24 mars 2006
Fleur de femme noire
Bebo l´intruse
Discrètement, Bebo s´immisça dans la chambre de Weja ; elle le trouva lisant un mensuel au lit. Celui-ci se releva quelque peu, et émit un léger geste d´embarras.
- Oui, ce n´est que moi… le devança la jeune fille.
Tous les deux semblèrent indécis, pris au dépourvu ; tandis que la jeune fille, les bras balançant ne savait que dire, le jeune homme, lui, ne savait pas s´il devait se lever ou rester au lit. Au bout d´un moment, Weja ouvrit la couverture à ses côtés et dit :
- Allons, bon, viens au lit.
Son visage exprimait un léger sourire moqueur : toute cette situation était à son avis bien collégienne. La jeune fille ne se fit pas prier deux fois : elle se débarrassa rapidement de sa robe de chambre et se jeta joyeusement sur le lit.
Weja ne put s´empêcher de rire :
- Mon Dieu, cet enthousiasme ; c´est fou !
- On ne sait jamais, lui répondit Bebo avec effronterie, des fois que tu changerais d´avis…
Tous deux rirent librement de cette réplique. Weja étendit sa main et reposa son mensuel sur sa table de chevet.
- Surtout n´éteins pas la lumière, supplia la jeune fille.
- Mon Dieu, encore une enfant qui a peur du noir…ricana Weja.
- Ce n´est pas cela ; je veux te voir…
- Oh, mais si ce n´est que cela…
Weja se retourna et fit face à la jeune fille, il lui fit un clin d´œil :
- Et maintenant, jeune fille… ?
- Ne te moques pas de moi ; j´aime tes yeux.
- Ma mère me l´a si souvent dit ; trouve quelque chose d´originel.
La jeune fille sembla chercher, puis se décida :
- J´aime tes dents…
- Mon Dieu, on se croirait chez un marchand d´esclave…
- Attends. J´aime ton sourire…
- Oh, c´est beaucoup mieux…je vais chercher un miroir …Des fois que tu mentirais…
- Non ! Je ne mens pas, c´est vrai.
Les deux jeunes gens pouffèrent ensemble de rire. Un silence empoigné s´étendit un court instant entre eux, puis Weja lâcha, embêté :
- J´aime ta voix, avoua le jeune homme dans un souffle timide.
- Embêtant, hein ? Demanda Bebo cocasse.
- Oui, très embêtant, reconnut Weja contrit.
Et de nouveau ils se mirent à rire. Lorsqu´ils se calmèrent, la jeune fille se rapprocha du jeune homme et mit sa main autour de son cou.
- Oh, mon Dieu, pourvu que je ne me laisse pas aller à la tentation…
- Allons, moumou, tu dois savoir te retenir quand même ?
Le visage de Weja se détendit complètement sur un large sourire :
- Ce sacré Kab, il est bien drôle de temps en temps.
- Mais il t´aime profondément, reconnut la jeune fille.
- Ah, tiens ; et toi tu le sais ?
- Une femme le sent, répliqua la jeune fille.
- Mais toi, tu n´est pas une femme…
- Mais si. Faut-il que je t´en donne la preuve ?
- Au secours, non ; je te crois sur parole.
Un court instant passa ; les deux jeunes gens se regardèrent timidement, puis Bebo avoua :
- Sais-tu que je t´aime… ?
Silence. Weja sembla comme privé de voix. Il se détourna de la jeune fille et répondit :
- Moi aussi.
Court silence.
- Et pourquoi t´es-tu retourné ? Je veux seulement voir tes yeux…
Il ne se retourna pas. Bebo se noua à son corps. Il sentit son souffle chaud sur sa nuque et ferma les yeux.
Au bout d´un moment, il éteignit la lumière.
- Weja… ?
Dans la pénombre de la chambre, cette voix semblait sortir des murs, de partout.
- Hmm… ?
- J´ai pensé à cette histoire d´accouchement…je voudrais bien te donner des enfants.
- Oh, là là ; n´est-ce pas un peu trop tôt d´y penser ? Tu as à peine quitté le biberon…
- Weja… ? Ne te moque pas de moi. Si c´était ton enfant, m´accompagnerais-tu aussi à l´accouchement ?
- Ah, non ; je risquerai de tomber en syncope…je n´aime pas souffrir, c´est bien connu ; c´est bon pour les femmes.
- Quoi, je crois que je rêve !
La jeune fille l´avait brutalement secoué. Il se contenta de dire :
- Moumou n´aime pas souffrir ; une fois suffit. J´en ai trop vu.
- Incroyable, maintenant il fait le mou. Pas croyable ! C´est vil et méchant.
- Allons, bon, calme-toi ; bien sûr que je t´accompagnerai. Mais je ne garantis de rien, ajouta le jeune homme.
- Tu vas tout de même savoir te retenir cinq minutes…
- Oh, là là ; on voit que tu es encore une enfant : j´ai cru aussi que cet accouchement allait durer cinq minutes…A la fin, j´y ai passé toute ma journée. Et lorsque cet enfant s´est enfin décidé à venir au monde, je me suis presque évanoui. Tu aurais dû voir le visage méprisant de l´accoucheuse…elle m´a traité de tous les noms.
La jeune fille éclata franchement de rire.
- Qu´a-t-elle dit ; ça c´est bien drôle ! Ca t´apprendra à assister la femme d´autrui. Allons, qu´a-t-elle dit ?
- C´est pas pour ton âge…
- Allons donc ; allez, qu´a-t-elle dit ?
Court silence. On sentait distinctement que Weja ne voulait pas en dire plus. Mais son amie se releva par-dessus son épaule et lui redemanda :
- Eh, bien qu´a-t-elle dit ?
- Elle m´a d´abord servi deux gifles pour me réveiller, puis elle a dit avec mépris : c´est toujours la même chose ; ils veulent tous y entrer, mais lorsqu´il s´agit de voir ce qui en sort, ils préfèrent tomber dans les pommes. Enfoirés, qu´elle a crié.
Un bref moment la jeune fille se tut, puis, elle éclata de rire longuement :
- Mon Dieu, c´est trop drôle ! Ah, j´aurai donné bien de choses pour voir ta tête !
