´est aussi l´art de décider qui va souffrir et qui en sera épargné…dit laconiquement Lou. Et il se tut. Il ne savait pas ce qu´il devait penser ; il lui semblait bien qu´avec Susanne, il se trouvait de nouveau au point de départ : cette femme semblait bien lui suggérer qu´au nom de l´amour, on devait se prêter à toutes les souffrances. Mais pourquoi avait-il cette vague impression que cette injonction s´adressât plus à un noir, à un métis innocent qu´à un blanc ? Parce que de toutes les autres races, il ne venait pas à l´idée de discréditer un blanc pour la couleur de sa peau. Mais le blanc, lui, tout au long de l´histoire humaine, ne s´est jamais gêné pour le faire
- Réveilles-toi, dit soudain Susanne, les temps ont changé.
- Mais oui, Susanne…je sais que les temps ont changé, et tu seras surprise, c´est ce qui me révolte…au nom de l´amour, hein ? Et quoi encore ?
- Mais pourquoi, je ne comprends pas…
- Mais parce qu´encore une fois j´ai l´impression que l´homme blanc a de nouveau décidé qu´il était temps de changer de norme de considération. Il veut rester le maître de la norme.
- Oh là là…tu es difficile…c´est impensable ; que veux-tu en fait ?
- Je crois que tu ne peux pas le comprendre…j´ai toujours été un être humain : avant, pendant, après l´esclavage…pendant toutes les exactions que j´ai subies. Que l´homme blanc le reconnut ou pas, ça n´a rien changé à ma nature. Maintenant que l´homme blanc le crie à tous les toits, ça me laisse complètement froid. Je suis tout seul à porter le poids de mes peines et celles de mes souffrances…Je n´ai plus confiance en son jugement…il n´a que trop longtemps été par trop injuste.
- Ne crois-tu pas à la force de l´amour… ? Demanda Susanne
Ce genre de réflexions, cet art d´argumenter, c´était plutôt son fort ; que quelqu´un employa cette fine dague pour le convaincre, c´était bien nouveau. C´était contre toute attente que ce fut une femme qui mit le doigt dans sa plaie, sous le prétexte de l´amour. Susanne ne lui était pas insignifiante, loin de là. Mais de là à se jeter à l´eau, il y avait un monde.
- L´amour…l´amour, Susanne…c´est un sentiment tellement beau, tellement noble et pur que je me demande si des gens qui ont massacré des innocents, fait l´esclavage en volant les enfants des autres et en les soumettant à des sévices inhumains…aux plus vils des mépris ; je me demande si ce genre de gens puissent savoir ce que c´est que l´amour… ? Aimer un homme ou une femme, c´est aussi aller à la recherche d´une harmonie spirituelle, morale, éthique ; c´est l´assister dans ses combats, dans ses valeurs, le consoler dans ses défaites …l´encourager dans ses convictions. Et lui offrir le meilleur de soi-même. Es-tu certaine que ta société, sans le moindre erreur, me réserve toutes mes attentes ?
Susanne était inconsolable ; nerveuse, elle nouait et dénouait ses mains en signe visible de
déchirement intérieur. Elle arriva à articuler :
- Le temps ont changé…nous aussi nous devions nous dessaisir de nos complexes…
- …Oui, je n´en doute pas…le temps que ça dure…Ce qui choque, c´est que ce sont les autres qui devaient en souffrir, et les juifs ou les noirs, particulièrement. Mais qui répare donc les conséquences douloureuses de cet apprentissage d´humanité ? Sais-tu que les inégalités qui en sont issues ou les blessures psychiques ou culturelles sont restées irréparables ?
- …Oui, …oui, je m´en rend compte ; mais encore une fois : je n´en suis ni fière, ni responsable…pourquoi ne pouvons-nous pas recommencer dès le début ; prouver que nous sommes capable de croire et de faire un meilleur monde…demanda la jeune allemande.
Un long moment, Lou se tut, comme s´il pesait les dires de son amie ; puis il murmura :
- Recommencer…faire disparaître l´histoire à la gomme, comme une erreur d´écriture :
ce serait bien beau…et peut-être souhaitable ; et cependant, j´ai bien peur que tout être humain ne tienne à son passé quel qu´il soit. Parce que le passé est une partie importante de son présent. Et même si toi et moi nous décidions de refaire le monde ; il faudrait aussi convaincre ceux qui nous entourent qu´ils doivent employer le même chemin que nous…et j´ai bien peur que pour la plus grande partie de toute société, les ombres, les symboles et les actes du passé soient justement un des facteur important de leur vie.
Marchant soudain le long en large, la jeune femme, sans un mot tentait de réfléchir ou de chercher une solution à son problème. Excédée, elle s´écria :
- Mais je t´aime !
- …Heu…je…
Il bredouilla, abasourdi.
Elle chercha refuge dans les bras de son ami ; celui-ci sembla troublé par la violence de cet aveux. Il la consola :
- Susanne, tu ne m´es pas égale ; il est peut-être trop tôt pour que je me déclare sur mes sentiments à ton égard. Je dois reconnaître que tu m´as surpris, je ne me suis pas encore posé la question en ce qui concerne la nature exacte des sentiments que j´éprouve pour toi. Je vais y penser, mettre de la clarté dans mon cœur, cette histoire avec Mito me pèse encore sur l´estomac…
- As-tu peur de te battre pour nous, pour l´amour, et peut-être pour… nos enfants ? Je t´aime vraiment.
- Susanne, à moins que tu ne me connaisse pas, mais ma vie, toute mon existence de noir est couverte de blessures, de champs de batailles, de guerres sans merci ; mon âme, si je pouvais te l´ouvrir, est une plaie béante dont la douleur, chaque jour me réveille en sursaut. Non, ce n´est pas la lutte qui me répugne, elle est ma seconde nature. Ce qui m´effraie le plus, c´est de perdre mon âme, en quittant ma source émotionnelle : ce merveilleux continent où mes pères et mères ont enterré leurs prières, versé leurs larmes, chéri leurs enfants, et souvent lorsque le désespoir me visite en me rongeant les os, je ferme les yeux et tout à coup, sur les rives tourmentées de ma mémoire, j´entends frapper le tambour de mes ancêtres rythmant sur ma conscience une danse solennelle qui me ramène peu à peu mon sourire éteint…à la communion de mon âme ensanglantée. Ma soif d´être est sans mesure…elle a besoin d´une source désaltérante infiniment généreuse. Cette terre est pour moi une prière…une chaude et ineffaçable prière ; c´est la plus belle partie de mon âme, et celle de mon histoire. Sans elle je ne suis qu´une ombre sans racine. Moi aussi, je suis un produit de l´histoire ; moi aussi j´ai besoin de me soigner de mes faiblesses…je ne suis, après tout, qu´un être humain. Mais je ne suis plus disposé à être le souffre douleur de qui que soit…je veux une liberté pleine et entière.
Pendant ce monologue, Lou, pour cacher son émotion, s´était rapproché de la large porte-fenêtre qui ouvrait sur un petit balcon solitaire ; d´un geste énergique, il repoussa les lourd rideaux qui la maquillait, ouvrit la porte malgré le conditionnement d´air et huma l´air pur du petit matin naissant de toute la force de ses poumons et lentement, les yeux fermés, il expira l´air dans un long soupir. Lorsqu´il se retourna, Susanne, sur le seuil du balcon, la main tendue sans pour autant le toucher, le visage triste et embrouillé, lui demanda :
- Qu´est-ce que je peux faire pour te mériter ?
Sans répondre, Lou la ramena dans la chambre en la recouvrant, et ferma la porte du balcon. après avoir tiré les rideaux, il dit sur un ton las :
- Ce n´est pas une question de mérite, Susanne, nous ne sommes pas aux jeux olympiques. Bon, si tu y tiens encore, je viens te prendre à 12 heures 15 au plus tard pour le dîner.
- Bien sûr, répondit Susanne surprise par le changement de ton.
- Eh bien, dans ce cas, bonne nuit…
Et sans se retourner, il sortit en fermant la porte derrière lui, et à grands pas, s´éloigna de l´hôtel. Arrivé sur la rue, il ne put s´empêcher, au moment de monter dans la voiture, de s´avouer intérieurement qu´il s´était sauvé devant une impasse. Il ne doutait pas des sentiments de la jeune femme, loin de là ; ce qu´il craignait, c´était son propre doute à lui. Quand on aime un être humain, on n´aime pas seulement sa présence, son amour ; on rencontre aussi son histoire, ses origines, ses attentes et ses rêves…aimer, c´est plus qu´une simple illusion physique, sociale ou même émotionnelle ; c´est bien plus profond et plus obligeant que cela ; ce sentiment précieux et fort qui était au fondement de toute existence humaine était exigeant de don de soi-même, d´abnégation, de foi en l´espérance, de compréhension, de tolérance, de communion, et il ne se nourrit que du meilleur de nous-mêmes. Et parce que ce sentiment ne se nourrissait que de vertus et d´équilibre, il cherchait continuellement le choix d´harmonie entre la dualité sexuelle de la féminité et celle de la masculinité, tous deux échange et partage dont il était issu. L´amour…
Ce n´est pas un nid d´oiseaux où deux êtres pouvaient se retirer du monde et vivre en solitaire ; c´est une valeur à vocation sociale et comme telle, il puisait ses sources de la généalogie du romantisme de l´histoire d´une société, d´une nation et de son passé, de la créativité passionnelle individuelle. Que de générations n´ont pleuré sur les vers de Ronsard, ont admiré la statue de la liberté à New York, la tour penchée de Pisée, la voix engageante d´un Martin Luther King, ou les dernières lettres d´un Patrice Lumumba à ses enfants…chaque peuple, chaque nation a ses symboles et ses idoles. Et ceux-ci influent sur la pensée, sur les perceptions de leurs membres. Même la religion transforme les vies de ses adeptes. Sommes-nous tous les prisonniers de notre passé, de notre histoire, de nos attentes, de notre éducation, de nos ambitions ?
Qu´en serait-il des moments difficiles de conflit ou d´échec, de quels symboles chaque être se saisit-il pour réparer ou rétablir sa paix perdue ; ne puise-t-il pas instinctivement dans son subconscient, dans son passé, dans le legs social ou culturel qu´il a reçu des parents, de la société ? L´amour, un irrésistible défi ?