- Ouais…tu as beau rire ; ce n´était pas marrant.
- Je n´en doute pas. Oh, mon Dieu ; moumou, quelle histoire ! Et tout ça parce que tu voulais jouer le bon samaritain…
Le silence se rétablit dans la chambre. Au bout d´un long moment, la voix de Bebo retentit de nouveau :
- Weja… ?
- Hein, je dors…
- Je t´aime comme tu es, avoua la jeune fille d´une voix faible.
- Tant mieux…j´ai sommeil.
- Weja, m´accompagneras-tu à l´hôpital… ?
- Si tu veux ; mais pas chez cette matrone d´accoucheuse.
Elle pouffa sourdement de rire, et l´embrassa dans le cou.
Le lendemain, réveillé tôt le matin, Weja, accolé à la large baie vitrée donnant sur le balcon, tentait en vain à surprendre, comme à ses habitude en Afrique, le chant des oiseaux ainsi que tous les bruits, roucoulements et sifflements qui célébraient la naissance de l´aube. Rien. Ou plutôt, à part quelques froufroutements discrets et le sifflement essoufflé d´un brise froide courait la campagne devant lui. De fins flocons interminables de neige balancés par le gré du vent, allaient et venaient dans l´air avant de se poser délicatement sur le sol. Froid, mais féerique, pensa le jeune homme. Au bout d´un long moment, il revint au milieu de sa chambre à coucher et contempla sa visiteuse nocturne endormie : la tête reposée sur son bras, elle dormait tranquillement. Oui, il pouvait maintenant se l´avouer avec certitude qu´il aimait son amie. Certitude en amour ? A dix-neuf ans ? N´est-ce pas un peu tôt pour être sûr de soi…de s´engager sans hésitation ? L´amour, ce n´est pas toujours la porte d´à côté…
Assis au bord du lit, le jeune homme se laissa entraîner dans ses pensées : il aurait aimé ne pas jouer à cache-cache avec les autres, mais il devait reconnaître que Bebo avait raison ; si cette histoire se terminait en fumée sans lendemain, il vaudrait peut-être mieux de ne pas faire trop de tam-tam pour rien. Mais maintenant, c´était autre chose : ce n´était pas seulement l´attrait sexuel, c´était plus que ça ; en plus de la camaraderie et de la complicité d´esprit, il aimait et appréciait la fraîche et plutôt franche compagnie de son amie. En fait, la jeune fille et lui avaient découvert qu´ils avaient tant et tant de choses communes. Cela les avait rapproché étroitement. Agréablement.
Weja se dirigea vers la salle de bain attenante à la chambre, et se doucha ; lorsqu´il ressortit, ameutée par la chute d´eau, Bebo s´était réveillée.
- Eh bien ; bien dormi ?
- Oh, hem…merveilleux, dit-elle en s´étirant sur le lit ; je ne savais pas qu´il était si agréable de passer la nuit avec un homme. On remettra ça, hein ?
Weja lui sourit affectueusement ; c´était bien Bebo ; toujours aussi spontanée et positive. Weja, lui ne voyait pas ce qu´il y avait eu de particulier dans cette nuit. Certes, pour la première fois, la jeune fille et lui avaient passé une nuit ensemble. Dans les bras l´un de l´autre ; mais c´était plutôt une nuit de rapprochement mental, une sorte de test de compatibilité. Pour voir si oui ou non, sans aller jusqu´au-delà de l´étreinte sexuelle, ils sauraient garder leur communion. Maintenant, il savait qu´elle et lui se partageaient bien plus qu´une simple curiosité des sens. Et dans le sourire et l´éclat des yeux de la jeune fille, il avait pu lire qu´elle aussi partageait cette opinion. Oui, cette nuit avait eu son charme muet. Au-delà de l´attrait physique qu´il avait eu malgré tout à dominer, il avait pu se réjouir de l´aura silencieuse de sa présence que ses sens, attisés par la sourde chaleur de son corps, avaient absorbé. Oui, c´était une belle nuit ; une nuit de sens et de confidence mutuelle qui leur avait ouvert un large champs précieux de confiance.
La jeune fille disparut dans la salle de bain, et revint rafraîchie, et plein de vie ; en l´embrassant, elle lui souffla :
- Je ne regrette rien, et toi ?
- Moi non plus, répondit Weja en riant sincèrement.
- Dis-moi, Weja ; puis-je te poser une question ?
- Mais oui, bien sûr…
Elle écarta les mains de son ami, prit place sur ses jambes et noua ses mains autour de son cou. Enjouée, elle demanda soudain :
- Et cet amour… ?
- De la pyromanie, avoua Weja.
Bebo éclata franchement de rire, puis lui donna un bruyant baiser sur la joue.
- Oh, oui ; je t´aime ; c´est de bonne guerre. L´enjeu, hein !
- Ouais…j´ai passé ma nuit à jouer au pompier…avoua Weja sarcastique.
- La prochaine fois, faudra faire provision d´eau, mon grand…Bon, tu sais ; cette histoire d´accouchement ne me quitte pas. Peux-tu me dire pourquoi, ou ce qui t´a ramolli les genoux ?
- Mon Dieu, pourquoi veux-tu le savoir…je t´ai dit que j´ai assisté à la naissance ; ça ne te suffit pas ?
- Non. Je veux les détails.
- C´est du voyeurisme ; c´est pas normal…
Puis voyant que son amie ne lâchait pas prise, il céda :
- Bon. Si tu veux. As-tu déjà la sensation de te trouver à une frontière cruciale ?
- …je ne vois pas ce que tu veux dire…
- Eh, bien, j´ai eu l´impression de me trouver devant une barrière, un seuil crucial d´une incroyable violence : un mélange à la fois pathétique, douloureux, courageux…généreux. Incroyable. J´ai fermé les yeux en m´efforçant de toutes mes forces d´aider la mère à surmonter son mal, pendant qu´au petit être qui se frayait sa voie à la lumière en elle, je voulais l´aider à surmonter la dernière épreuve de l´existence qui m´apparut comme une colline à l´ascension ardue, difficile…
Le jeune homme se tut.