Lou haussa les épaules, déçu ; lui aussi était enfermé dans sa peau, dans son histoire, de ses attentes, de ses rêves…décidément, rien n´était facile parce que l´amour était partie prenante dans la réalisation de tout individu. L´amour…oui, l´amour : certainement le joyau méconnu de la race humaine ; un vœu, somme toute, inaccessible ?
Le jeune homme secoua la tête en signe de résignation : en d´autres circonstances, il aurait certainement fermé les yeux et laissé parler son cœur ; et peut-être celui-ci l´aurait conduit dans les bras de Susanne qui était, il en était persuadé, un être capable d´aimer, de répondre à l´appel exigeant de ce noble sentiment. Mais voilà, il y avait aussi ce mais…oui, vraiment la vie n´était pas aussi facile qu´on le croyait.
Avant de monter dans la voiture et de s´en aller, ses pensées butèrent inconsciemment sur Mito ; et tout à coup, tout ne fut plus qu´amertume, regret.
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Extrait des Cercles Vicieux Auteur Musengeshi Katata Droits réservés
22 février 2006
Les Cercles vicieux : la réalisance de l´homme noir
Extrait des Cercles Vicieux II
L´homme noir et le contenu de sa réalisance
La nuit, Malaïka, vint se nicher dans ses bras, et lui souffla, sitôt la lumière éteinte :
- Je t´aime de tout mon âme, de toutes les fibres de mon corps.
- Mais moi aussi, reprit-il en l´embrassant tendrement sur le front.
- Puis-je te poser une question ?
- Mais bien sûr, de quoi s´agit-il ?
- Dis-moi, demanda Malaïka en se relevant quelque peu du lit, lorsque tu eus fini de parler, ce soir, à quoi as-tu pensé ?
- A rien ; j´étais vidé mais heureux parce que je venais de dire ce que je pensais, ce que je voulais dire, de la façon dont je voulais qu´on l´entende.
- C´est tout ? Tu n´as pensé à rien d´autre…si on t´écoutait ou si ton propos avait intéressé tes auditeurs ?
- A vrai dire, pas du tout ; je me suis donné ce mal au début, parce que le début tardait à m´apparaître…mais lorsque je le découvris, ce fut comme un fleuve sans fin, au courant puissant, clair et précis. Toute mon hésitation avait disparu ; j´ai parlé comme un somnambule.
- Et à la fin, lorsque tu t´es assis ? Sais-tu que tu as parcouru presque des kilomètres autour de tes auditeurs ? Demanda Malaïka, curieuse.
- Oh ; non, pas du tout. A la fin, lorsque je me suis assis, surprenant, j´ai pensé à un proverbe Juif.
- Ah, et lequel ?
- « Une fourmi noire, dans la nuit noire ; Dieu seul la voit »
- Tiens donc, et tu crois que tu es athéiste, lui demanda sa femme avec un clin d´œil plutôt moqueur.
- Oh, j´en suis certain ; mais à tout prendre, au cas où il existerait, peut-être me voit-il…
- Oh, ça, ça s´appelle jouer sur deux tableaux ; c´est fourbe ! Accusa la jeune femme avec une pinçante ironie.
- Oh, c´est tout simplement l´art de mettre toutes les chances de son côté, rien de plus.
- Ah, tricher ?
- Pas du tout ; quand on a le dos au mur, tous les moyens sont bons pour réussir, après tout, ce n´est pas Dieu qui s´en plaindra !
Malaïka éclata de rire :
- Tu es vraiment sans scrupule !
- Quand il s´agit de notre existence, pas le moins du monde. Tout de notre côté.
Un long silence s´étendit dans la chambre, puis, enjouée, Malaïka, d´une voix douce, lança :
- Je me demande quand tu décideras à me mettre de ton côté…ce soir.
- …..
- Ne fais pas l´innocent, après tout, dit-elle en riant, tu es sans scrupule.
Ce faisant, la jeune femme avait défait sa légère robe de nuit
- Ah…feignit faussement Lou.
- Eh, oui, moi aussi je brûle d´être de ton côté ; dépêche-toi, moi aussi j´ai le dos au mur.
Lorsque quelques instants plus tard, le corps brillant de sueur, la jeune femme se nicha dans ses bras, il l´entendit pleurer.
- Allons, bon ; qu´y a-t-il, demanda-t-il dans la pénombre.
- Rien.
- Comment, rien. Pourquoi pleures-tu ?
- C´est de joie. C´est toi qui me fais pleurer ; j´ai peur…
- Peur de quoi ? Suis-je….
- Non, j´ai peur…de t´aimer plus que moi-même. C´est plus fort que moi.
- Tiens, moi aussi ; mais moi je ne pleure que quand je suis seul.
- Menteur lui lança-t-elle en riant par-dessus ses larmes. Et où se passe cette confession solitaire ?
- Comme un enfant, je te dis. Heu, derrière la maison, sous le manguier ; mais ne le dis à personne, hein !
Tous deux rirent franchement dans les bras l´un de l´autre. Les deux corps enlacés se laissèrent gagner par la lassitude. Au bout d´un moment, la voix à moitié endormie de Malaïka retentit de nouveau :
- Dis-moi, Lou, n´as-tu pas peur de l´avenir, de l´inconnu ?
- Hmmm…pas du tout ; je suis un descendant de Shaka, le superbe…mes arrières parents ont traversé le Sahara à pied, pour aller boire le thé sur les collines élues du Sinaï, je suis indestructible.
- Sacré Lou, quel frimeur !
- Demande, si tu le veux aux Pharaons, ils te chanteront les louanges de nos illustres odyssées dont les sables brûlants du Sahara ont consacré la gloire dans leurs pyramides innombrables.
Mais Malaïka, les traits paisibles rythmés par un souffle régulier et chaud, s´était endormie ; d´un geste affectueux, Lou recouvrit le gracieux corps de sa femme non sans effleurer son visage d´une légère caresse de ses lèvres. Il la serra encore plus étroitement à lui, et bercé par l´haleine chaude et régulière, il se détendit. Au moment de s´abandonner au sommeil, il se surprit à avouer : oui, tout cela n´était que mensonge ; il avait peur, peur comme on ne peut que l´être quand la réalité n´engrangeait pas encore la fière récolte apaisante de l´avenir. Quand on se réveille un jour, et qu´on se rend compte que quelqu´un vous a volé cinq longs siècles d´histoire, on tombe des nues : on se sent mutilé, trompé. Et si par surcroît ce voleur impénitent ne s´était pas gêné de barbouiller sa victime de complexes désavouant qui lui torturait l´esprit et ensanglantaient son âme… Et debout, face à la question qui revenait inlassablement à l´esprit éclairé à la recherche d´un échappatoire : comment extrait-on la racine d´une valeur constamment négative ? S´il ne cherchait pas l´artifice intelligent, et retombait, faute d´éclat, dans la morosité.
Comment cela a-t-il bien pu être possible ? On essaie de retrouver des bris, des maillons d´une histoire éparpillée, afin qu´elle ne se perde définitivement. Parce que dans ces tranches de vie, de symboles, ces souvenirs désarticulés, ces anecdotes et ces épopées ou évènements, il s´y cachait les traits indélébiles de l´âme de toute culture vivante, ses traits de caractères, la chaleur de son émotion, les couleurs profondes de sa langue et de ses attentes. On se mettait à la poursuite des fondements d´une identité qui, sans son histoire ancienne, ressemblait à un rêve vide sans contour ; à un cri sans voix…Et devant la complexité et l´immensité de l´effort, une angoisse sourde, invincible, avait étreint les attentes de génération désaccordées. Oui, c´était plutôt de l´angoisse que la peur. Être et devenir soi-même, était-ce encore possible ? Le jeune homme, dans la pénombre, la main sur les hanches de sa femme, perçut le battement régulier de son cœur sur sa poitrine ; et l´amour, ce nectar enflammé et fiévreux, dans son élan conservateur, protecteur ne calmait pas les choses, bien au contraire, il les aggravait, rendant impératif le désir de mettre ce bien précieux à l´abri du tourment. Et là commençait le drame impénitent de l´existence, ou son sort inévitable.
L´existence…Ce cheminement continu et irréversible qui nous menait, par tous les sentiers, par tous les vents, seuls armés de nos sens et de notre volonté à nous réaliser, à accéder à l´apaisement de nos attentes, de nos rêves avec pour tout compagnon une vie fragile, imparfaite, éphémère…ce devoir fabuleux d´être n´était pas seulement un champ d´émerveillement et d´expérience sensible, il exigeait une organisation rationnelle fiable et conséquente à ses buts impénitents : une source limpide, rafraîchissante qui étaya sa soif et permit de lui donner l´équilibre positif dans lequel sa créativité, son sens le plus précieux, s´épanouirait pleinement pour aller à la recherche de l´harmonie. Et entre la faiblesse et la force, la puissance et le manque, la vérité et l´illusion ; entre ce qui est et ce qui doit être, entre la morale et l´immoralité, la joie et la peine, la foi et l´espérance…sa Réalisance n´avait pas sort facile, mais quelle tumultueuse aventure !