- Et alors, demanda son amie enflammée et impatiente.
- Eh, bien lorsque j´ai vu émerger la tête…accompagnée des cris terrifiants de la mère…j´ai eu l´impression que mes jambes ne me portaient plus.
- Et tu as été réveillé par les gifles de l´accoucheuse…pauvre Weja ; se faire molester à la place d´un autre, ça te va bien… ! Bon allons, viens ; allons jouer dans la neige.
Le jeune homme regarda la jeune fille et sa montre et demanda :
- Mais dis donc, sais-tu qu´il est à peine sept heures ?
- Je sais, qu´à cela n´importe ; je veux aller au dehors, à l´air libre. Viens-tu ?
Au jardin, Weja regarda la jeune fille courir dans la neige et s´y rouler. Un vrai enfant se dit-il. Et la voyant rire et essayer de se saisir des flocons emballés ; il ne s´empêcha de penser : qui peut s´imaginer qu´une telle enfant puisse être capable, un jour, de supporter des douleurs incroyable pour donner naissance à la vie ? Et du coup, cette silhouette agitée sur la neige lui parut invraisemblablement puissante et forte. Il se dirigea vers elle, et pour vaincre sa crainte du froid, il ferma les yeux et s´imagina que le jardin était envahi de multiples rayons de soleil…de ce bon soleil des tropiques. Ah, c´était beaucoup mieux…
Bebo, elle, tout en s´amusant comme un enfant, ne cessa discrètement d´observer et de jauger son ami. Oui, elle en était sûre, elle l´aimait. Cette nuit commune l´en avait convaincue : une mélange instinctif de sens dansant autour d´un agréable attrait l´avait envahie et euphorisée au point qu´elle se sentait tout à coup capable de brasser la vie avec une passion nouvelle, plus forte, sans retenue. La vie. Elle sourdait de toutes les pores de sa peau comme une émanation irrésistible et puissante, comme une prière invincible que ses yeux, ses mains, tout son corps voulait clamer dans un cri infini au monde entier, à plein poumon, à bras-le-corps pour célébrer sa joie et invoquer ses vœux les plus chers…
Et en riant, dans un large élan d´enthousiasme, elle prit la main de Weja et l´obligea à se rouler avec elle sur le moelleux tapis blanc. Folie…toute l´existence n´était autre que folies ! Et plus elles étaient irrésistibles et belles, et plus la vie était…une vraie folie, mais quelle fougue ; quel émerveillement !
Extrait des Cercles Vicieux Musengeshi Katata
Extrait des Cercles Vicieux
18 mars 2006
Amour de femme, passion de mère
Extrait des Cercles Vicieux
Amour de femme, passion de mère
Quand l´avion toucha le sol de l´aéroport international de N´djili, Lou eut un soulagement incroyable et du coup, son cœur se mit à battre fiévreusement de joie. Aussitôt les portes de l´avion ouvertes, il sortit à l´air pur et fut frappé par la chaleur torride de la pleine saison des pluies. A la pensée de revoir sa femme, son fils, ses parents, tous ses amis…même la sobriété de cet aéroport lui paru invisible. Il leva les yeux aussitôt dans l´immigration pour tenter de repérer qui que ce soit, et sans y parvenir, il se dirigea au retrait des bagages. C´est au moment où il allait passer le contrôle douanier qu´il vit Mbo et Kal portant Kalumeh sur ses épaules ; tous gesticulaient frénétiquement.
- Ah, vous voilà ; je suis bien content de vous voir…Eh mon grand !
- Papa, papa !
En se dirigeant vers l´extérieur de l´aéroport, Lou demanda :
- Comment va Malaïka ?
- Elle est assise dans la voiture, nous attendons depuis une heure…
A sa vue, n´y tenant plus, Malaïka, à grand effort, quitta le siège ombragé de la voiture.
- Eh bien, il était temps que tu arrives…sinon tu aurais manqué ta fille.
Il s´embrassèrent et prirent place dans la voiture. Mbo conduisait. Il demanda à tout propos :
- Et comment va la France et la révolution des sans culotte ?
- Ca s´est tassé, répondit Lou. Comment vont nos projets ?
- Tout est en route, les ingénieurs sont au travail.
Lou se tut, parce que Malaïka l´avait tout à coup attiré à elle et l´embrassait de nouveau. Elle était heureuse de son retour ; enfin elle n´était plus seule. Il avait toujours été pour elle un invisible soutien. Et cette fois, elle voulait l´avoir à côté d´elle. C´était plus qu´elle, c´était comme si cette grossesse avait soif de tendresse, soif d´attention. Elle lui caressa le visage, et curieusement, Kalumeh se pencha vers son père et fit la même chose. Ce qui fit rire sa mère.
- Un moment, Mbo ; peux-tu t´arrêter…
Lou descendit et fit quelques pas sur le trottoir de terre battue. Le long de la chaussée empierrée et ensoleillée, un petit bar criant, non loin de là, émettait une musique plus irritante que distrayante. Lou se mit soudain à danser à grands bonds.
- Allez, viens Kal ; viens, Mbo…venez danser avec moi. Ce pays, c´est le nôtre…
Mbo et Kal se regardèrent et sortirent du véhicule et se mirent à danser sur Bob Marley.
- Folie, commenta Malaïka en riant. Toi, tu restes ici…
Kalumeh tapa du pied, gigota et se mit à pleurer :
- Moi aussi, moi aussi papa…danser !