Et si la liberté, son plus beau fleuron, exigeait qu´on l´arrosât quotidiennement, de génération en génération de soleil et d´eau pure afin que des fleurs riches et parfumées viennent orner sa parure, il n´en était pas moins vrai que quiconque la privait à un être humain ou la corrompait pour quelque buts obscurs, ne rendait hommage ni à la vie, ni à l´harmonie de l´existence. Tout être humain part du principe que sa vie est la plus chère ; comment en serait-il autrement ? Mais dans le respect des équilibres et des exigences réciproques de l´existence, nous devons tous reconnaître, prendre conscience qu´en dehors de nous, l´équilibre existentiel est plus vaste, plus riche ; c´est donc le respecter que de ne pas rester étroit, borné ou œuvrer incorrigiblement à sa restriction. Certaines personnes peu illuminées croient que la vie étant absurde par sa fin mortelle, on pouvait en user ou en abuser selon son bon plaisir : la civilisation du crime et du gendarme, celle du maître et de l´opprimé, ou celle encore plus méprisante du maître et de l´esclave. Ceux-là se rendront bien compte que même la paisible nature, l´air pur, le soleil, la pluies qui nous mouille et nous enrhume, est bien plus importante que leurs étroites fantaisies. Et que malgré que nul ne fut là pour les défendre, ils sont tout aussi important pour l´existence que des chaudières invétérées d´usines, ou des échappements polluants d´automobiles enragés ; qu´au-delà de toute limite, tout environnement pur est précieux et irremplaçable. Devant les criants déséquilibres, les incessantes exactions qui ont bouleversé son histoire, l´homme noir avait-il compris qu´il devait se munir de meilleurs moyens rationnels de défense et de réalisation pour lutter contre sa destruction, et protéger son milieu existentiel ou faisait-il le mort en préférant se livrer au sort ingrat que lui réservait ceux qui voudront bien lui reconnaître personnalité historique et droit à l´existence ? N´avait-il pas fait l´expérience que la faiblesse, l´ignorance le détruisait absolument ? Ces enfants qu´on voyait de par le monde, pour mieux engranger les trésoreries de sociétés d´aide et d´aumône internationale dont on sait que la plupart d´entre elles ne poursuivaient qu´un bénévolat étroit, de courte vue ; ces enfants défavorisés du tiers monde qui couraient les rues du matin au soir désoeuvrés, sans buts et sans occupations, ne pouvaient-ils pas aller à l´école pour apprendre un métier et se préparer à un avenir meilleur, ou attendaient-ils l´obole de l´étrangers, plus condamnés que jamais à un vil sort ? Et si l´étranger ne venait pas… ? Ou n´apportait dans son égocentrisme utilitaire que des rêves étriqués, sans humour et sans soulagement ; de ces rêves qui emplissaient les bidonville en Argentine, au Brésil, à Soweto, au Congo, en Palestine, au Maroc, au Soudan… comme des cris d´âmes condamnées à subir les eaux insalubres, la prostitution et la misère la plus rance pour avoir le droit de vivre à l´ombre repoussante de la ville, là où les riches se régalent et réalisent leurs désirs, et de nourrir le sentiment d´être un lépreux ou un perdant auquel leur aumône généreuse, les jours de pompeuse bienfaisance s´abaisserait à leur jeter des miettes. Dans ces trous à même les rats et les infections les plus honteuses où l´exclu cultivait le sentiment qu´il ne devait pas sa vie à lui-même, mais au bon vouloir de quelqu´un d´autre. Est-ce cela la liberté ?
N´est-ce pas préparer le joug de la dépendance plutôt qu´œuvrer à la liberté que de ne pas entreprendre de mettre dans les mains de ces enfants, de ces jeunes gens les outils de survie, les vrais instruments de liberté qui sont la connaissance, la rationalité et l´amour et la constance du travail afin qu´ils cultivent la volonté créative du changement ? N´est-ce pas protéger la société contre les maux de la criminalité que de donner à chacun les moyens individuels avec lesquels il pourrait œuvrer à son devenir, l´intégrer dans l´architecture sociale plutôt que de le priver de moyens de réalisance ou l´exclure de l´épanouissement de la société, et s´étonner plus tard de le retrouver aux statistiques de criminalité. Chacun le sait : et plus un peuple est ignorant ou analphabète et plus il lui manque les moyens rationnels pour épanouir l´organisation historique de son existence, et partant de se défendre valablement contre les traditions rétrogrades, et contre les ennemis extérieurs.
La créativité, le sens profond de la réalisance, ne se cultive au mieux qu´en bas âge, afin que la fraîche mémoire puisse mieux assimiler et renchérir, au gré de l´évolution de l´expérience sensible et de la maturité de la personnalité individuelle, les devoirs complexes de l´existence. Pourquoi pense-t-on qu´il était interdit, sous peine de représailles les plus sévères allant jusqu´à la pendaison d´apprendre à un esclave à lire et à écrire ? Apprenez-leur à croire, pas à raisonner ; disait Léopold II à ses missionnaires…un vrai programme de subordination. Ah, ce bon André Malraux qui disait si bien : « Apprendre à lire et à écrire, c´est apprendre à parler avec sa propre voix » ; quel esprit n´est-ce pas ? On comprend qu´il fut ministre de la culture du grand De Gaule. N´eut été que ce bon monsieur Malraux, à l´époque où il était encore écrivain, avait joué à la pioche pilleuse au Cambodge, dans les ruines d´Angkor, en soustrayant au patrimoine cambodgien deux statuettes Tevoda. Marchal, le conservateur français de ces ruines le fit arrêter peu avant son retour en France, et le contraignit à remettre les statues volées. Triste écart pour un futur ministre français de la culture qui, comme tous les occidentaux, se croyait permis de piller à grands mots de Culture, les patrimoines de tous ceux qu´ils rencontrent. D´où vient donc cette cupidité maladive à la possession de bien d´autrui de membres peu regardant de la civilisation occidentale ? Même en Irak, les premiers actes de bravoure américaine après les bombardements meurtriers et criminels, était de piller le musée national irakien et d´envoyer des témoignages irremplaçables de l´histoire millénaire du peuple irakien aux Etats-Unis. Civilisation ? On se rappelle des « Beutekunst » du national socialisme d´Hitler : un vol de plus de 100 milles des plus belles peintures européenne et juives. Ou des œuvres égyptiennes qui remplissaient les musées en Europe. L´Italie, elle, s´appropria les pierres des ruines du temple sacré de la reine de Saba ; il fallut plusieurs décennies pour qu´elle consentit, enfin, en 2005 à rendre à l´Ethiopie ce patrimoine culturel d´une valeur historique inestimable. Décidément, ce mal de la possession devenait tout simplement honteux. Des êtres humains devaient leur appartenir, des pays entiers, au besoin des continents sans frontières devaient porter leurs bannières, parler leur langue, et accepter leurs principes et leurs usages…La liberté existentielle, appartenait-elle à tous ou était-elle le privilège de l´occident ? Cette Liberté tronquée, à sens unique, est-ce vraiment la liberté ; ou n´est-ce seulement que la version occidentale de la liberté ? Un vice de forme ou un vice de fond ? Ou était-ce les deux à la fois ?