- Laisses-le donc danser avec son père, demanda Kal
L´enfant ne se fit pas prier deux fois et sautilla aussitôt autour de son père. Assise dans la voiture, Malaïka, attendrie par cette image burlesque et les mouvements insolites, grotesques des danseurs, se détourna de la scène. Elle pleurait de joie. Rien n´est plus beau que l´amour, pensa-t-elle ; rien n´est plus grand et plus riche. Dieu protège nos prières et leur donne la force de devenir vrais…Et au-delà de cette prière, elle se promit d´apprendre à son fils ce que c´est que la liberté ; ce qu´on pouvait exiger d´elle, mais aussi ce qu´on devait lui offrir. On ne peut pas danser pour ce dont on ne comprenait pas les contours raffinés et délicats. Elle se jura de lui parler de la vie intérieure, avant qu´il n´apprenne les délices et les exigences de la profondeur sensible, celle qui nourrissait réellement notre âme. Les femmes savent toujours ce que cela signifie, parce qu´elles accouchaient. Elle voulait qu´il sut ce qu´il devait aimer et défendre ; on ne peut ni aimer ni défendre ce qu´on ne connaît pas. Ou ce dont on ne saisit pas de la réelle portée : le large et profond champ d´exercice sensible. L´imaginaire ou les exigences personnelles pouvaient vaincre ce champ, l´élargir, l´approfondir…mais la valeur la plus nourrissante restait le rapport qui unissait l´esprit à sa réalisation la plus ambitieuse, la plus défiante, la plus belle. Là se trouvait le cri victorieux de la vie. Et pas ailleurs.
Sur le sol du trottoir, les ombres désaccordées des danseurs frappés par le soleil tançant du jour couraient, en formes hirsutes la terre asséchée.
Malaïka, cependant, tout à coup esseulée, pensa à son frère…son cœur se serra de regret. Il lui avait jadis appris un poème :
Ma vie
De mon vrai destin les fleurs
Sont si belles et généreuses
Que j´entends sur mon âme
Eclore le doux parfum des
Pétales caressées par le vent
Impétueux de mère Patrie
Ployant, envoûtant de vie et
De moissons riches et fertiles
Que l´amour volage et preux
Vient, sous le cri tourmenté
De ses aveux, ouvrir à mes
Pieds. Seigneur d´amour et
De foi, n´oublie pas ô Dieu
Que je ne suis qu´une prière :
Le fier souffle de ton cœur.
Lorsque l´auto reprit la route, Malaïka observa discrètement son homme de biais, ainsi que son fils. Tout deux semblaient s´être étrangement rapprochés. Et pendant que le paysage de la ville défilait à leurs yeux, haut en couleurs, en cris, débordant de vie et d´occupations, elle pensa à tout ce qu´elle s´était promise d´apprendre à ses enfants, tandis que la vie qui grandissait en elle se faisait remarquer…elle sourit par elle-même : tout ce qu´on voulait apprendre aux enfants…la valeur et la beauté de la vie. Tout était si précieux. Mais le plus important, c´était qu´ils retrouvent ce lien sacré de la race noir qui faisait toute son identité et son originelle beauté ; ce lien qui, à force d´être défait par les ennemis, les aveugles et les indélicats était, sous l´ombre rougeoyante des larmes et des douleurs trop souvent désespérées de l´homme noir, devenu un sacrement de foi et d´excellence d´une race inconsolable et défiante. Témoin solennel des âges et des temps, sa sensibilité à fleur de peau cherchait passionnément à retrouver, à reconstruire ce lieu sacré de sa vérité où ses rêves les plus beaux se mettraient à danser sous le tamtam brûlant des tropiques, frappant terre et vie en cadences répétées de sourdes incantations. Et allant, en cris téméraires et mélodieux quérir dans le lointain univers des âges sa force et sa grandeur oubliée. L´Afrique : le tam-tam éternel de l´empire rythmé du soleil inépuisable des tropiques.
Tout ce que désire une mère… Malaïka souhaitait seulement qu´ils redécouvrent la langue, les gestes et la parole qui les réalise pleinement, librement, souverainement…pleinement. Et non être ou devenir objet ou sujet d´une quelconque illusion étrangère à leur propre destin. Nous avons tous besoin de célébrer la victoire de la vie, mais la plus belle et aussi la plus riche, c´est celle que nous emportons et gagnons sur nous-mêmes. Parce que celle-là, personne ne peut nous l´enlever ; elle est et reste le plus beau nid de notre âme : celui où nos rêves trouvent le repos rafraîchissant de leur longue veillée solitaire.
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Extrait des Cercles Vicieux Auteur Musengeshi Katata Droits réservés
14 mars 2006
Sumita, la jeune africaine de Paris
Extrait des Cercles Vicieux
Une rencontre inattendue
De bonne humeur et presque euphorique, Lou et Kalala se séparèrent de Raymond et d´Eugénie. Portés par la fructueuse réussite à Bangkok et par leur prochain mariage, les hôtes furent particulièrement joyeux et généreux dans l´atmosphère qu´ils réservèrent à leurs invités : on dîna dans un des meilleurs restaurant des Champs Elisée et on se retrouva le soir chez Raymond et Eugénie dans une ambiance des plus aimable. Et au rythme abondant de coupes de champagne, la soirée alla bon train. Et cependant, il fallut se quitter. Lou fit venir un taxi et lui et Kalala, plus éméchés que sobres, prirent la route de Paris centre où se trouvait leur hôtel. De bonne humeur, Lou lança au chauffeur :
- Faites-nous donc un peu voir cette ville de son meilleur côté, mon ami ; nous avons le temps…
Le chauffeur sourit, complice :
- Vous voulez dire vers la rue Saint Denis, monsieur ?
- Eh bien, va pour la rue Saint Denis, n´est-ce pas Kal ?
Kalala sursauta non seulement sur ce diminutif, mais aussi sur les frivoles intentions de Lou ; il ne savait même pas si Lou savait ce qu´il disait ou voulait ce qu´il pensait.
Après autant de verres de champagne, Lou savait-il encore ce qu´il disait ? Kalala ne le croyait pas ; lui-même avait difficile à garder la tête froide. Il laissa faire, persuadé que ce n´était qu´une sorte de curiosité, de folie de l´aventure.
Lorsqu´ils eurent atteint le quartier que Kalala, contrairement à Lou, ne connaissait que trop bien pour avoir fait ses études en sciences économiques à Paris II, le chauffeur ralentit dans la rue peuplée de nombreux va et viens d´hommes et de femmes étrangement peu couvertes pour ces froides températures de début hivernal. A chaque passant masculin, les manteaux s´ouvraient sur des appâts qui ne laissaient aucun doute sur la nature du commerce qui se pratiquait visiblement sur toute la rue. Lou n´en revenait pas ; il était encore en train de réaliser ce qui se passait autour de lui que deux jeunes femmes se précipitèrent vers le taxi et firent aux passagers signe de baisser les glaces. Le chauffeur, lui, sans le moindre gêne activa de sa place le rabais des vitres à mi parcourt. Tout ce que les femmes alors proposèrent le fit grincer d´aise. Lou par contre fut saisi de dégoût et ordonna au chauffeur de quitter les lieux.
Celui-ci s´exécuta non sans grognements :
- …j´pensais que vous vouliez chercher la mom´ pour faite quinquette… ? Ah, faut s´voir c´qu´on veut, punaise !
Il avait à peine quitté les lieux et roulait dans la rue voisine que la même scène se répéta ; à croire que les rues environnantes ne furent bondées que de prostituées en mal de clients. Mais au tournant d´une rue peu fréquentée, Lou ordonna soudain au chauffeur l´ordre de s´arrêter…
Et dès que la voiture se fut arrêtée, Lou se précipita au dehors et vomit sur le trottoir.
Le chauffeur, bon enfant, y donna son sel en s´adressant à Kalala avant qu´il ne se précipita à l´aide de son ami :
- M´a plutôt l´air d´une mémère, vo´t copain…
Kalala aida tant bien que mal Lou à reprendre sa place dans la voiture ; le chauffeur, lui, émit un nouveau grognement désintéressé.
- A l´Inter, lança Kalala
Un fois encore le chauffeur dut s´arrêter pour permettre à Lou de se soulager ; le vin, le chauffage de la voiture, tout semblait lui remonter l´estomac. Et de nouveau, le chauffeur jeta à Kalala :
- Quand on ne sait supporter ni le vin, ni la femme…un peu mou, hein ?
Quand Lou remonta dans la voiture, il demanda au chauffeur de ne pas démarrer. Il lui avait semblé entendre des cris.
- L´alcool peut être bien cruel…lança ironiquement le chauffeur
- Silence… ! Coupa Lou
Quelques minutes passèrent, puis, au coin de la rue, une forme insolite apparut, titubantes, puis elle s´effondra. Lou demanda aussitôt au chauffeur de rouler jusqu´à l´endroit de chute.
- Ah, non, hein ; nous sommes dans un quartier douteux ; j´veux pas racoler du plomb. C´est dangereux, l´coin. J´bouge pas. Allez-y à pied si c´la vous chante…
Lou fit signe à Kalala et débarqua de la voiture.
- Avez-vous au moins une lampe de poche ? Demanda Kalala au chauffeur.
Celui-ci, la mine renfrognée, chercha sous son siège et lui tendit une lampe. Lou marchait déjà vers la forme écroulée sur la voie. C´était une femme, plutôt nue qu´habillée ; elle était couverte d´hématomes et saignait du visage, des mains et des jambes. Lou la releva quelque peu de la chaussée, pendant que Kalala soupçonneux scrutait de sa lampe les alentours.
- Rien, personne ; assura-t-il…plutôt mal en point, n´est-ce pas…
- Oui, avoua Lou en enlevant son manteau et en recouvrant la jeune fille. Fais signe au chauffeur, Kal ; nous l´emportons…
Kalala hésita, puis il lui sembla que la femme étendue sur la rue grognait de douleur ; il se releva et fit des signaux de lumière au chauffeur. Celui-ci avança la voiture et s´écria aussitôt sa quitter l´auto en marche :
- Ah, non ! Ma voiture n´est pas un corbillard…elle va me bousiller le confort…rien à faire. Appelez une ambulance de secours…j´vais pas me faire c´la !
- Avez-vous déjà entendu parler de non assistance à personne en danger, demanda Lou ; et il ajouta : pour le sang sur vos sièges, je m´en charge…
- Bien, dans ce cas…quelle cochonnerie ; pourvu qu´elle ne crève pas dans ma voiture, hein…pressez-vous, si son mec racole, ça va craquer…
Lou et Kalala portèrent la jeune fille sur le siège arrière ; Lou prit sa tête sur ses jambes.
- Et maintenant, dit Lou, à toute vitesse à l´hôpital le plus proche.
- Prenez les meilleurs raccourcis, invita Kalala.
Voyant que le chauffeur ne semblait pas comprendre l´urgence de la situation, Lou lui lança :
- Cent Euro de prime, mon ami ; pressons, elle perd trop de sang…
A l´hôpital, aux service des urgences, Lou et Kalala attendirent jusqu´au petit matin, lorsque le médecin de garde vint leur dire :
- Etes-vous parents ou amis ?
- Amis, avança Lou ; comment va-t-elle, docteur ?
- Plutôt mal…elle avait une épaule déboîtée, une clavicule fracturée, ainsi que l´avant bras gauche…hématomes divers…ah, oui, et un cadeau désagréable : une fraîche gonorrhée…voilà ; qui paie les frais médicaux ?
Lou s´avança :
- Moi.
- Dans ce cas, par ici, s´il vous plait…
Pendant qu´il remplissait les formalités et payait la facture des soins avec sa carte de crédit, Lou demanda tout à coup :
- Dites-moi docteur, pouvons-nous la prendre avec nous ?
Le médecin jeta à Lou et à Kalala un regard circonspect, puis il haussa les épaules et lâcha :
- Je ne vous le conseille pas ; elle est en plâtre sur toute la poitrine, et cette…désagréable surprise au bas ventre doit être suivie.
- J´ai…nous avons un médecin familial, il va s´occuper de cela.
Le médecin parut hésiter, puis il céda :
- A condition que vous me donniez votre parole qu´elle sera suivie…
- Vous avez notre parole avoua Kalala. Où est-elle ?
- Chambre 202 ; voulez-vous vraiment la prendre avec vous ; elle va nécessiter des soins journaliers…invoqua le médecin.
Lou acquiesça pendant que Kalala, lui, partait déjà à la recherche de la jeune fille.
Pendant que le médecin remplissait les papiers de relâchement, Lou lui demanda soudain :
- Docteur…comment puis-je l´amener à …Bordeaux ?
- Oh là là ; ça va être une entreprise…je ne vous le conseille pas ; à moins bien entendu que vous ne preniez la voie des airs…mais ce n´est pas le cas, n´est-ce pas ?