L´Afrique n´avait-elle pas assez d´avoir souffert de l´esclavage arabe ou occidental, de la colonisation et de son legs dévorant : l´exploitation inhumaine ; de voir mourir ses enfants de sida ou de faim sans qu´ils aient la chance de lui offrir leurs créativités et les résultats de leurs expériences sensibles ? L´Afrique, le berceau de l´homme noir, et vraisemblablement de l´humanité entière, avait-elle cessé de se battre pour sa propre liberté, pour ses propres rêves ? Qui pouvait répondre à toutes ces questions si ce n´est l´africain lui-même…Et pour tous ceux qui, pour cacher leur incapacité ou leur insuffisance notoire, aimaient à dire : « Tout est relatif », rappelons Albert Einstein, le père de la théorie de la relativité dans deux de ses plus riches pensées : « Le succès, c´est 97% de travail et 3% d´intelligence » ou encore : « La fantaisie est plus importante que la connaissance » ; et à ce propos, un grand compliment à cet esprit exceptionnel qui, sans citer directement la créativité imaginaire, lui élève un élogieux piédestal.
La génération actuelle aux rênes du pouvoir en Afrique, était-elle à même de relever efficacement le défit de la liberté, a-t-elle fait sien de cette immense douleur insatiable qui ronge l´âme noire - ou se livrait-elle, déjouée, désordonnée et dépassée par les évènements, sans volonté stratégique et sans moyens de lutte contre le tourbillon engloutissant et dépersonnalisant du puissant Pouvoir Blanc ? Le dangereux cercle vicieux du manque… Comprenaient-elle au moins que si elle ne libérait pas l´Afrique d´une maladie millénaire, elle l´aggravait ? Etait-il plus reposant - et il faut aussi le reconnaître moins éreintant - de se pavaner en voitures étrangères, ou pour conserver et exercer un pouvoir inconscient ou inefficace, de se doter d´instruments matériels et idéologiques étrangers du prêt à consommer, du prêt à penser, du prêt à exister, que d´éveiller dans la population le sens créatif de ses propres instruments d´existence, de pouvoir et de réalisation ? Être franc, reconnaître son incapacité à ne pas être à la hauteur des exigences historiques modernes, c´est aussi une vertu…laisser la place à ceux qui sont les plus doués, plutôt qu´à ceux qui sont les plus gourmands.
Il ne vient pas à un président français, américain ; à un chancelier allemand, ou mêmes aux personnes officielles représentatives, malgré le sentiment de cohésion européenne, de se pavaner officiellement en voitures étrangères ! Chacun respectait la main qui le nourrit et célébrait la créativité des siens.
Albert Camus ne disait-il pas à raison : « Libérer l´esprit d´un peuple, c´est lui éviter des erreurs ».
Peter Scholl Latour, un journaliste bien connu notamment parce qu´aux festivités de l´indépendance du Congo, le 30 juin 1960, sous le discours enflammé de Patrice Lumumba et les acclamations enthousiastes de la population congolaise, il qualifia cette euphorie d´hurlements et de grognements déraisonnés dans son article de reportage, reconnaît, à 80 ans, c´est à dire 45 ans après ce jugement qu´il émit jadis pour satisfaire aux attentes de son employeur du Monde à Paris, que sous l´influence de son éducation jésuite, il avait manqué d´objectivité, et que comme Patrice Lumumba l´avait prédit, l´Afrique subissait aujourd´hui, en 2004, la plus honteuse et la plus perfide exploitation qu´un continent ait connu de la part des occidentaux. Tardive sagesse, monsieur Scholl-Latour ; bien tardive sagesse qui ne peut ni réveiller Patrice Lumumba des morts, ni rendre aux congolais leurs espoirs bafoués. Quoiqu´il en soit, il faut bien longtemps à un blanc pour sortir de son subjectivisme borné - au moins 45 ans pour Scholl-Latour - ; mais à Patrice Lumumba, il n´a fallu que quelques années…et c´est lui qui avait raison sur toute la ligne.