- Si. Je ne vois pas d´autre solutions, avoua Lou
- Mais monsieur, vous ne vous rendez pas compte de ce que cette fille a subi…il lui faudrait un transport médical. Et ça, ça coûte un os ; est-ce une fantaisie ?
- Combien coûterait ce transport, demanda Lou
Le médecin le regarda, surpris, puis il prit un catalogue et le feuilleta longuement :
- Ah, voyons…Paris-Bordeaux…hem, c´est pas peu ; en hélicoptère… en deux heures 30 minutes : 5 milles Euros tout compris. Vous ne plaisantez pas ?
- Pas du tout ; quand ? Demanda Lou le plus sérieusement du monde.
- Dans, disons quarante minutes…vous êtes sûr… ?
- Avertissez, s´il vous plait, le pilote ; nous prenons ses services en compte dans une heure.
- C´est comme vous le voulez, monsieur, je vais prévenir les urgences aériennes.
Lou prit les documents médicaux de la jeune étrangère et suivit Kalala vers les chambres isolées des urgences. Il le trouva assis devant le lit de la malade. A l´entrée de Lou, elle émit un grognement de douleur et tourna son regard vers lui. Ses yeux enflés lui permettaient à peine de voir.
- Surtout ne vous en faites pas…essayez de vous reposer…vous n´êtes plus en danger.
Il attira Kalala à l´extérieur de la chambre, le pria d´aller à l´hôtel et de faire les bagages.
Une heure plus tard, sanglés dans un hélicoptère médical, ils volaient en direction de Bordeaux.
Musengeshi Katata munkodinkonko@aol.com
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07 mars 2006
L´amour est toujours fertile
Les Cercles Vicieux III
L´amour est toujours fertile
Trois semaines avant la fin des vacances scolaires, Sumita demanda tout à coup à rendre visite à Holger au Soudan. Lou et Malaïka y consentirent avec joie, d´autant que Sumita, tout au long de son séjour chez eux, leur avait avoué avoir une aversion envers l´Afrique, envers tous ceux qui ne l´avaient pas défendue, et l´avaient livré à son sort ingrat. Ce furent tout autant ses parents que tous ceux qui, sous le prétexte de l´emmener en Europe, vers l´eldorado, l´avaient, en réalité voué à l´humiliante prostitution.
Lou emmena la jeune fille à l´aéroport et la vit trembler d´émotion avant de passer l´immigration. Et devant la dernière barrière visible, il l´avait vue pleurer et hésiter avant de lui envoyer un baiser et de disparaître dans les coulisses de l´aéroport.
Lorsqu´elle revint de son voyage quelques semaines plus tard, Lou alla, avec Kal la prendre à l´aéroport et fut surpris de sa détente, autant que de son soudain regain en assurance. Elle parla de tout et de rien tout au long du trajet de retour, et on sentit que dans ses rapports avec Holger, une chaude admiration y avait élu domicile ; ce qui ne déplut pas à Lou. Et lorsque Sumita parla de ses épopées matinales ou nocturnes aux côtés de Holger pour soigner les malades en paysages tristes et désabusés, Lou comprit que ce voyage avait rapproché la jeune fille de valeurs humaines solidaires et attentionnées, et selon toute évidence, cela avait fait du bien à la jeune fille, à son moral et à son engagement social. Tout est bien qui finit bien, pensèrent Kal et Lou en se regardant. Aussi Lou ne fut-il surpris lorsque la jeune fille lui rendit visite au bureau, au siège des entreprises Legrand, quelques jours après la rentrée scolaire. Au fait, cette visite le remplit de joie, parce que c´était l´occasion de féliciter Sumita : contre toute attente, le conseil professoral de son école l´avait autorisée à s´inscrire en deuxième année, parce qu´il estimait qu´elle était capable de répondre positivement au rythme et aux exigences de la deuxième année d´apprentissage, si elle persévérait dans son travail et dans son assiduité. Lou en avait, autant que tout le monde à la maison, été très flatté pour elle. Tout semblait bien aller pour le mieux. Lorsqu´il voulut lui offrir, comme à Fatma, des boucles d´oreilles enchâssées d´un petit diamant, il fut déçu de voir les deux filles préférer des perles. Il demanda, en quittant le joaillier, pourquoi et fut drôlement surpris par la réponse : elles connaissaient la chanson de Kanye West, un rappeur américain dont la chanson « les diamants de Sierra Leone » les avait dégoûté. Lou demanda à Kal de lui procurer le texte sur l´Internet et en fut stupéfait : ce texte parlait d´enfants sierra léonais qu´on envoyait sous contrainte dans les mines obscures et basses de diamants de société anglaises et qui, à la longue, n´en sortait qu´aveugles…diamonds for ever…aux prix de la cécité d´enfants innocents. Ce jour-là, Lou se sentit fier de cette nouvelle génération, mais aussi de Kanye West qui, contrairement à ses congénères américains noirs qui aimaient à étaler leurs chaînes et leurs croix démesurées, comme s´ils avaient difficile à se soustraire de chaînes invisibles de l´esclavage, ou à exhiber leurs montres et leurs bijoux garnis de diamants pour symboliser la richesse et le succès. Et pourtant, ce tapageur et démonstratif étalage de bijoux ne dénonçait que d´autant mieux le parvenu en fuite confondue de pauvreté, d´éducation, de culture, du manque rongeur de la misère mentale : une accusation en fait qui ne soulignait que bien qu´en réalité, le mal dissident en eux n´avait pas été vaincu. C´est à se demander si involontairement ces pauvres diables n´étaient pas de ceux qui encourageaient ces sociétés diamantaires à perpétuer indéfiniment leurs méfaits, afin que d´incurables parvenus puissent se pavaner avec ces richesses au cou, à la main, aux oreilles, et même sur les dents. N´était-ce pas sournois, si pas cruel d´exiger que d´autres souffrent l´enfer afin que certains puissent se guérir de leur médiocrité en exhibant les résultats de ces exploitations criminelles ?
Les vrais riches comme Bill Gates, Jacqueline Mars, ou madame de Bettencourt ne couraient pas les rues armés jusqu´aux dents de leur fortunes ; ils étaient plutôt créatifs et discrets, ce qui ne les amoindrissait en aucun cas, bien au contraire.
- Eh bien, ma belle ; qu´est-ce qui me fait l´honneur de ta visite ? Demanda Lou agréablement surpris de voir Sumita à son bureau. S´était-il passé quelque chose, se demanda-t-il par lui-même.
- Oh, je voulais seulement te voir…j´étais en ville…est-ce inconvenant ?
- Pas du tout, ma perle ; attends, allons faire un tour en ville, comme de vieux amoureux…qu´en penses-tu ?
Elle sourit, amusée et charmée :
- Bonne idée, sur une bonne glace ?
- C´est comme tu veux…tu es la reine.
Lou donna quelques dernières instructions et sortit aux bras de la jeune fille. Sumita se dirigea directement vers sa vespa.
- Ah, non ; tu n´as pas le toupet de me proposer de monter là-dessus ?
- Pourquoi pas ? Allons ne fais pas le frileux…
Elle avait déjà revêtu son casque et attendait en riant devant la mine effrayée de Lou.
- Tu es un danger public, commença-t-il…est-ce sûr…à deux sur ce machin ?
- Mais certainement, bon allez, montes…
Elle lui tendit un casque. Il le prit bon gré mal gré et s´en coiffa, puis il s´installa derrière elle.
- Et maintenant, dit-elle ; enserre ma taille et surtout, ne pas relâcher l´étreinte, conseilla-t-elle.
Lou ferma les yeux et lorsqu´il les rouvrit, il fut surpris de constater que Sumita, contrairement à ses appréhensions, conduisait très sûrement. Quelques fois le cœur lui resta sur la gorge, tant la jeune fille montrait beaucoup d´impatience et d´imagination, mais il dut avouer qu´elle était plutôt avisée et agile dans la circulation. A l´arrivée, il dut reconnaître qu´il y avait un avantage évident avec une vespa : on parque presque partout, et retrouva sa bonne humeur : l´air frais et cette expérience sur la route l´avait dégourdi. Il parcourut, avec une Sumita plutôt gaie et riante les devantures de magasins jusqu´au café glacier. Devant l´entrée, Lou acheta des roses pour Malaïka et en offrit une à Sumita en disant : - Une suffit, sinon elle va se croire irrésistible…mon Dieu, me traîner sur le macadam comme un vulgaire sac postal ; un vrai scandale ! Oui, une suffit amplement…
- Merci quand même, c´est trop d´honneur…répondit-elle en riant.
Les glaces furent servies rapidement. La journée, qui touchait lentement à sa fin, avait été ensoleillée et belle, ce qui avait attiré plusieurs familles et promeneurs dans les rues et chez les marchands de glaces. Partout, c était un va et viens de visages tantôt détendus, tantôt empressés.
Lou se demandait ce qui lui avait valu cette visite et attendait. Vraisemblablement, Sumita cherchait son entrée en propos.
- A propos, où est ton amie Fatma ? Demanda Lou tout à coup en dégustant sa glace.
- Oh, je crois qu´elle devait rencontrer Pierre André à la bibliothèque…
- Celui-la grinça Lou, faudra que je garde l´œil sur lui…
- Pourquoi, je croyais qu´il t´était sympathique…du moins, pas antipathique demanda Sumita soudain attentive.
- Sympathique…sympathique ; je l´ai surpris à faire les beaux yeux à ma femme, et maintenant il fait les doux yeux à ma tendre Fatma…il risque sa vie, te dis-je !
Sumita éclata de rire, et Lou, impulsivement, se joignit à elle. Tout cela était enfantin, il le savait, mais il cherchait à détendre Sumita. Après tout, il n´était pas du tout mécontent que Pierre André et Fatma se côtoient, bien au contraire. Sumita devait prendre les choses plutôt à l´amusement. Il eut soudain un trait d´esprit :
- A propos, commença Lou à tout hasard, tu ne m´a pas encore parlé de tes amours avec Holger…
Le visage de la jeune fille s´assombrit tout à coup ; elle redevint plus sérieuse, préoccupée.
- Amour, amour…c´est peut-être ça mon drame…je ne sais pas où j´en suis, avoua-t-elle sur un ton confident, mais étrangement teinté d´incertitude.
Touchdown, se dit Lou intérieurement ; nous y voilà.
- Allons, racontes-moi tout ; je veux tout savoir…S´est-il conduit… ?
- Oh, pas du tout ; c´est un vrai gentleman. Un vrai ami, et je crois que je suis tombé amoureux de lui…
- Ah…mais dans ce cas, où est le problème ? Demanda Lou attentif.
- C´est que…je ne sais pratiquement pas ce que c´est…ce qui se passe en moi est si bouleversant, difficile à éclairer que je m´en effraie parce que je ne suis plus moi-même…je n´arrive pas à me contrôler…voilà, ça m´énerve. Elle n´osa pas lui dire que ce sentiment réveillait en elle le désir qu´elle associait encore à une amère dégradation du respect de sa propre personne, de son identité en tant qu´être indépendant, libre et capable de décider elle-même de sa destinée. La confiance : elle avait appris à ne l´accorder à personne et à cacher ses désirs et ses sentiments, parce qu´ils devenaient par trop rapidement des instruments d´abus. Et depuis qu´elle se sentait de nouveau capable de couver et d´émettre ses sentiments librement, une peur suivie d´une colère intérieure sans borne l´emportait parce qu´elle avait hélas fait l´expérience qu´elle se trouvait en terrain miné, inconnu. Et cependant, elle était comme subjuguée : contrainte à traverser seule la zone jadis parsemée d´un fonctionnalisme utilitariste répugnant sexuel qui la ravalait à l´objet, à la chose du plaisir. Et maintenant, que trouverait-elle à l´autre bout du sentier ? Elle avait peur de souffrir encore une fois…
L´amour de l´ « autre », cet inconnu vers lequel elle se sentait irrémédiablement attirée serait-il la redécouverte, le ralliement au fond pays inaltérable de sa passion d´aimer, celle qui irait effacer les images affreuses enfermées dans son subconscient et libérer la joie de se livrer à l´autre, de mettre sa jouissance, sa confiance et son amitié entre ses mains, comme elle espérait qu´il fit de même ?