Pour l´Afrique, et le tiers monde, croire qu´on pourrait vivre éternellement de la vente effrénée des matières premières ou cultiver avec des méthodes et des moyens dépassés le café, le thé, le cacao et le coton pour l´occident, c´est ou être aveugle, ou être à court d´esprit car le monde qui nous entoure et nous oblige n´a pas changé, bien au contraire ; il ne tient compte que de ceux qui savent s´imposer. Il ne s´agit donc plus de servir les autres ; il s´agit de s´épanouir soi-même. Quant aux matières premières, elles ne sont pas éternelles, lorsqu´elles auront disparu, de quoi vivra-t-on ? De l´aumône internationale ? Et si cette aide - comme on ne le sait que trop bien - était conditionnée, plus destructive et plus abrutissante que soulageante et libératrice ? Quand à être et rester l´agriculteur des désirs des autres, peut-être faut-il se rappeler de l´huile d´arachide qui se transforma dans les années ´60 en huile de tournesol ou du caoutchouc qu´on délaissa pour les dérivés du pétrole…ou encore du coton qui devint soudain Polyester ou nylon ; et les douleurs du Sénégal, du Ghana, du Mali, de la Guinée…ce qui prouve qu´on est livré aux caprices et aux options de l´acheteur ; et pour être franc, à l´insécurité et à la dépendance ! Qui n´a pas oublié les effets aliénant et néfastes de la monoculture ? Quant à croire qu´en vendant les matières premières à une vitesse effrénée, on pourrait ainsi accumuler rapidement et aboutir à financer un quelconque développement, c´est sous estimer la cupidité hégémonique occidentale qui depuis des siècles, systématiquement, fondamentalement, veille à détruire toute velléité d´autonomie et de liberté de leurs anciennes colonies, des africains, et surtout de l´Afrique noire.
Et ce, hier déjà, avec une violence des plus avide et sans le moindre égard pour quelques valeurs que ce soit ; et aujourd´hui avec une subtilité et un sarcasme sournois et pervers qui prend, dans notre monde truffé de faux symboles, toutes les apparences de l´innocence et de la respectabilité. Après tout, on ne fait que vendre, on veut aider les noirs avec des joints ventures contraignants, ou c´est l´aide qui n´en est pas une parce qu´elle lie à la consommation des pays donneurs et procrée de nouveaux besoins aliénants. Si on ne déversait pas, à prix de dumping, des excédents agricoles qui étouffaient l´infantile économie du tiers monde…L´enfer, devrait-on dire, est pavé des meilleures intentions du Pouvoir Blanc.
Les matières premières, ah, oui ; ces sacrées matières premières ! On comprend la réaction des anciens qui méprisent ces métaux et minerais qui dévoient leurs enfants de l´élevage, de l´agriculture, des métiers créatifs manuels ou intellectuels fondés sur l´épanouissement de qualités créatives individuelles dont on ne peut pas se passer pour cultiver un avenir dénué d´insuffisances. Tous préféraient devenir marchand d´or, de diamants ou marchand de montres et de gadgets en provenance de HongKong, de l´étranger. L´argent facile…et la mort irréparable de la créativité. Et ces minerais tant prisés attiraient à leurs détenteurs des nuées de d´intéressés dont la convoitise, aussi cupide que fourbe, prêtait à des calculs, des intentions,
des méthodes d´acquisition des plus douteuses.
Les matières premières…si au moins, leurs ventes avaient un effets positif sur l´avenir de ceux qui les détenaient ! Non seulement, - curieusement -, à force de les vendre, on s´appauvrissait en recevant en contrepartie une monnaie qui souffrait d´inflation, de dépréciation permanente et qu´on avait tendance à dépenser sans trop y regarder ; la perte de ces matières premières dues notamment à une consommation abusive et souvent irresponsable de la part des acheteurs, un jour, manqueront à tous ceux qui les vendent si bénévolement, et ce n´est pas ce jour là que la monnaie dépréciée qu´ils auraient amassée leur rendra ces matières irremplaçables. D´autre part, ces matières premières ne servaient pas à améliorer le monde, bien au contraire : elles servaient à fabriquer des armes cruelles avec lesquels des peuples entiers étaient menacés, agressés ou asservis, ou elles étaient employées à fabriquer des produits économiques – ainsi par ailleurs que les profits considérables résultants des ventes de leurs produits finis qui allaient alimenter le subventionnisme joyeux de certains pays occidentaux dont on connaît les effets de dumping sur les marchés agricoles - dont les usages n´étaient pas seulement de mettre à la portée de leur société de meilleur moyens de progrès et de réalisation, mais servaient pertinemment, trop souvent, à assujettir, soumettre, réprimer la liberté des faibles et leur droit au libre développement : les armes perfides et silencieuses de l´industrialisé.
Les recettes fort prisées des revenus miniers cachaient trop bien les syndromes d´échec de plusieurs gouvernements du tiers monde ; en place de servir à la promotion et la préparation de leur avenir en finançant les petites et moyennes entreprises créatives d´emplois et de revenus, d´intensifier l´éducation et la formation professionnelle ou à créer des industries de machines outils, à poser les jalon d´une architecture industrielle nationale ; elles servaient à rémunérer des fonctionnaires bedonnant, voraces et sans imagination, à entretenir des postes de bilans et de projets préparant la consommation des produits étrangers tels que les routes asphaltées pour l´automobile étranger, des stations terriennes pour des téléviseurs…etc. Quand on sait qu´un kilomètre de route asphaltée simple, sans pont et canalisation, revenait, en Afrique à un demi million de dollars, on comprenait la lourde contrainte de l´automobile étranger.