Sumita essuya en reniflant les larmes qui avaient perlé sur sa joue. Lou quitta son siège et alla s´asseoir sur le banc à côté d´elle le long du mur. Elle se blottit dans ses bras, et suppliante, elle demanda :
- Que puis-je faire ?
- Laisse parler ton cœur…lui conseilla Lou, l´amour, continua-t-il, est le plus beau sentiment qui existe. Le vrai amour, est fort, nourrissant, protecteur…il n´est ni destructeur, ni négligent. C´est le havre le plus beau du destin humain : par lui nous naissons, en lui nous découvrons le sens complexe de la vie, et pour lui nous nous battons. C´est tellement beau l´amour que chaque être qui en connaît la joie profonde s´en ennoblit.
En riant, la jeune fille avoua par-dessus ses larmes :
- Bien douloureux, en ce moment l´amour, pour moi ; es-tu sûr que nous parlons du même sentiment ?
Une grimace sceptique parcourut son visage avant de se transformer en un fade sourire.
- Oh oui, la douleur d´aimer : ça fait partie de sa force passionnelle. Pour aimer, l´être humain doit aller au-delà de lui-même, se départir de sa médiocrité, de son égoïsme, et s´ouvrir à une grandeur faite de générosité, de don partagé de soi-même, de…
- Arrête, arrête…en ce moment je suis plutôt tourmentée…je n´arrive même pas à me concentrer ; comment diable deviendrai-je être capable de don de moi-même ?
Lou se tut et se contenta de la serrer dans ses bras. Tout ce qu´un autre peut nous raconter sur l´amour, ne vaut jamais les conclusions de notre propre expérience, parce que ce sentiment nous mettait devant un absolu tellement complexe et tellement grand qu´il était difficile d´en saisir la portée uniquement en s´en laissant conter de la beauté, de la profondeur ou en lisant les belles histoires et les poèmes brûlants que l´existence humaine avait engendré. Chacun dans son existence se trouvait devant sa propre porte qu´il devait frapper avec son cœur, son âme, sa sensibilité individuelle, sa foi.
Et souvent, ce sont ceux qui avaient frappé désespérément ou ceux qui n´avaient pas du tout trouvé cette porte qui savaient décrire ce que l´amour signifiait, en vérité, pour l´être humain. Parce que ceux-là avaient, devant le gouffre amer de son manque, éprouvé le vide d´aimer non seulement comme une incapacité à ouvrir cette fameuse porte affective, mais aussi, de manquer d´être invité, en ouvrant cette porte, à la rencontre empressée et attentionnée de l´autre, celui qui nous invitait à partager avec lui un met sensible équitable et riche en expériences sensibles, en complicité, assistance et en don assidu de soi.
Lou comprenait ce qui se passait dans la jeune fille, surtout quand on connaissait son passé : elle avait été abusée, trompée et vouée à se mépriser elle-même tout en servant à satisfaire le désir de quelques « clients » qui l´amoindrissaient plutôt qu´aucun d´eux ne prit la peine de la comprendre ou de la consoler dans son désarroi. Quant à parler d´aimer…
Etait-ce ce mal, cette souffrance morale, psychique qui cherchait, devant la beauté, l´élégance et la grandeur que l´amour entrevoyait, comme un ouragan sur des vagues impétueuses et écumeuses, à se débarrasser d´une peau de chagrin rance et désavouée pour s´ouvrir à la joie, à la fête sensible d´un consécration sans égale : le vrai et noble amour ?
Cette douleur qu´elle ressentait et qui la troublait, ce ne serait autre qu´un processus répondant aux exigences sévères de ce grand sentiment, qui demandait à l´élue à s´épurer et à libérer son âme de tous les impuretés, de toutes les faussetés qui y avaient, au gré de douteuses expériences, trouvé domicile.
Lou s´en réjouit intérieurement pour Sumita, parce que cela prouvait qu´elle se trouvait réellement devant un grand sentiment, parce qu´il exigeait d´elle qu´elle se débarrassât de l´horreur du passé avant de lui ouvrir ses bras. Et elle semblait sincèrement s´y adonner. Cette souffrance, c´était le prix de l´amour.
Profitant de ce qu´une femme, assise quelques tables éloignées d´eux allaitait son bébé, Lou souriant, la montra à la jeune fille :
- Ca, ma belle, c´est l´amour…
Elle lui sourit, tout aussi attendrie que lui, et observa longuement l´étrangère qui ne cessait d´échanger des mots tendres avec son enfant. Puis la jeune fille se tourna vers Lou.
- C´est attendrissant et joli ; mais es-tu sûr que tu ne confonds pas le fruit réel de l´amour et l´amour lui-même ?
- Il n´existe pas d´amour sans fruit, réel ou abstrait, releva Lou. L´amour est toujours fertile, à la rigueur, pour l´âme et l´équilibre individuel.
Voyant la fille réfléchir et s´abandonner à quelques pensées, il reprit :
- Tu as vraisemblablement raison ; dans mon euphorie, j´en arrive à confondre l´acte, l´esprit ou la portée de cet acte, et ses buts ou ses résultats réels. Mais je suis persuadé que tu m´as compris n´est-ce pas, lorsque je parle d´amour ?
- Mais bien sûr, répondit Sumita en lui souriant avec complicité ; il n´y a aucun doute la dessus !
Le ton de sa réponse accusait l´ironie excédée devant une évidence avec laquelle elle avait quelque mal à se définir.
Lou la regarda en souriant ; lui aussi avait saisi sa subtilité. Au bout d´un moment flottant, il relança :
- Vois-tu, reprit Lou, beaucoup de gens se trompent royalement sur le contenu ou la portée de l´amour ; mais prend donc l´exemple de la mère en face de nous : elle a dû, sous des vaines douloureuses, mettre au monde après neuf longs mois de couvée, puis elle doit s´occuper de l´enfant, l´allaiter, le soigner, veiller sur ses petits désirs, sur sa propreté, sur son sommeil. Faire en sorte qu´il apprenne à parler, l´aider à marcher, lui apprendre