Une façon comme une autre d´assassiner l´avenir, en le privant de moyens et de contexte d´épanouissement. Personne ne reproche à qui que ce soit d´aspirer au progrès, bien au contraire ; mais faut-il que ce progrès ne se résolve qu´en la consommation de produits étrangers qui ne développent ni la conception et la réalisation nationale, ni l´emploi des autochtones ? Ce symbolisme pernicieux qui avait tendance à établir que le progrès, le bien être restait l´excellence de l´occident n´était-il pas dangereux et aliénant ?
Pourquoi ne pas favoriser et développer les chemins de fer, un moyen économique de déplacement polyvalent ? Des voitures à tout prix sans vouloir les construire, tout cela pour s´entendre traiter de républiques à bananes, ou encore comme le fit Johannes B. Kerner, un journaliste bien connu en Allemagne dans la célèbre émission RAN (football, jusqu´à 11millions de téléspectateurs allemands, le samedi) : « Tout le monde le sait : quand un blanc roule en Mercedes, c´est un homme d´affaires ; lorsqu´un noir le fait, c´est un marchand de drogue ». Belle récompense pour tous les présidents et hommes d´affaires africains qui soignaient l´habitude de rouler en Mercedes : le mépris de l´inconscient.
Et que dire du dédain évident de sortir l´énergie solaire, en Afrique et dans tous les pays tropicaux, des oubliettes ; à élever à son juste rang d´importance capitale par sa simple application multiple, et sa moindre densité d´investissement une source d´énergie propre et abondante. Tous les toits d´habitation seraient ainsi à même de produire leur propre électricité. Mais que voit-on, le Nigeria, pour protéger le monopole de la société nationale d´électricité, se refuse à accorder des licences d´exploitation privées ! Triste réalité. Faudrait peut-être regarder du côté de la Jordanie qui crée et emploie efficacement l´énergie solaire.
Ce même Nigeria, rappelons-le, en 1982, à l´époque du Boom du pétrole qui lui fit exploser ses recettes financières, commanda en Allemagne, entre autre, 500 milles cuisines équipées, et de par le monde des millions de tonnes de ciment pour se propulser dans le 21ième siècle en s´offrant une nouvelle capitale faite de béton, de routes asphaltées : toute la belle caricature de la modernité. Tout devait aller vite, très vite ; le progrès ne tolérant aucun retard : le ciment fut commandé sans le moindre concordance avec l´évolution des travaux, de sorte que tous les ports limitrophes au Nigeria furent envahis de bateaux en attente de livraison, tandis que devant son propre port, une file d´attente de plus de 25 kilomètres de bateaux attendit, de longs mois durant, à être déchargés. Résultat : le ciment, hâtivement commandé, sans spécification préventive contre l´humidité, fut livré endurci, inutilisable. Quant aux cuisines équipées, pourquoi ne pas avoir créé des sociétés industrielles nationales chargées, sur la base de ces lucratives commandes, de créer l´emploi, réaliser un champ d´investissement pour le capital national ? Et produire sur place ces cuisines faites somme toute de bois et d´appareils ménagers ?
Se propulser dans le progrès sans épanouir la créativité des siens, sans élargir les effets distributifs de la monnaie par la création d´emplois qui auraient eu une agréable incidence sur la petite et moyenne entreprise, le revenu de la population, et en définitive, des impôts de l´état, c´est lancer un ballon sans destinée livré à l´illusion de l´inconnu. Le Nigeria aurait pu démarrer autrement dans le 21ième siècle : en toute beauté. N´eut été cet empressement à paraître, plutôt que de veiller à prendre un train qui emmenait tout le monde : le vrai train de la liberté. Mais ce genre de gaucheries n´étonnent personne quand on sait que le président du Nigeria, mort d´une overdose de viagra – noblesse oblige dans l´excès de phallocratie – le général Abacha, avait, à l´aide de ristourne secrètes et de commissions sur les achats de son pays à l´étranger, rassemblé la modique somme de quatre milliards de dollars ( Mon Dieu, cette gourmandise !) sur son compte privé à l´étranger. N´est-ce pas un peu trop modeste ? Ce n´était pas le seul à la pauvre périphérie : ce fut le cas de Mobutu, d´Idi Amin Dada, de Marcos…de tant de dictateurs dont les pays, plus tard, iront pleurer des larmes de crocodiles pour ouvrir les portes internationales de la mendicité en quêtant l´aide aux pays sous développés à cris de : « aidez-nous, nous sommes si pauvres ! » Faudrait peut- être mieux surveiller ses finances, auparavant ; et montrer plus d´intégrité dans la gestion et le financement de l´intérêt public, plus de rigueur et d´assiduité dans les investissements de l´avenir, plutôt que de courir à des gigantismes ruineux et vides qui, en fin de compte, n´enrichissent que l´occident.
L´ironie du Nigeria, est qu´aujourd´hui encore, pour dire le droit, comme à l´époque coloniale, le juge met une perruque blonde ! Décidément, oui, il faut le reconnaître ; l´homme blanc avait vraiment infiltré l´esprit de l´homme noir en lui faisant croire qu´il n´y a qu´au nom du Pouvoir Blanc que la justice existe. Et ceux qui ne se sont pas encore débarrassés de ce complexe sont bien loin d´être mentalement indépendant. L´histoire du Congo, cependant, donne un autre visage de ce phénomène de l´aliénation : au 19ième siècle, le roi M´siri II